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L’avenir de l’Europe passe par la Méditerranée

samedi 5 mars 2011, par Olivier Pastré

Article d’Olivier Pastré, paru dans le Figaro du vendredi 4 mars 2011. Rubrique débats opinions.

L’auteur*, professeur à Paris-VIII, qui s’insurge contre un certain nombre d’idées reçues, incite la France à s’investir davantage dans les pays du sud de la Méditerranée.


Avec la crise bancaire, on croyait avoir tout entendu en matière de mensonges économiques. Eh bien, non. La crise qui secoue les pays du sud de la Méditerranée est en train de remporter « haut la main » la palme des contrevérités doctement énoncées par de supposés « spécialistes » qui se déplacent, tels des hirondelles, de média en média. Parmi les mensonges que l’on nous assène avec le plus de régularité, il en est quatre plus graves que les autres.

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Olivier Pastré
Dessin Fabien Clairefond

Le premier, que « cette crise est une crise des pays arabes ». Quels pays arabes ? « Les » pays arabes, cela n’existe pas. Quel rapport entre la Mauritanie, Oman, la Syrie et l’Égypte ? Presque rien. Dans une même région, des pays reposent sur des ressorts spécifiques. De ce fait, toute généralisation faite en matière de diagnostic et, pire, de préconisations risque de coûter très cher. Rappelons-nous le temps perdu, au lendemain de la chute du mur de Berlin, par ceux qui nous ont expliqué ce que devait être la politique à mener dans les « Peco » (pays d’Europe centrale et orientale)... L’Union pour la Méditerranée (UPM), créée par Nicolas Sarkozy, a déjà trop souffert d’avoir voulu mettre, dans le même panier, des choux et des carottes pour que l’on n’en tire pas les leçons.

Ensuite, que « cette crise est une crise de nature politique ». Toute crise est, bien sûr, de nature politique. Mais le cœur des contradictions dans ces pays tient à un triple « effet de ciseau » de nature économique : un premier dû aux inégalités croissantes de revenu ; un effet de ciseau, aussi, entre des efforts considérables faits en matière d’éducation (deux fois plus important en Tunisie qu’en France) et une croissance bridée par une politique de préservation des rentes ; enfin, entre une Europe qui ne fait rien, ou presque, dans cette région et l’émergence de concurrents asiatiques et latino-américains, qui mettent en péril l’insertion des pays du sud de la Méditerranée dans le processus de mondialisation. La solution à cette crise n’est donc pas politique mais économique.

Troisièmement, que « le risque majeur est un risque islamiste ». Non. Il n’y a pas plus d’ « islamisme » qu’il y a de « pays arabes ». L’alchimie religieuse est propre à chaque pays. Dans certains pays, le mouvement islamiste est très présent ; dans d’autres, il ne l’est pas. Dans certains, il est très vindicatif ; dans d’autres, non. Par ailleurs, dans aucun des pays traversant une crise politique grave, les mouvements islamistes n’ont été à l’origine de celle-ci. Cela ne veut pas dire que ceux-ci ne joueront aucun rôle à l’avenir. Cela veut simplement dire que les ressorts de la crise actuelle sont économiques, que c’est au niveau des villes délaissées par le pouvoir en place et au niveau des secteurs (pêche et agriculture, notamment) menacés par la mondialisation que l’avenir des mouvements islamistes s’écrit. Et c’est donc à ces niveaux vernaculaires qu’il faut agir.

Enfin, que « pour résoudre tous les problèmes il faut que l’Europe injecte des capitaux dans cette région ». Or cette région a moins besoin d’argent que de respect. De l’argent, il y en a plein dans les pays du Golfe et dans le reste du monde, prêt à s’investir dans tout pays émergent acceptant de jouer le jeu de la concurrence internationale. Surtout, l’Europe est incapable, avec sa gouvernance actuelle, d’impulser quelque politique méditerranéenne que ce soit. L’Europe a un rôle majeur à jouer dans cette région, mais elle ne s’en est pas encore convaincue. Si l’on attend qu’elle ait trouvé son « chemin de Damas », il n’y aura plus de pays digne de ce nom au sud de la Méditerranée.

Il faut se concentrer sur un petit nombre de dossiers sur lesquels des progrès sont possibles vite

Voilà pour les mensonges. Reste une vérité. La France a, en ce moment historique, un rôle majeur à jouer (avec l’Italie et l’Espagne). Si l’on ne veut pas que les États-Unis raflent, une fois de plus, la mise, il faut se concentrer sur un petit nombre de dossiers sur lesquels des progrès sont possibles assez vite. Quatre ont une importance majeure : l’immigration, l’agriculture, la banque et l’énergie. En matière d’immigration, 30 millions de jeunes « en trop » au sud de la Méditerranée à l’horizon 2030 et 30 millions de salariés qui manquent en Europe au même horizon... En matière agricole, il est impossible d’injurier le sud en lui refusant le dialogue sur cette industrie vitale pour lui. Enfin, si les capitaux sont surabondants au sud, les tuyaux qui peuvent canaliser intelligemment ces richesses n’existent pas. Il faut donc créer très vite une Banque européenne de la Méditerranée. En matière d’énergie, la « mare nostrum » doit devenir une autoroute pétrolière et gazière si l’Europe ne veut pas être l’ « esclave » de la Russie.

Une véritable politique de long terme ne peut être menée qu’à l’échelle européenne. Mais sans crise et sans force de proposition, l’Europe n’a jamais avancé. La crise, nous l’avons. Reste à mettre en place une force de proposition. Monsieur le Président de la République, c’est votre rôle historique que de le faire.

* Olivier Pastré, coauteur avec Jean-Marc Sylvestre de « On nous ment. Vérités et légendes sur la crise » (Fayard).

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