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A cause de deux femmes

lundi 15 novembre 2010, par Ahmed Halli

Réaction d’un libre penseur face au massacre de chrétiens perpétré dernièrement en Irak.


A cause de deux femmes.

Chronique du jour. Kiosque arabe. Article publié dans le soir d’Algérie du 15/11/2010. http://lesoirdalgerie.com/articles/...

Il suffit d’un incident mineur en Europe, impliquant des musulmans comme victimes ou objectifs, pour que le mot « islamophobie » rejaillisse sous toutes les plumes. Les commentateurs attitrés se sont d’ailleurs empressés de l’arabiser en « islamophobia » par commodité.

On connaît leur propension à arabiser ou ré-arabiser tout ce qui est utile à la cause de l’Atlantique au Golfe. De « Bilad-Al-Walid » (Valladolid en Espagne) à « Sahel-Alaâdj » (la Côte d’Ivoire), on rebaptise à tour de bras, et tant pis si ça déplaît au footballeur ivoirien, pardon « sahelaâdji », Drogba. Normalement, les éditorialistes arabes humanistes et tolérants auraient dû enrichir leur vocabulaire, ces jours-ci, avec un nouveau mot : christianophobie, ou « massihophobia ».

Les circonstances s’y prêtaient idéalement avec la mort brutale d’une cinquantaine de chrétiens irakiens à l’intérieur de la mal nommée Eglise du salut. On sait depuis ce drame que ce n’est pas l’assaut des forces militaires irakiennes et américaines qui a provoqué la mort des otages. Selon les témoignages des survivants, les terroristes ont commencé à exécuter les fidèles présents dans la grande salle de l’église, dès le début de leur opération.

Ceux qui ont échappé au massacre ont eu la vie sauve au fait qu’ils se sont réfugiés très tôt dans des salles attenantes à l’intérieur desquelles ils se sont barricadés. L’événement était donc suffisamment grave avec son enjeu, l’existence des minorités chrétiennes en terre d’Islam. Il faut savoir que pour la seule Eglise catholique, le pourcentage des fidèles est passé de 3%, en 2004, à moins de 1% en 2008.

Durant cette seule année, et suite à une vague d’attentats contre eux, quelque 12 000 chrétiens ont déserté Mossoul, dans le nord du pays, pour se réfugier dans d’autres villes d’Irak ou à l’étranger. C’était déjà difficile pour ces minorités religieuses du temps de la laïque nation arabe, que dire alors depuis l’avènement de la nation islamique de langue arabe ?

Le mouvement de Ben Laden a clairement énoncé son objectif : éradiquer toute présence chrétienne en pays arabes. Quant au prétexte, il semble sorti tout droit d’une fable de La Fontaine, celle du loup et de l’agneau en l’occurrence. Cette fois-ci, Al-Qaïda prétend défendre la liberté de deux femmes égyptiennes, et c’est pour leur cause qu’elle a agi. L’organisation s’est donc emparée de la vieille histoire de Camille Chehata et de Wafa Constantine, deux jeunes épouses de prêtres coptes d’Egypte qui auraient été cloîtrées dans un monastère.

Selon la légende propagée par les islamistes, l’une et l’autre se seraient converties à la vraie religion, par amour pour de beaux musulmans. Il faut, en effet, se méfier des coups de foudre parce qu’ils peuvent être la cause de conversions brutales. Avec cette seule différence que si Camélia et Wafa avaient fait le cheminement inverse, elles n’auraient pas servi de prétexte à de tels dérapages.

Dans la réalité, Camélia a simplement déserté le domicile, en juillet dernier, conjugal pour aller se réfugier durant cinq jours chez une amie, où la police l’a retrouvée. La paranoïa ambiante aidant, les coptes ont manifesté dans leur cathédrale, accusant les musulmans d’avoir enlevé la jeune femme et de l’avoir convertie par la force. Les musulmans ont tout de suite adhéré à la thèse de la conversion, librement consentie selon eux. Ils se sont insurgés contre le retour de Camélia dans le giron copte et sa claustration. N’oublions pas l’intérêt jaloux que manifeste tout bon musulman pour ce qui est de la liberté de la femme ! La version islamiste s’est maintenue contre vents et marées et en dépit du démenti de l’université Al-Azhar qui tient un registre détaillé de toutes les conversions à l’Islam.

Même scénario, en 2004, pour Wafa Constantine, épouse de prêtre fugueuse, enlevée et convertie de force à l’Islam, selon la hiérarchie copte. Les deux plus célèbres femmes d’Egypte du moment, comme les ont cataloguées les médias, servent ainsi, à leur corps défendant, d’étendards à la guerre contre la chrétienté de Ben Laden.

Pour l’écrivain égyptien Mohamed Al-Badri qui revient sur le fallacieux prétexte des deux Egyptiennes coptes, la véritable cause de toute cette violence, c’est l’activisme wahhabite. Il rappelle que les attentats du 11 septembre ont été réalisés avec l’argent et un encadrement saoudiens. Ce sont les Saoudiens, affirme-t-il, qui ont été les premiers à envoyer des hommes armés pour lutter soi-disant contre l’invasion américaine. Il s’agissait, en fait, de remobiliser le camp sunnite, sous l’étendard du wahhabisme. Tout comme le royaume est intervenu en Afghanistan, au Pakistan, au Soudan et en Somalie, pourquoi n’interviendrait-il pas à sa manière, et secrètement, dans les affaires de l’Irak ?

Surtout, note l’écrivain, après que toutes les parties irakiennes aient rejeté catégoriquement l’offre de médiation saoudienne. Et de surcroît, suite à la décision des autorités égyptiennes de fermer les chaînes satellitaires religieuses sur son territoire. Ces chaînes, dit-il, sont détenues et animées par des gens formés aux idées religieuses du wahhabisme et destinés à être ses soldats et ses prédicateurs, jusque dans les pays musulmans. Il est donc fort possible, ajoute Mohamed Al-Badri, que cette décision de fermeture soit assimilée, dans l’entendement wahhabite, à un acte d’apostasie. Cependant, souligne l’écrivain, il faut rappeler que tous ces théologiens et tous ces prêcheurs ne se sont pas imposés par la force en Egypte.

Ce sont les autorités qui leur ont déployé le tapis rouge, offert la symphonie et les signes de respect et de soumission, ceci nonobstant les aides financières directes. Ces chaînes, avec leur discours destiné à semer la crainte de l’Au-delà, ont servi le pouvoir en répandant la peur et en anesthésiant tout esprit critique. En foi de quoi, les autorités ont décrété que le citoyen égyptien en particulier et arabe en général est un bon citoyen.

Pour le pouvoir, un bon citoyen est un individu sans volonté, qui obéit sans rechigner, justifie sans avoir compris, exécute sans débattre. Et lorsqu’il est interrogé, c’est pour apporter une réponse déjà connue, c’est là le premier mystère résolu de la relation entre le pouvoir et les chaînes satellitaires. Grâce aux chaînes satellitaires, le citoyen s’obstine à réclamer des fatwas, de jour comme de nuit, et pour toutes les choses insignifiantes. La formation du citoyen relève désormais des théologiens et n’est plus la prérogative du pouvoir politique.

Un citoyen qui pose des questions est un homme susceptible d’être en colère, c’est un révolté en puissance. C’est pourquoi toutes les questions doivent être orientées vers ce qui est connu et rabâché en matière de religion et de politique. Il ne faut pas que le citoyen devienne bon selon la norme universelle et qu’il constitue, de ce fait, un danger pour la religion et pour l’autorité. Mohamed Al-Badri rappelle, en outre, que Sadate « a apprivoisé un tigre islamiste destiné à faire taire la contestation de la rue, mais le tigre a tué Sadate.

Le pouvoir actuel a offert l’hospitalité à des serpents et à des vipères, nichés dans ces chaînes satellitaires ». Toujours aussi sceptique à l’égard du pouvoir, le chroniqueur égyptien Selim Azzouz, du quotidien Al-Quds, estime que la fermeture des chaînes religieuses n’est intervenue que pour laisser la voie libre aux actuelles et à de nouvelles chaînes publiques, éventuellement. Dans sa dernière livraison, Selim Azzouz remercie « les Algériens qui l’ont invité à regarder l’Orpheline », autrement dit la télévision nationale. Il les informe qu’il va « s’efforcer de regarder la télévision soudanaise ». Comprenne qui pourra à cette forme d’ironie !

Par Ahmed Halli

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