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La Kabylie devenue alpine.

mardi 1er avril 2008, par Paul DREYFUS

Paul DREYFUS, écrivain de renom, auteur de très nombreux ouvrages sur les hommes qui ont marqué notre histoire, a couvert à plusieurs reprises la guerre d’Algérie comme envoyé spécial du Dauphiné Libéré.

Début 1960, il séjourne une semaine en Grande Kabylie.

Regards et analyses d’un reporter lumineux, lucide et objectif.


La Kabylie devenue alpine.

de l’envoyé spécial du Dauphiné Libéré, PAUL DREYFUS Articles parus dans le Dauphiné Libéré les Dimanche 13 mars 1960, Mardi 15 mars 1960, Mercredi 16 mars 1960..

1- Tizi-Ouzou, ville champignon au cœur d’un pays surpeuplé .

LA KABYLIE... Pour des milliers, de familles dans notre région, ce mot, à lui seul, ravive une inquiétude secrète : le garçon est là-bas...

La Kabylie, c’est le territoire dévolu à la 27e D.I.A., qui a reçu mission d’y combattre la rébellion et d’y pacifier les douars. Cette tâche ne fut pas aisée. Elle reste difficile. Les résultats sont encore fragiles, mais d’incontestables progrès ont été réalisés. Enfin, la Kabylie est un souci particulier pour la France dans la si lourde hotte des soucis algériens : sont Kabyles de très nombreux travailleurs algériens en métropole. Sont Kabyles quelques-uns des dirigeants les plus influents du F .L.N.. Dire que saint Augustin aussi était Kabyle.

Parmi les villes de préfecture que compte la France, de Dunkerque à Tamanrasset, puisque telle est, dit-on, la forme nouvelle de notre hexagone national, puisque tel est, en tous cas, le résultat de la départementalisation à tout prix, parmi celte centaine de capitales grandes ou petites, je n’en connais pas beaucoup qui soient aussi laides que TiZi-Ouzou, chef-lieu de la Grande Kabylie.

Elle a. pour marraine Grenoble et les cérémonies du jumelage doivent se dérouler en 1960. Il faut que Grenoble sache que sa filleule n’est pas belle. Ce qui ne retirera rien à sa naissante affection, car Tizi-Ouzou est une ville attachante, intéressante et qui a rudement besoin de nous...

Enfin, une intégration !

Comme tant de cités d’Algérie, Tizi-Ouzou conserve, au moins dans sa partie centrale, les souvenirs de l’époque où elle a grandi, celle fin du XIXe siècle, qui a réalisé de grandes choses... mais assurément pas dans le domaine architectural.

La mairie, l’hôtel des postes, la vieille sous-préfecture déclassée, les quelques hôtels ne dépareraient pas à Bagnolet ou à Livry-Gargan. Pour être moches, ces édifices sont moches ! Et les’ quelques palmiers prétentieux qui poussent sur la grand place ne parviennent même pas à donner à l’ensemble un cachet d’exotisme !

Le dépaysement que cherche tout voyageur, est d’autant plus inexistant que les petits garçons kabyles, dont certains ont les yeux bleus et les cheveux blonds, ressemblent comme des frères aux petits garçons de Lyon ou d’Annecy. Et, comme eux, Ils tressent des scoubidous. Car la scoubidose a franchi la Méditerranée et cause des ravages dans toute l’Algérie. À ma connaissance, c’est, jusqu’ici, la seule intégration qui soit faite !

Promenade en ville.

Quant au reste de la ville, qui compte plus de 50 000 habitants dont 2.000 Èuropéens environ, ce ne sont que maisons basses, magasins où l’on ne trouve rien. à acheter, restaurants à médiocre pitance, ’chambres d’hôtels où l’on gèle l’hiver, trottoirs où l’on patauge au printemps et petits cafés maures chichement éclairés où l’on boit en toutes saisons, une des meilleures choses qui existent en Algérie : le thé à la menthe, parfumé à la fleur d’oranger.

J’allais oublier qu’il y a aussi à Tizi-Ouzou un pasteur protestant qui, outre son apostolat, essaye de redonner vie à un artisanat autochtone en déclin.

À certaine époque, les Berbères ont poussé à un point de perfection l’art des cuirs décorés et rehaussés de dorures, celui de la marqueterie et celui de la fabrication des tapis. Enfin, sur une petite éminence, on trouve une modeste église catholique, -dont le parvis est ceinturé de barbelés...’

Course contre la montre. Retard : un siècle.

Voilà pour le centre de la ville : celle du XIXe siècle. Mais une ville moderne se développe rapidement à’ l’extérieur, sur des terrains qui hier encore étaient plantés en vergers ou divisés en jardins. Sur une colline, en face de l’hôpital, une cité administrative a poussé ainsi qu’une petite Préfecture toute jolie et toute neuve, bâtiment d’un étage aux murs blancs et aux volets bleus. Un peu partout, de grands immeubles HLM sont sortis de terre. On n’y a pas épargné les peintures de couleurs vives. Naturellement, dans les F-2, ou F3, ou F-4 sont installées aussi bien des familles Kabyles qu’Européennes.

C’est un des domaines où l’on constate que les Algériens sont enfin des citoyens à part entière. II a fallu attendre longtemps pour que paraisse la justice sociale. Et maintenant qu’elle est entrée en scène, quelle besogne il lui reste à faire en Algérie ! Naturellement, à Tizi-Ouzou, comme partout, on voit de nombreux chantiers : des HLM des immeubles en copropriété, des magasins. C’est à croire qu’on veut, en quelques années combler le retard qu’on a pris depuis un siècle.

.. « Vite, plus vite, encore plus vite », on n’entend que cela par toute l’Algérie. Quelle course, dans tous les domaines, pour rattraper le temps perdu, …s’il en est encore temps. Mais oui, il est encore temps de bien faire.

À touche-touche sur les hauts.

Les environs de Tizi Ouzou font un peu penser à Gap ou à Grenoble. Partout des montagnes. Au loin, la chaîne du Djurdjura, encore couvert de neige en ce début mars. Une grande cité sanatoriale, sur un éperon rocheux, qui domine la ville. Et à perte de vue, sur les crêtes, les villages kabyles qui se touchent les uns les, autres.

Car les vinages ici sont construits sur les crêtes. Dans cette Grande Kabylie ou Kabylie du Djurdjura (1) qui compte 900.000 habitants, la population, montagnarde à 92 %, a, de date immémoriale, bâti sur les hauts. Les glissements de terrain, le danger des inondations dans les vallées, le désir de se protéger contre les envahisseurs - c’est une leçon des invasions arabes - expliquent cette singularité de la géographie humaine.

Un autre paradoxe, c’est la densité de la population. Non seulement celle de la Grande Kabylie est supérieure à celle du reste de l’Algérie, mais elle dépasse celle de la France (76 habitants au km2) et même celle de la Belgique dans l’arrondissement de Fort National (29I,7 habitants au km2).

Les chaînes de montagnes forment un arc de cercle presque parfait et ouvert à l’Ouest. Cette disposition naturelle en entonnoir entraîne une pluviosité très abondante. Il pleut ici une fois et demie comme en France. En moyenne, on peut dire qu’il tombe autant d’eau à Tizi-Ouzou qu’à Brest !

Les vendettas kabyles.

Si j’avais le temps et la place, j’aimerais parler longuement des traditions de la Kabylie. Il faut me contenter de quelques lignes seulement. Pays fort curieux et fort pittoresque. Race très particulariste, très différente de l’Arabe (que le Berbère n’aime guère), très fière, elle aussi, très attachée à ses coutumes : La djemaâ par exemple, cette assemblée des hommes du village. En Kabylie, il n’y a pas de mendiants. Il n’y a pas de voleurs non plus. Mais, pour les vendettas, on peut en remontrer aux Corses !

Avant que n’éclate la rébellion, m’a dit un habitant de Tizi-Ouzou, il y avait déjà 300 crimes connus par an.
- Tant que cela ?

  • Sans parler des femmes qui n’entraient pas dans ce genre de statistiques : femmes enlevées, femmes assassinées ou femmes empoisonnées par des filtres d’herbes... .
  • En somme, de ce point de vue, la situation est plutôt meilleure actuellement ?
  • Si vous. Voulez.

Voilà le pays où je suis arrivé ces jours derniers. Il pleuvait à seaux, sur Tizi-Ouzou. Les rues étaient encombrées de jeeps, de camions, de half-tracks, conduits par nos Chasseurs.

C’était l’heure où les préposés au ravitaillement descendaient en ville pour faire le marché.

  • Il vaut mieux ne pas calculer le prix de revient kilo de laitue, rendu en cet équipage au sommet d’un piton, diront les économistes ;
  • L’important, répondent les militaires, c’est que nous soyons sur ces pitons...

Or, maintenant nous y sommes....

2- Toutes les katibas du F.L.N. ont été détruites ou dispersées .

Mais les escarmouches et le terrorisme individuel n’ont pas complètement cessé.

Sur la route d’Alger à Tizi-Ouzou, le plus grave risque qu’on puisse courir actuellement, c’est d’avoir un accident de voiture. Et pour cause ! La circulation, véhicules militaires compris, est aussi importante que sur l’itinéraire Lyon-Grenoble. Je me souviens de cette:remarque que I’an dernier à pareille, me faisait le Colonel commandant la gendarmerie :

  • Ici la route tue plus que la guerre. Il m’avait cité des chiffres,:que j’ai complètement oubliés depuis, mais dont je garde un souvenir impressionnant.
  • Hélas ! Il vaudrait mieux que les hommes ne meurent ni d’une ,façon, ni de l’autre !
  • Bon, dira-t-on, on atteint sans difficultés la capitale de la Grande Kabylie. Et après ?
  • Après ? On pénètre maintenant partout. Les principales routes sont ouvertes à la circulation civile. Un test : les représentants de commerce les empruntent de nouveau. Bien mieux, on franchit sans péril les célèbres Gorges de Palestro dont tant d’embuscades nos ont appris le nom. Il faut dire que dans ces gorges, il y a un poste à chaque tournant.

Naturellement, pour gagner les douars éloignés où nos troupes ont , il faut se glisser dans un convoi, généralement ouvert et fermé par un half-track. Ce ’n’est pas seulement, une prudence, c’est une obligation.

Sur ces routes, dont beaucoup ont été construites et goudronnées par nos soins, – « le goudron cela veut dire que la France reste », - on rencontre chaque jour pas mal de « Gusses » conduisant des « bahuts ». Entendez beaucoup de soldats au volant de camions.

  • L’un de nos ennuis, m’a dit un colonel, c’est que les increvables G.M:C. qui avaient fait le débarquement de Provence, l’Allemagne et l’Indochine rendent l’âme l’un après l’autre.

Une forteresse naturelle.

Car la Kabylie, on le sait, est un pays difficile : les sommets culminent à 2400 ; il n’existe pas, comme dans nos Alpes, de ces vallées transversales et longues qui facilitent tant Ia circulation ; même les chaînes secondaires sont coupées de gorges profondes et de falaises. On imagine difficilement, quand on ne l’a pas survolé, un système de plissements pIus capricieux et plus déroutant. La nature semble avoir voulu favoriser la défense, en ménageant partout des sites à embuscades.

Retranchés dans leur forteresse naturelle, les Kabyles ont opposé une résistance farouche aux conquérants successifs. Romains, Arabes, Turcs ne parvinrent jamais à les soumettre totalement et de façon durable.

Nous-même, que de difficultés nous avons eues avec les Kabyles depuis Charles X ! Expédition de Saint Arnaud de mai à juillet 1851 ; campagne de 1852, nouvelle campagne en 1854 ; cela ne suffit pas : en 1857 il faut que le maréchal Randon revienne à la charge avec trois divisions. Est-ce fini ? Non ! En 1871 les Kabyles se soulèvent en masse, isolent nos postes dont Fort Natlonal qui restera bloqué pendant trois mois, décident de marcher sur Alger et ne sont ne sont arrêtés qu’à l’entrée de la Mitidja.

Les années difficiles.1954-1958

Cette fois quand la rébellion éclata le 1er novembre 1954, ce ne fut pas en Kabylie mais dans les Aurès. Notre ami Jean Perquelin a raconté ce qu’il a vu à l’époque, dans la région de Batna.

Mais bientôt les Kabyles rallièrent en masse les rangs du FLN et devinrent nos adversaires les plus redoutables et les plus mordants. En même temps le G.P.R.A. trouvait parmi les Kabyles quelques-uns de ses chefs : Ferhat Abbas et Krim Belkacem.

Quand en 1956 Guy Mollet décida d’envoyer le contingent en Algérie, la situation était particulièrement grave en Kabylie. Attentats, exactions, racket des populations, sabotages de la voie ferrée, des routes, des poteaux télégraphiques ou électriques, embuscades parfois meurtrières tendues à nos troupes, tel était le lot quotidien.

En même temps la population montrait combien était grande sur elle l’emprise du F.L.N. : elle participait en masse aux grèves scolaires et aux grèves des commerçants.

On doit reconnaître qu’ils avaient raison ces officiers qui affirmèrent, au lendemain du référendum de 1959, « Nous venons de remporter une de nos victoires les plus importantes. »

Bien sur, il y avait ces 66% d’hommes et de femmes kabyles qui avaient répondu « oui » à de Gaulle. Mais surtout, il y avait ce fait que pour la première fois le F.L.N. était battu sur son propre terrain. Pour la première fois, la population n’avait pas exécuté ses ordres.

Elle avait suivi l’armée….

« Jumelles » commence

Pourtant en 1958, les petites punaises de couleurs qui, sur les cartes à grande échelle, représentaient chaque action du F.L.N., étaient encore si nombreuses en Kabylie qu’elles ne formaient qu’une seule et unique tache. Ailleurs, en Algérie, les punaises étaient au contraire très disséminées. C’était l’époque où l’on estimait à 19 katibas (compagnies), l’effectif des rebelles dans cette région.

C’était l’époque où le général Raoul Salan, le visage jaune, les tempes bleuies par la teinture, la moitié du torse disparaissant sous les décorations, n’avait pas encore cédé la place à cet aviateur énergique, à ce chef aux idées claires qu’est le général Challes.

Appliquant avec méthodes son plan de ratissage des bastions rebelles en partant de l’Oranie et en se dirigeant vers le Constantinois, le général déclencha en Kabylie le 22 juillet 1959, l’opération « Jumelles ».

On ne pouvait plus s’attendre à trouver des « katibas » organisées, de gros « paquets » ayant déjà été détruits en 1958. Une fois notamment, une véritable bataille rangée avait opposé nos troupes à trois katibas réunies : rare aubaine dans cette guerre d’escarmouches.

Pour « Jumelles » des réserves opérationnelles furent fournies à la 27e DIA : des parachutistes, des légionnaires, de l’infanterie de marine, puis des commandos de chasse pour poursuivre l’adversaire. Bien que l’opération « Pierres précieuses » se déroule maintenant dans la presqu’île de Collo et le Nord-Constantinois, « Jumelles » n’est pas interrompue. Le PC du général Challes est d’ailleurs installé dans une carrière de la foret d’Akfadou, à mi-distance des deux champs d’action.

La 27ème D.I.A. : 25 000 hommes.

La 27ème D.I.A. conserve une partie des réserves générales qui lui avaient été prêtées à l’automne dernier.

La division comprend elle-même : le 6e B.C.A. de Grenoble, le 7e B.C.A. de Bourg Saint Maurice, 27e B.C.A. d’Annecy, le 15e B.C.A. de Barcelonnette, le 22e B.C.A. de Nice, le 159 Bataillon d’Infanterie Alpine de Briançon, 96e Régiment d’Artillerie de Grenoble, le 19e Régiment de Chasseurs à Cheval (ainsi appelé parce qu’ils n’ont pas de chevaux, mais des automitrailleuses) du Génie et des Transmissions.

Mais les troupes qui renforcent La 27ème D.I.A. sont plus nombreuses que la division elle-même. ( 121e RI, 1er et 9e Régiment d’Infanterie de Marine, II/39e RI, 43e, 5e, 61e Groupes d’Artillerie à pied, 6e Régiment de Hussards, 72e Bataillon du Génie, 13e Dragons parachutistes).

Au total 24 bataillons réunissant quelque 25 000 hommes. Ces troupes sont réparties en sept secteurs, dont chacun est commandé par un colonel. Ces sept secteurs coïncident avec les sept arrondissements du département. Aux sept colonels correspondent donc sept sous-préfets ; les uns et les autres essaient de travailler en étroite liaison.

Chez le général de Camas.

La 27ème D.I.A. était commandée par le général Faure. A la suite de l’insurrection algéroise du 24 janvier - et bien qu’il n’y ait pas personnellement trempé, je tiens à l’écrire,- le général Faure a été remplacé par le général Philippe de Camas.

Ce dernier était l’adjoint opérationnel du général Faure, connaît la Kabylie comme sa poche. Voilà deux ans et demi qu’il y exerce un commandement. L’époque des généraux-préfets venant de se terminer en Kabylie comme dans plusieurs autres départements algériens, le général de Camas est tout à sa double mission : les opérations et la pacification.

Il m’a longuement et courtoisement reçu dans son bureau de l’état-major et devant une vaste carte au 50 000e piquetée de punaises à tête de diverses couleurs, il m’a fait, en fumant la pipe, un exposé clair de la situation.

Sachant que je voulais interviewer un général de Division, on avait manifesté quelque appréhension à Alger. J’avais rassuré le service de presse de la délégation général en assurant que je n’avais pas de magnétophone. Je ne travaillais pas pour la « Sud Deutsche Zeitung » et de plus, je ne m’appelais pas Kempski !

Diable ! L’affaire Massu a laissé des cicatrices douloureuses…..

La rébellion durement éprouvée.

En Kabylie, depuis « Jumelles » la Wilaya III est très désorganisée. Le F.L.N. a subi des coups sévères. Des 19 katibas de 1958 que reste-t-il ? Sur le papier, deux katibas dans le Nord-Est, et une katiba dans le Sud-Est. Mais ces katibas sont divisées en petits groupes.

Le Deuxième Bureau estime qu’il reste en Kabylie « environs 2 500 hommes qui nous sont hostiles », le plus grand nombre d’ailleurs n’étant pas constitué en unités,et tous n’étant pas armés.

Au point de vue armement, il resterait une douzaine d’armes automatiques : F.M. ou mitrailleuses allemandes M.G.. On estime que les armes cachées dans les grottes ou enfouies seraient quatre fois plus nombreuses.

Sans que la situation actuelle en Kabylie puisse s’appeler la paix, le témoin objectif constate une très nette amélioration. On circule sans escorte sur certaines routes au moins jusqu’au crépuscule. On pénètre enfin partout. Nos troupes ont éclaté dans tous les coins : elles occupent plus de 500 postes qui sont implantés aussi souvent que possible au cœur même des villages. Quel progrès depuis deux ans !....

  • Mais le cessez-le-feu ai-je demandé à de nombreux officiers ? Je n’en ai rencontré aucun qui crut au cessez-le-feu. Tous estiment que le FLN va continuer la lutte : qu’il n’acceptera pas ce qui serait pour lui un « har-kiri » ; que nous n’avons pas d’autre solution que de poursuivre notre effort.
  • Quelles que soient les circonstances, m’a dit un colonel, la transformation économique et sociale de l’Algérie réclame un travail méthodique pendant une génération.

3- La 27e DIA a mis en ligne un bataillon de soldats-instituteurs .

À quoi rêve le soldat dans les djebels de grande Kabylie ? À la « quille ». L’expression « la classe » étant morte on crie maintenant « vive la quille ». Il semble d’ailleurs que ce soit moins le séjour en Algérie que la durée du service militaire qui tracasse la troupe. La villégiature parait longue et malgré les trésors d’imagination dépensés par les services sociaux, on n’est pas encore parvenu à transformer un douar kabyle en une délicieuse ville de garnison…..

À quoi songent les officiers sur les flancs du Djurdjura ? Ils se disent que cette guerre dure depuis longtemps, depuis bien longtemps. Nombre d’entre eux qui l’ont commencée depuis 1939, ont « blanchi sous le harnais ». Je sais bien que certaine presse affirme que les officiers se réjouissent de la prolongation de la guerre en Algérie parce qu’ils y trouvent un avantage financier : les indemnités grossissent la solde - Quelle sottise ! je n’ai pas encore rencontré un seul officier qui ne m’ait dit, comme le colonel L….

  • En 8 ans, Monsieur, j’ai passé 31 mois dans ma famille. Si vous croyez que c’est une vie. Ou qui n’ait ajouté comme le colonel R….
  • Mon fils avait dix ans. Aujourd’hui c’est un homme. Je ne l’ai pas vu grandir.

Une mission et presque une mystique.

Qu’on fasse la paix, répète l’opinion publique, avec une insistance qui s’accroît… et qu’on comprend. Facile à dire. Mais pour faire la paix, il faut être deux. Jusqu’ici le FLN continue à prétendre qu’il veut le cessez-le-feu, mais il refuse de le cesser…. Voilà ce qu’on m’a répondu partout dans les popotes et les états-majors chaque fois que j’ai posé la question : « Quand allons-nous voir la fin de cette guerre ? »

Une secrète obsession tenaille l’armée : ne pas subir un nouveau Dien-Bien-Phu. Chacun sait parfaitement que le FLN est loin de posséder les moyens du Vitminh et que nous disposons sur le terrain d’une écrasante supériorité militaire. C’est un Dien-Bien-Phu autour d’une table ronde que redoute l’armée. Une négociation qui nous conduirait à accepter les conditions du G.P.R.A.. À nous mettre en quelque sorte à genoux devant lui. J’ai répété bien des fois ici que de cette capitulation-là, ni l’armée, ni de Gaulle, ne veulent. Je doute d’ailleurs qu’il y ait en France beaucoup de gens assez inconscients pour la souhaiter.

Que faire aussi longtemps que les chefs de la rébellion n’accepteront pas de proclamer le cessez-le-feu et de jouer le jeu de l’autodétermination - ce à quoi il faut bien espérer qu’on les amènera un jour ? Que faire ? (Mais l’armée ne se pose même pas la question) : continuer à « casser du fellagha » et accélérer le rythme des travaux pacifiques.

« Casser du fellagha », puisque telle est l’horrible expression, c’est une tâche qui fait un peu penser à la recherche d’aiguilles dans une botte de foin. Si mal aisée et interminable qu’elle soit, cette besogne a beaucoup avancé : je l’ai montré hier.

Accélérer le rythme des travaux pacifiques, c’est une œuvre infiniment plus passionnante : il ne faut pas s’étonner que l’armée soir fière de cette mission à elle confiée. L’armée en Algérie a trouvé mieux qu’un but : une mystique.

Le bataillon armé de craies.

Je bavardais l’autre jour avec l’inspecteur primaire de la Grande Kabylie, un homme jeune et plein d’allant. Il se réjouissait d’avoir vu augmenter ses crédits et d’avoir pu installer un instituteur devant chaque tableau noir.

  • Combien d’élèves avez-vous dans votre département ? lui demandai-je.
  • 32 000.
  • En pourcentage, qu’est ce que ce chiffre représente ?
  • 17 % des enfants me répondit-il un peu gêné.

L’enseignement est un domaine où la 27e D.I.A. travaille de façon particulièrement efficace. 38 000 petits Kabyles sont scolarisés par nos soldats, c’est-à-dire plus que par l’Éducation Nationale.

  • Dans ma division, me disait le Général de Camas, j’ai un bataillon d’instituteurs…. Ce n’est pas trop, quand on sait que selon les prévisions, il y aura 250 000 élèves à scolariser en Kabylie en 1965.

La pacification s’inscrit sur les graphiques.

À l’état major de la 27e D.I.A. la pacification s’inscrit sur des graphiques qui ne manquent pas d’impressionner le visiteur :

Les Sections Administratives Spéciales (S.A.S.) sont maintenant au nombre de 78 dans le département. L’armée a ouvert 63 chantiers, employant 1 580 travailleurs. Les groupes d’auto atteignent 200. Ils comptent près de 4 000 Kabyles armées qui assurent la protection de leurs villages contre les fellagha. À ce chiffre il faut ajouter 4 576 harkas (supplétifs). 1 297 membres des groupes mobiles de sécurité.

Les médecins militaires et les infirmiers de la division multiplient partout consultations gratuites et soins : 165 369 actes médicaux entre 1er juillet et le 1er février 1960, disent les statistiques.

Il faudrait ajouter les kilomètres de routes goudronnées et les kilomètres de pistes construites par le Génie, les ouvrages d’art lancés, les terres remembrées, les maisons édifiées dans le cadre du programme de 1 000 villages lancé l’an dernier par M Paul Delouvrier. Sans aucun doute la 27e D.I.A fait du bon travail….

Un mot en passant, à propos des regroupements de population. Ils ont été très limités en Kabylie pour plusieurs raisons : les villages sont déjà groupés sur les hauteurs, les maisons sont construites en dur et couvertes en tuile, alors que dans beaucoup d’autres régions d’Algérie, ce sont des gourbis, des paillotes ou des huttes de torchis. Le Berbère sait bâtir. Les seuls villages de regroupés que j’ai vus, sont situés aux limites du peuplement arabe, à Palestro et à Mirabeau par exemple. Ce sont de vrais villages et non des camps de misère….

Principes d’action.

Maintenant, quand un journaliste se présente dans un État major, on lui remet une documentation, comme on le fait dans les grandes usines. L’armée a les services de presse les mieux organisés de France.

Dans les feuilles ronéotées qu’on m’a données en Kabylie, j’ai trouvé ces trois paragraphes qui éclairent me semble-t-il, de façon intéressante, les principes d’action de la 27e D.I.A..

« Le relief montagneux de la Grande Kabylie et la localisation de l’habitat sur les crêtes font que ce département est plus sensible que tout autre à la guerre subversive qui nous est imposée. »

« La notion de base en guerre subversive (que tout tourne autour de la population et qu’il n’y a de victoire définitive que lorsque la population participe elle-même à l’action), s’impose comme une évidence dans ce département surpeuplé. »

« Puisque tout tourne autour de la population, tout est un acte social. Les caractéristiques de base de tout acte social sont : la confiance et la durée. Sans confiance et sans durée, il n’y a pas d’acte social valable. Il n’y a pas de travail constructif vis-à-vis de la population, tout effort est gâché, chaque geste va à l’encontre de son but ».

Une population lasse et inquiète.

Ayant prêté à ces principes toute l’attention qu’ils méritent, regardons autour de nous en Grande Kabylie et tentons de faire un bilan rapide.

L’action contre les rebelles et en particulier l’opération « Jumelles » ont permis à nos troupes de briser l’appareil militaire du F.L.N..

L’action sur la population s’est traduite dans tous les domaines, par des résultats appréciables, au plan social, comme au plan sanitaire et scolaire. Cette population, s’il fallait définir d’un mot sa réaction, je dirais que c’est lassitude. La guerre dure depuis trop longtemps. Et voilà maintenant qu’on parle de la prolongation de cette guerre. Quelle inquiétude, quelle angoisse dans ces pauvres foyers kabyles.

Quelle lassitude aussi chez les Européens de Tizi Ouzou. Les attentats ont diminué. Au fait, il y en a moins qu’à Paris ! Mais la veille de mon arrivée, un F.L.N. était encore entré dans un restaurant et avait mitraillé les convives, faisant un mort et deux blessés…

Un coup de canon dans la nuit…

Dans un café où je m’étais arrêté, la patronne - une femme à cheveux blancs - m’avait raconté d’une voix éteinte :

  • Trois fois, on a lancé des grenades dans mon établissement. Et il y a un mois, nous avons trouvé un obus de 60 piégé devant la porte.

Les fenêtres du café, comme les vitrines de tous les magasins sans exception, étaient protégées par de solides grillages.

Le soir tombait, je rentrai à l’hôtel en longeant les trottoirs coupés à intervalles réguliers par des chevaux de frise et des barbelés. Ma chambre était triste comme une page de Karka. Une humidité glaciale me fit frissonner. Dans la pénombre, je cherchais le bouton électrique.

À cet instant, un coup de canon ébranla la maison.

Je sursautai.

Ce n’était que le signal de la fin du Ramadan…..

Paul Dreyfus.

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1 Message

  • La Kabylie devenue alpine. 5 octobre 2012 00:28, par Jean Pierre DENOYERS

    Ancien du 13eme BCA, en poste à BOUIRA, au 587eme Bataillon du Train, (surveillance des voies ferrées et escortes des trains) de fin 58, à oct 60, j’ai retrouvé à cette lecture toutes les impressions de mes 20 ans, (J’ai été hospitalisé à l’hopital de Tizi Ouzou début 59 pour une jaunisse !... puis hopital Maillot à Alger, Bof ). Le temps passé n’efface pas ces souvenirs. J’ai trouvé cet article très bien construit et très réaliste dans ses descriptions et dans ces conclusions, très bonne analyse, compte tenu du contexte de l’époque. J-P. D. Classe 58.1/B

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