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L’Affaire des Officiers Algériens

mardi 23 août 2011, par Abdelkader Rahmani

« La Vérité est comme la mer, elle n ’apparaît qu ’une fois rejetée sur le rivage. Quel dommage qu’il faille tant de naufrages pour enfin l’apercevoir... » Abdelkader Rahmani.

Le livre « L’Affaire des Officiers Algériens » a été écrit en prison par un jeune officier servant dans les rangs de l’armée française. Sa bravoure et son sens des responsabilités lui ont valu d’être nommé Chevalier de la Légion d’honneur.

Qui est le Lieutenant Abdelkader RAHMANI ?

Quel était le crime du lieutenant Abdelkader Rahmani ?


« En 1956, alors que la guerre d’Algérie s’étend, un jeune officier de l’armée Française, Abdelkader Rahmani, décide avec 52 autres officiers d’origine algérienne, d’écrire directement au chef suprême des armées, le président René Coty. Issus des deux cultures ; ils veulent alerter l’opinion de leur dilemme, et offrir leur service en médiateur afin d’arrêter cette guerre fratricide.

Le livre relate « Comment un Algérien, musulman, Berbère, officier dans l’armée française, marié à une Française, premier élève d’origine algérienne à avoir fait l’école de Saumur, ancien de la guerre de Corée, va choisir son terrain et ses armes pour son combat : l’opinion publique »

La publication de larges extraits de ce témoignage hors commun peu connu, n’a qu’un seul objectif : localiser et identifier les racines du mal de cette guerre qui n’aurait jamais dû exister.


Avec l’aimable autorisation de l’auteur, vous pouvez lire le livre reproduit ci-dessous au format pdf. Cliquer sur la vignette :

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L’affaire des officiers algériens
Livre d’Abdelkader Rahmani

L’affaire des officiers algériens AUX ÉDITIONS DU SEUIL. Extraits.

Castres, août 1957.

Depuis 1832, les Algériens ont servi le drapeau tricolore sur les quatre continents, pour la plus grande gloire de la France. Sur tous les fronts, dans tous les « coups durs », leur bravoure, leur fidélité ont soulevé l’admiration du monde entier et ont apporté une contribution essentielle à la renommée de l’Armée française. Aujourd’hui, entre Berlin et Ajaccio, Rabat et Tunis, ces Algériens sont des otages. Pourquoi ? Comment ? C’est ce que ce livre voudrait expliquer.

LE TEMPS DU MEPRIS

Les anciens officiers algériens sortaient du rang. Leur statut était spécial, tout comme leur utilisation dans les corps de troupe, où ils se bornaient généralement à « rendre compte ». Ils fournirent d’excellents officiers du service général, aux attributions multiformes : surveiller les « méchouis », servir le « kahoua », gendarmer le quartier. En temps de paix, bien entendu ; car en campagne, nul ne les valait pour faire le coup de feu et offrir « fidèlement » sa poitrine. Ainsi le voulait le Commandement.

Durant plus d’un siècle, ils ont été successivement dénommés : officiers autochtones, officiers indigènes, officiers français-musulmans de statut indigène, officiers musulmans. Mais sous la diversité des étiquettes, leur sort resta le même. Tout récemment, M. Robert Lacoste - mais non le ministre de la Défense Nationale - a décidé de les rebaptiser une fois de plus. Comment ? Nous n’en savons encore rien, et cela d’ailleurs n’a plus d’importance. Cent vingt-cinq ans de sacrifices, de coopération aux grandeurs et servitudes de l’Armée française, n’ont apporté ni évolution ni modification dans notre statut d’autochtones.

Les esprits curieux et intéressés pourront consulter à la librairie Charles-Lavauzelle, boulevard Saint-Germain, un précieux document, intitulé : Règlement du service dans l’armée, en trois parties.

Pour les non-initiés, nous n’évoquerons que quelques méfaits du statut.

Tout d’abord, aucune des grandes écoles ne nous était accessible : Polytechnique, Saint-Cyr, Navale, Istres, etc... Nous n’étions admis que dans l’infanterie et dans la « cavalerie à cheval » (la nouvelle terminologie ayant introduit la cavalerie blindée). Nous excluant des armes techniques : aviation, marine, transmission, artillerie, blindés, génie, on nous donnait comme prétexte officiel : l’inaptitude des Algériens à assimiler la technique des armes dites « savantes ». Sans insister sur le caractère vexatoire de ce motif, notons qu’il en cachait un autre que nous n’ignorions pas : on se méfiait de nous et il convenait de nous convaincre de notre infériorité [1] . Notre bâton de maréchal s’arrêtait au grade de capitaine, généralement à la veille de la retraite. L’armée, à l’instar de la fonction publique, ne voulait pas d’élites algériennes. Elle s’en méfiait. Un tel règlement ne pouvait naturellement pas susciter de vocation militaire autre que celle de troupier...

L’Ordonnance de 1943 du général de Gaulle faisait accéder une catégorie d’Algériens à la citoyenneté française, en même temps qu’elle rétablissait le décret Crémieux. Aussitôt la presse d’Alger se déchaîna. Sous de gros titres, elle dénonça le scandale, stigmatisa la « trahison » du général de Gaulle. Dans le même temps, les Forces françaises de libération, en majeure partie composées de Nord-Africains, versaient leur sang en Tunisie et en Italie, pour la sauvegarde de ces mêmes Français qui refusaient d’être leurs frères, libres et égaux en droit.

La nouvelle Armée française avait besoin de volontaires pour l’aéronautique. Les murs d’Alger et des autres grandes villes étaient couverts d’affiches de propagande demandant des volontaires. Quelques-uns d’entre nous, se prévalant de leur nouvelle citoyenneté, ardents à défendre la France Libre et remplissant les conditions exigées, se portèrent instantanément volontaires.

La réponse écrite de l’amiral commandant la base d’Alger fut aussi douloureuse que cinglante dans son racisme : L’ordonnance citée en référence, n’étant appliquée que sur le papier, l’Aéronautique vous reste toujours interdite... Volontaires de la mort pour la France, nous n’avions pas le droit d’en choisir l’arme. Personnellement, six ans plus tard, malgré le statut de 1947, il me fallut user d’un stratagème pour acquérir mon brevet de pilote d’avions civils : le sport « mécanique » nous était également interdit...

En 1943 encore, pour être sous-officier, il fallait obligatoirement cinq ans de service effectif dont trois ans dans le grade de brigadier (celui de brigadier-chef ne nous était pas accessible) et une bonne dose de « béni-oui-ouisme ».

Les soldes des Algériens et des Français n’étaient pas identiques. A grade égal, même avec une ancienneté, une instruction, des aptitudes supérieures, le commandement revenait de jure au gradé français. Un sous-lieutenant français accédait au grade de lieutenant par promotion automatique au bout de deux ans, alors qu’il en fallait quatre, ou davantage, pour un Algérien. Interdiction à un Algérien d’instruire ou de commander un Européen.

Au lendemain du débarquement allié en Afrique du Nord, étant l’un des rares initiés aux nouvelles méthodes américaines, je fus nommé - cas de force majeure - instructeur au cours des élèves-aspirants de Cherchell. De par mes origines, je n’avais pas le droit d’accéder à cette école, donc d’être officier. Je croupissais dans le grade de brigadier, tout en exerçant des fonctions bien supérieures. Au cours de la visite de l’inspecteur de l’année, je reçus de chaleureuses félicitations devant tous mes élèves. Mais, en fin de matinée, lors de la présentation officielle de tous les instructeurs, je dus décliner réglementairement mon nom et mon prénom ; ce fut un gros scandale lorsque le général apprit mon état d’Algérien. Il rappela le règlement au directeur des cours et me fit relever aussitôt de mes fonctions. Je crois même que l’officier supérieur fut mis aux arrêts.

La guerre de 1942-45 permît aux Algériens de forcer les portes des armes techniques où, de l’avis unanime de leurs chefs, ils se comportèrent fort bien. Le mythe de l’incompétence semblait dépassé. Mais la fin de la guerre devait faire ressortir des armoires le règlement poussiéreux. Le Commandement commit alors une maladresse que les baroudeurs algériens ne sont pas prêts d’oublier : sans reconnaissance ni égards pour leurs faits d’armes, tous les Nord-Africains furent refoulés, par note ministérielle, vers l’infanterie et les unités de la « Royale Brêle ». Les chefs de corps qui avaient fait campagne avec ces officiers, sous-officiers, hommes de troupe indigènes, et en avaient apprécié les qualités, furent eux-mêmes scandalisés mais impuissants.

Il faut savoir qu’à cette époque soufflait dans l’armée d’Afrique libératrice, un courant sensible de fraternité franco-algérienne. Il laissait présager un destin nouveau, prometteur pour nos deux communautés. Aussi cette mesure discriminatoire, au lendemain même d’une victoire chèrement payée par les Nord Africains, fut-elle très mal accueillie tant par les Français - peut-être sentimentalement - que par les Algériens auxquels brutalement, douloureusement, on rappelait que rien ne devait changer... malgré les engagements de la France Libre. C’était une escroquerie pure et simple, indigne de la France nouvelle : l’histoire du citron pressé.

J’étais alors à l’école d’élèves-officiers indigènes algériens et tunisiens (E.O.I.A.T.). Cette école avait été fondée en 1942 par le gouvernement de Vichy. Seuls y étaient admis les « fils de grandes tentes ». Peu importait d’ailleurs qu’ils fussent aptes ; on craignait des remous politiques algériens sous l’effet des propagandes gaulliste, anglaise, américaine (car les Algériens, pour la plupart, n’avaient pas accepté la défaite française), et les fils des Bachagas et des Caïds figuraient là en otages. D’entrée alléchant, le statut de cette école ne fut jamais respecté. Parmi tant d’autres manquements, celui de la durée des études : quatre ans au lieu de deux.

L’esprit raciste de nos instructeurs créa vite un grand malaise qui provoqua des démêlés entre eux et les élèves. Ce qui aurait pu être un excellent matériau pour cimenter un nouveau lien franco-algérien, ne fut qu’un échec. Informé, le général Breuillac, qui commandait la D.T. d’Alger, fit tout son possible pour remédier à cet état de choses. En vain.

À l’issue des cours, notre promotion au grade de sous-lieutenant ne fut effective que contre renonciation expresse à notre citoyenneté française, acquise par un décret de 1943 et par l’ordonnance de 1947. Bien entendu, on invoqua encore une raison subtile pour nous faire admettre cette injustice. C’est ainsi que POT la volonté du gouvernement nous avons signé une option pour le statut indigène. Ce qu’on nous avait donné d’une main, on nous le retirait de l’autre. On ne peut s’empêcher de se demander aujourd’hui pourquoi, à cette époque, M. Soustelle et ses amis se sont tus. Sans doute n’avaient-ils pas encore « découvert » l’Algérie.

Pour la première fois dans les annales militaires françaises, des Algériens - quatre - furent admis à l’école de l’Armée blindée et de la Cavalerie de Saumur. J’eus le « grand honneur » de faire partie de cette fournée. À Saumur, ce fut une révolution de palais. Dans cette enceinte sacro-sainte où régnaient l’esprit de caste, l’orgueil le plus ridiculement prétentieux et chatouilleux, on ne nous pardonna jamais cette intrusion.

Nous finîmes par nous considérer là comme au sein d’une tribu de sauvages, tant en raison du manque d’éducation que nous y rencontrions que par le langage « petit nègre » dont on croyait devoir se servir en nous parlant, pour faciliter notre assimilation.

Arrêts, brimades, discriminations dans l’octroi des commandements au cours des manœuvres - rien ne nous était épargné. Nous n’étions ni des « crocos » ni des « petits cos ». Nous ne recevions aucune invitation, nous passions nos vacances, seuls, dans l’école désertée. Ce qui n’empêcha pas nos camarades Saint-Cyriens de nous demander l’adresse de nos parents et amis lors de leur affectation en Afrique du Nord, dans l’espoir d’être invités aux « diffas » ! Nous avions été fiers d’être admis à cette école. Nous pensions que c’était là l’aube d’une nouvelle communauté franco-algérienne, tant désirée. On s’appliqua à chasser cette prétention de nos esprits. Force nous fut de nous replier sur nous-mêmes.

Les autorités allèrent jusqu’à décider de nous faire passer un examen de sortie différent de celui des Saint-Cyriens, sous le fallacieux prétexte de nous avantager. En réalité, il s’agissait de nous empêcher - coûte que coûte - de nous prévaloir plus tard de cet examen pour réclamer le bénéfice du statut français. Nous refusâmes de nous soumettre à cette décision. Ainsi, c’est après cinq années d’école que nous avons obtenu notre grade de sous-lieutenant, non seulement obligatoirement au titre de statut indigène, mais encore à titre de réserve. C’était contraire au statut de notre école, mais il s’agissait de retarder notre avancement.

Pour les cavaliers sortis de Saumur, on fut bien obligé de les affecter dans les régiments blindés. « Un Algérien, jamais deux, par régiment. » Le principe est toujours en vigueur. Dans ces unités, malgré nos références, nous avons été systématiquement écartés d’un commandement de peloton. On fit de nous des officiers des sports ou on nous affecta à toute autre tâche sans rapport avec la mécanique. Seuls les événements d’Indochine et la crise des cadres nous permirent d’accéder à l’emploi de chef de peloton de chars. Sans fausse modestie, il apparut que nous y réussissions bien. Un temple tabou était violé - par la grâce des circonstances.

Pendant ce temps, diverses mesures accentuaient encore la désillusion de l’après-guerre pour l’ensemble des officiers algériens. Les popotes se fractionnaient comme jadis en deux clans : celles des Français, celles des indigènes. Même un « marié-à-une-française » ne pouvait avoir accès avec sa femme au mess français. Les rivalités, les discriminations raciales, reprenaient leurs droits.

En occupation en Allemagne, l’épouse française percevait un ravitaillement différent de celui de son mari algérien, et supérieur. Quant aux hommes de troupe, ne sachant ni lire ni écrire, ils étaient souvent grugés par les comptables dans leur ration de tabac et leur paye. Nous étions constamment en lutte contre les services pour défendre ce que leur accordait un règlement déjà fort injuste en regard de celui qui était appliqué aux Européens.

Évidemment, nos interventions nous coûtaient cher : nous étions « fichés », accusés aussitôt de mauvais esprit ou de sentiments « anti-français ». À la moindre défaillance dans le service, on ne ratait pas les courageux qui payaient leur sens de l’équité par un avancement compromis. Car il n’appartenait qu’à un « factieux » de défendre la justice dans l’armée.

C’est par pur hasard qu’un jour j’appris que mes émoluments étaient loin d’égaler ceux d’un Français du même grade - ménage sans enfant - alors que moi-même j’étais déjà père. Bien calé, celui qui peut démêler l’écheveau d’une fiche de solde - quand on vous la remet, ce qui n’est pas toujours le cas...

Au moment de la perception de nos soldes, je me trouvais avec un camarade dans le bureau de l’officier trésorier. Relevant la discrimination, j’en demandai à ce dernier la raison : « Mais, mon cher, vous ne connaissez pas le règlement, vous oubliez que lui est Français, et vous Algérien, » Cette réponse intentionnellement grossière appelait une réplique. Je n’y manquais pas. Ce qui n’empêcha nullement cet « excellent » officier trésorier de dire à son planton (algérien), à ma sortie : « Depuis qu’on leur a appris à écrire et à « parler » ils se croivent (sic) français ! »

Grâce aux événements d’Indochine, nos camarades asiatiques bénéficiaient, à Saumur, d’un régime de faveur : promus sous-lieutenants, titularisés après un an d’école, lieutenants quelques mois après. Ce qui attira de notre part cette réflexion désabusée au commandant de l’école : « Attendez-vous que nous nous révoltions comme eux pour nous accorder nos droits et le bénéfice d’une simple équité ? »

Toutes nos demandes, tous nos rapports sont restés lettre-morte. Vainement, nous avons essayé d’attirer l’attention des ministres, des parlementaires, des généraux, du maréchal Juin lui-même, lors de sa visite en Corée, sur la gravité de la situation et la position intenable des officiers algériens. Le ministre de la Défense Nationale de l’époque nous fit savoir - après maints louvoiements - que seule une interpellation à la Chambre « par les Communistes »... pouvait nous donner des chances. Ce qui signifiait : « Osez le faire, et vous serez marqués à l’encre rouge ! »

Une autre brimade retentissante date de 1950 : Tous les officiers algériens - fussent-ils sortis des écoles - étaient conviés à passer un examen pour être confirmés dans leur grade, je dis bien le grade avec lequel nous exercions depuis des années ou avions fait campagne ; et pour avoir la possibilité d’opter pour le statut français, statut que le gouvernement nous avait fait rejeter en 1948 à notre sortie de l’école.

Il était clair qu’on essayait par tous les moyens de nous barrer la route, d’arrêter la nouvelle génération d’officiers algériens. Certains chefs de corps nous ont avoué avoir reçu la consigne de nous freiner. Il fallait nous empêcher de devenir les égaux de nos camarades français. Il fallait nous ravaler au’ rang de sous-ordres. Dans la « grande Muette », il était plus facile qu’ailleurs de nous frustrer de nos droits derrière la façade de la légalité, en vertu d’un règlement militaire ignoré du peuple français et des militaires eux-mêmes, excepté naturellement de ceux qui le faisaient et le défaisaient arbitrairement.

C’est sous le ministère de M. Edmond Michelet, grâce à l’intervention de M. le gouverneur Yves Chataigneau, que se produisit un premier bouleversement. Une petite « giclée » de justice ! Trois ou quatre capitaines furent promus commandants. Événement historique dans les annales militaires franco-algériennes. Mais la mécanique gouvernementale et ministérielle n’était pas encore préparée à cette conception « révolutionnaire ». Trop de réticences, trop de préjugés sclérosaient la marche d’une évolution que les circonstances commandaient pourtant d’accélérer.

Fin 1957, éclata la bombe spectaculaire, celle des galons dits « psychologiques » : on put raconter qu’un soir, des officiers algériens s’étaient couchés lieutenants, capitaines, commandants pour se réveiller le lendemain avec un grade supérieur par la bénédiction... des « fellagha ». Nul ne fut dupe. Les journaux eux-mêmes, les notes ministérielles confessèrent le sens de la manœuvre. Sait-on que malgré la pléthore des généraux français, il n’y a jamais eu un général algérien depuis la conquête de l’Algérie ?

Prolonger l’évocation de toutes ces discriminations raciales, humiliations, brimades et injustices, risquerait de donner aux lecteurs une image fausse de nos mouvements qui, nous l’affirmons, ne sont animés ni par la mesquinerie ni par l’aigreur. La souffrance n’est jamais agréable. Elle suscite néanmoins chez ceux qui l’ont éprouvée des qualités de discernement qui interdisent la haine.

Lorsqu’au cours de la nouvelle épopée algérienne nous nous confiions à des amis, ils nous répliquaient invariablement : « Ce n’est pas possible ! En France, nous sommes incapables de tels agissements. Vous devez exagérer ! » Nous ne doutions pas de leur sincérité et nous aurions voulu qu’ils aient raison. Mais nous savons que le Français appartient à un peuple qui participe de très loin à la vie politique de son pays. Par paresse intellectuelle et par crainte d’être arraché à ses quiètes habitudes, il se laisse conduire sans résistance par des politiciens qu’il n’essaie même pas de contrôler.

Il est loin d’être grégaire ou d’avoir un esprit communautaire : c’est un individualiste, nous rétorque-t-on... même à propos des tortures. Le manque de courage civique du peuple français qui refuse l’évidence aveuglante des faits est une chose qui nous a toujours désespérés, nous Algériens, et nous ne sommes pas les seuls : les étrangers, amis de la France, ont été aussi déroutés que nous. Cependant, les injustices françaises apparaissaient tellement invraisemblables qu’il nous arrivait de douter de la réalité de nos épreuves passées. Endurance acquise ? Habitude de ce qui dure ? Oubli naturel des mauvais souvenirs ? Nous ne savons.

Mais hélas, une nouvelle déception ne tardait pas à nous rappeler à la réalité. Un coup d’œil jeté sur nos archives (rapports, demandes, règlements, etc...) suffirait à donner un aperçu du chemin de croix d’un officier algérien, d’un Algérien tout court. En général, nous avions choisi le métier des armes par idéal. Nous avions le feu sacré. Lorsqu’à l’aube de notre carrière, nous avons affronté l’obstacle du racisme, nous aurions pu abandonner l’année. Mais elle nous passionnait. Nous la concevions non seulement à travers ses missions de combat mais encore à travers ses possibilités d’éducation et de connaissance de l’homme. En outre, la quitter eût été une dérobade devant nos responsabilités vis-à-vis de la France et de notre pays.

À la suite du débarquement allié en Algérie, une poussée de patriotisme pro-français dirigea de nombreux Algériens vers le métier des armes, sentiment pur, enthousiaste, idéaliste, dénué de tout calcul, de tout intérêt. À cette époque (1943) les Algériens ne demandaient-ils pas tout simplement l’intégration ?

Par notre présence au sein de l’Armée française, nous espérions nous faire connaître, et par là démontrer la valeur des Algériens. Nous étions persuadés que, dans sa sphère, chaque Algérien devait par sa valeur et ses aptitudes forcer la compréhension et la considération des Français, les amener à briser cette cloison opaque qui nous séparait, nous excluait. Et cela, parce que nous croyions naïvement que la France désirait réellement nous reconnaître comme ses enfants...

Mais nous n’avions pas compté avec l’intransigeance d’un colonialisme systématiquement hostile à notre accession à la condition d’hommes respectables et respectés.

Ce que l’on appelle la « rébellion » et qui est l’inéluctable conséquence de la politique sclérosée de la France, devait fatalement sensibiliser les officiers algériens.

Pour eux, comme pour tant de leurs compatriotes civils, elle était prévue depuis quelques années : depuis 1945.

Au lendemain de l’armistice de 1945, la répression sauvage de la France dans le Constantinois nous plongea dans la stupeur.

La fidélité des Algériens libérateurs de la France humiliée, meurtrie, était récompensée par le massacre de dizaines de milliers de leurs frères. Femmes, enfants, vieillards, maisons, bétail, culture, furent tués, détruits, ratissés par la Légion étrangère, les Sénégalais, l’aviation et la marine. Véritable boucherie, Saint-Barthélémy à grande échelle décrétée par la préfecture de Constantine, sous le couvert du Gouvernement général et des généraux....

Bien plus tard, en 1950, les officiers se vantaient encore de ces horribles exploits dans les mess, les popotes. Ces « hauts-faits d’armes » faisaient frissonner le sexe faible qui voyait en ces « valeureux » officiers... des héros. Lors de cette odieuse répression, je faillis me trouver parmi les innocentes victimes. Alors que trois de mes frères et moi-même étions sous l’uniforme français, les gendarmes se présentèrent chez nos parents pour nous arrêter. Nous considérant comme des « intellectuels » (nous écrivions et lisions le français correctement), les colons de mon village, érigés en « justiciers », nous avaient couchés sur la liste des hommes à abattre. Nous n’avions jamais fait de politique, jamais adhéré à aucun parti ou mouvement. Les autorités civiles ignoraient que nous étions dans l’armée. On voit avec quel discernement étaient ordonnées les exécutions.

Des combattants algériens, de retour dans leur village après leurs campagnes glorieuses, ne retrouvèrent ni femme, ni enfants, ni parents. Rien de leur misérable bien, déjà réduit à sa plus simple expression par le colonialisme. Hitler nous avait proposé mieux que cela. Nous n’en avons tenu aucun compte et, sous l’uniforme français, nous avons combattu les armées nazies. Or l’Allemagne est aujourd’hui l’alliée, l’amie de la France. La Sarre, où tant de mes compatriotes algériens ont laissé leur vie, est retournée, sans coup férir, sous l’aile allemande.

La sanglante répression de 1945 devait « assurer l’ordre pour dix ans ». En fait, dès ce moment-là, la rébellion d’aujourd’hui était née, comme elle le fut à Damas du fait d’un criminel bombardement, comme elle devait l’être plus tard à Haïphong, l’année suivante à Madagascar selon le même processus, en 1952-53 en Tunisie par le ratissage du Cap Bon, à Rabat par l’enlèvement de S. M. le Sultan.

Faits d’armes glorieux, renouvelés avec le même acharnement, la même violence, la même inconscience, la même bêtise.

Et, chaque fois, la majorité du peuple français, applaudit, appuie, favorise ou tout au moins approuve par son silence les actes de ses représentants. Dès cette date, nous n’avions cessé d’alerter les autorités, de les exhorter à instaurer une politique de justice et de confiance, à ne pas attendre que le sang coulât à nouveau pour entreprendre des réformes.

Algériens, nous pensions être plus qualifiés, plus avertis pour dire à la France quels étaient les remèdes.

Un mulet qui supporte le bât peut seul dire où ce bât le blesse. Qui habet aures audiendi audiat, répète l’Évangile. Pourquoi les politiciens français n’ont-ils pas suivi ce sage conseil ?

Depuis plus d’un siècle, l’Algérien n’a pu cacher son malaise grandissant, il s’est confié patiemment au médecin français pour l’implorer d’extirper son mal. La France s’est bouché les oreilles. Elle a poursuivi la politique de l’autruche, jusqu’au jour où, las de se plaindre, d’attendre, neuf millions d’enchaînés ont décidé de vomir leur mal à la cadence des balles de mitrailleuses. Solution désespérée, que les Algériens ne souhaitaient pas.

C’est alors que la plupart des Français ont commencé à porter intérêt à cette contrée dont beaucoup ignoraient sinon l’existence, du moins la position géographique et la composition ethnique. Il a fallu qu’un père, un frère, un fils, y soient envoyés pour que le Breton, l’Auvergnat et même le Parisien apprennent qu’Alger, Constantine, Oran étaient véritablement des chefs-lieux départementaux.

On peut affirmer que ce n’est qu’à partir de 1956 qu’une partie de l’opinion publique émergea des ténèbres et prit conscience du problème algérien. De même que les lourdes charges économiques de cette guerre n’apparaîtront pas au peuple avant que son ventre et son escarcelle ne soient atteints.

Au lendemain de la rébellion, nous espérions encore, et faisions confiance au gouvernement. Le programme de M. Guy Mollet nous y incitait. Vint le 6 février 1956, jour de deuil pour tous les Algériens.

Le vieux peuple français, insensible aux trahisons de sa politique, berné par les fallacieuses promesses de ses gouvernements multiformes, n’a pas compris que, ce jour-là, la France perdait toute la confiance des Algériens. En Algérie le « Dien-Bien-Phu » psychologique a été consommé à cette date, fatidique pour la France. Sans un coup de feu, sans aucune participation des musulmans, la France venait de faire un cadeau spectaculaire à la Résistance algérienne. Défaite militaire par le politique.

Ce jour-là, je me trouvais en manœuvre, quelque part en Allemagne. Au mess, avec mes chefs et mes collègues, nous écoutions Jean Grandmougin nous distiller dans son éditorial radiophonique le compte rendu de la manifestation.

Je quittai la table, ne pouvant plus rien avaler, accompagné de l’épithète de « fellagha » lancée par mes camarades inconscients et insouciants. À l’issue du repas, un général et des colonels me rejoignirent et voulurent connaître mon « diagnostic ». Je n’hésitai pas à le leur donner.

  • La France vient de trahir neuf millions d’Algériens. Son chef de gouvernement conspué par de jeunes écervelés, la cérémonie aux morts galvaudée par les Français eux-mêmes. Tout cela a fait sombrer le prestige de la France, incapable de se gouverner chez elle. Si l’autorité française est bafouée par ses propres sujets, comment pouvez-vous espérer qu’elle soit respectée par les Algériens ? Ces derniers, par leur calme, viennent de donner une grande leçon de dignité à la France. Chez nous comme chez les Asiates, la « face » a une grande importance : vous l’avez perdue, demain les effectifs du Front de Libération seront décuplés...

Je revois encore les sourires incrédules de ces officiers. Pour moi, depuis des années, l’enchaînement inéluctable des événements, n’avait que trop confirmé mon analyse. Les erreurs déjà commises en Indochine recommençaient. Répression, envoi de renforts, pacification par la force.

Je ne savais que trop ce qu’augurait cette pacification ! L’expérience de la guerre d’Indochine ne servait donc à rien : au contraire ; les rancœurs accumulées par la défaite allaient trouver en Algérie un exutoire.

N’avons-nous pas entendu, maintes fois, exalter cette revanche par nos camarades français et les soldats d’Indochine ?

Que le teint clair de ma peau m’a été odieux en ces circonstances douloureuses ! Je ne sais par quel sort maléfique, il m’attirait plus spécialement les confidences du voisin de table ou du compagnon de route d’un jour. Plutôt que de réagir violemment envers ces revanchards, nous tentions de rectifier leur optique faussée. Nous leur disséquions le problème algérien. Nous y parvenions assez souvent parce que leurs erreurs étaient dues surtout à leur ignorance.

Quand on veut reprendre avec utilité et montrer à un homme qu’il se trompe, il faut observer par quel côté il envisage la chose, car elle est vraie ordinairement de ce côté-là, et lui avouer cette vérité, mais lui découvrir le côté par où elle est fausse. (Pascal.)

Personnellement, j’ai fait part de mes inquiétudes à la Défense nationale et je lui ai suggéré l’organisation de conférences d’information pour les cadres et les soldats, en l’adjurant de ne pas reprendre le style et les formules néfastes d’Indochine, mais de faire connaître par ce truchement le vrai visage de l’Afrique du Nord, "Expliquer humainement l’évolution marocaine, algérienne, tunisienne, avec ses avantages et ses défauts. Reconnaître nos fautes réciproques, avoir le courage de les dénoncer, pour bâtir sur du neuf l’avenir franco-maghrébin. J’ai revendiqué l’honneur et le péril d’assumer cette délicate mission dans mon régiment. Je voulais faire bénéficier la troupe et les officiers de mes expériences et de ma double éducation algérienne et française.

Je n’évoquerai pas toutes les difficultés rencontrées pour obtenir cet accord. La suspicion à mon encontre s’était accentuée depuis les événements. Par ces conférences éducatives que je rédigeais moi-même, j’essayais de faire comprendre aux gradés et aux jeunes soldats les mœurs, les coutumes familiales et religieuses de mes compatriotes, et, par des comparaisons, de leur montrer que même si les usages diffèrent tous sont respectables.

Que de fois avais-je été choqué et navré de l’attitude de Français devant un Musulman en prière ! Comme je l’avais été dans un temple indien à Kandy, où j’avais dû sermonner des touristes français qui pouffaient de rire et proféraient des réflexions insultantes à l’endroit des adorateurs de Bouddha.

Les paysannes françaises, belges, allemandes, ne s’adonnent-elles pas aux travaux des champs tout comme nos Algériennes, que les colonialistes nous accusent de traiter en esclaves ? Ne voit-on pas également en Auvergne, en Bretagne, les bêtes et les hommes vivre sous le même toit ? Ne connaît-on, pas des Français qui transforment leurs salles de bains en clapiers ?

Ce sont toutes ces incompréhensions sociales qui ont fait hélas le plus de tort aux relations franco-algériennes, avec la manie de dénigrer tout ce qui n’est pas français. Lyautey avait raison de dire : « Aimer c’est comprendre. »

Or la plupart dés Français n’aimaient pas les Nord-Africains. Ils ne pouvaient les comprendre.

Dès 1850, Lamartine, Chateaubriand, puis De Caix de Saint-Aymour (dans son livre célèbre publié en 1891) s’élevaient contre l’état d’esprit des coloniaux. Devant l’Assemblée, ils dénonçaient le comportement des militaires et des colons, qu’ils tenaient pour une aberration monstrueuse. Ils ne faisaient pas faute de prévoir les événements actuels au cas où la France ne changerait rien à sa politique coloniale. Saint-Aymour, dans son livre, fait des révélations instructives ; nous recommandons aux vrais « bradeurs » de s’y reporter, mais nous leur demandons de ne pas inculper cet aristocrate, à titre posthume, de « démoralisation de l’Armée » ou d’« atteinte à la sûreté extérieure de l’Etat... »

Par mes conférences, j’avais la certitude de contribuer à l’ébauche d’une entente franco-algérienne. J’avais surtout la foi et la naïveté de croire à la grande communauté franco-africaine.

Soldats, sous-officiers, officiers venaient me trouver en privé et m’avouaient leur ignorance et le profond intérêt que suscitait ce problème dont ils n’avaient pas soupçonné l’aspect humain. Je les sentais sincères et désireux d’en tenir compte, le jour où leur pays les enverrait malencontreusement dans le mien. Je ne doute pas que la plupart des métropolitains, vierges de toute contamination colonialiste, ne soient à l’origine animés de bonnes intentions.

Mais de nouvelles directives émanant du 5° Bureau d’Action psychologique m’obligèrent à cesser ma mission. Ressortant de ses tiroirs le dossier « Indochine », le nouveau service « psychologique » décida d’en reprendre le thème. Slogans, truquages, mensonges, bourrages de crâne qui ont fait tant de mal à la cause française dans les territoires d’outre-mer, furent remis au goût du jour.

Dès lors, je refusai de prêter mon concours à un système voué à l’échec et qui, en outre, portait atteinte à ma dignité ainsi qu’à celle de mes compatriotes.

Les conférences-types de ce « service » reprenaient les formes d’un colonialisme agressif. L’Algérien y était affublé des qualificatifs les plus dégradants, les plus révoltants.

Je me rendis aussitôt rue Saint-Dominique et à la Tour-Maubourg pour tenter de démontrer l’erreur monstrueuse, le danger d’une telle propagande. Ce fut peine perdue...

Je reçus avec soulagement ma feuille de route pour un stage au Liban, non sans difficultés : on s’inquiétait encore une fois de mon origine algérienne.


L’ACTION.

La LETTRE

…. Or, je l’atteste, cette lettre fut l’œuvre de chacun des officiers signataires. De la lettre initiale, composée par un petit groupe d’officiers qui avaient quelques facilités pour se réunir, il ne reste que la structure générale. Après avoir été passée au crible par les officiers de France, de Corse, d’Allemagne, de Tunisie, du Maroc - dans la mesure où il était possible de la leur faire parvenir sans imprudence - la lettre fut remaniée complètement, afin de tenir compte des avis et suggestions de chacun. Elle ne fut donc pas l’œuvre d’un seul, mais de chacun des cinquante-deux officiers, depuis les colonels jusqu’aux sous-lieutenants….

Je livre cette lettre au lecteur telle qu’elle fut - dans sa forme définitive - adressée à M. le Président de la République. Ses termes mesurés, respectueux mais fermes, sont le reflet exact de notre débat de conscience et se passent, il me semble, de commentaires. Par son esprit ou sa forme, devait-elle entraîner l’emprisonnement de plusieurs d’entre nous ?.

Monsieur le Président de la République,

À l’issue de différentes rencontres, l’ensemble des officiers algériens en activité au sein de l’Armée française ont convenu de porter à la connaissance de M. le Président de la République le cas de conscience dans lequel les place la politique actuelle menée en Algérie.

Face aux événements qui bouleversent depuis plusieurs années notre pays, nous restons soucieux de demeurer fidèles à notre parole d’officiers et à l’idéal d’amitié franco-algérienne auquel nous consacrons notre vie.

Passant outre aux brimades mesquines, aux injustices ou règlements humiliants qui pouvaient marquer notre carrière, nous avons rempli notre devoir de soldats sur tous les fronts où la France nous envoyait la défendre,

Qu’il nous soit permis de rappeler que, depuis 1832, les Algériens ont contribué par leur sang et leur bravoure à la grandeur de la France et à la création de son empire d’outre-mer.

Liban (1869-1918), Mexique (1881), Indochine (1888), Afrique occidentale., Madagascar (1895), Afrique équatoriale (1908), Maroc (1925-26), Syrie (1920) et tant d’autres... Guerres de 1870 et de 1914-18.

Aux jours sombres de 1940, aucun Algérien n’a trahi sa patrie adoptive malgré l’action défaitiste des Allemands et la faiblesse de la France.

Toujours égal à lui-même, l’officier algérien a servi la France dans les bons comme dans les mauvais jours.

Qu’il nous soit permis de rappeler encore les innombrables morts Nord-Africains qui jonchèrent les champs de bataille de Tunisie, d’Italie, de France, d’Allemagne, d’Indochine, de Corée... aujourd’hui d’Algérie, au sein d’une armée dite de « pacification ».

Si nous gardions secrètes toutes nos amertumes et nos inquiétudes, c’est que d’une part notre éducation même nous attachait au pays que nous servions et que d’autre part, nous voulions espérer que nos sacrifices serviraient tôt ou tard l’amitié franco-algérienne.

Aujourd’hui, cet espoir fait place à la conviction profonde que la tournure des événements actuels va à l’encontre même de cet idéal. Notre situation d’officiers algériens est rendue intenable par la lutte sanglante qui oppose nos camarades français et nos frères de sang, ceux-là mêmes qui les libérèrent il y a douze ans, aux côtés des Forces françaises libres. Lutte visant à approfondir davantage le fossé entre deux éléments appelés à cohabiter pacifiquement.

Si nous nous adressons à vous, qui représentez la nation française, ce n’est certes pas pour rompre avec notre passé de soldats au service de la France, ce n’est pas non plus pour nous dégager de tous les liens d’amitié, de camaraderie, de fraternité, qui nous attachent à elle, ainsi qu’à ses traditions militaires, mais par hostilité à l’égard d’une politique qui transformerait, si nous l’approuvions, cet attachement en trahison envers le peuple algérien qui nous regarde et envers la France qui a et aura besoin de nous.

En définissant notre position et les sentiments qui nous animent aujourd’hui, nous faisons appel à votre compréhension, avec la certitude de nous maintenir, par cette démarche exceptionnelle, dans les traditions de loyauté et de droiture qui font la force de tout officier d’honneur.

Nous n’en voulons pour preuve que celle-ci : Depuis les événements d’Algérie, nous n’avons ni failli, ni pris la parole contre la France.

Des officiers algériens continuent à servir la cause française face à leurs compatriotes, peut-être même à leurs parents, et tombent au service de la France en Algérie.

Nous maintenons nos tirailleurs et sous-officiers algériens dans le calme et la discipline.

Mais aujourd’hui, déchirés par ce terrible dilemme dont on ne voit pas l’issue immédiate, nous vous disons loyalement et respectueusement :

Si la politique française ne se dirige pas vers une solution équitable, nous n’aurons plus ni les moyens ni les raisons valables pour justifier notre mission au sein de l’Armée française.

Nous tenons à proclamer que notre démarche n’est empreinte d’aucune idée de rébellions d’aucun acte d’indiscipline.

Officiers français d’origine algérienne, nous sommes conscients de l’écrasante et douloureuse responsabilité qui nous incombe face à la France, face à l’Algérie. Nous sommes et pourrons faire un lien solide entre nos deux peuples.

En notre âme et conscience, la seule solution est une orientation vers un règlement pacifique dénué de toute violence, ce qui permettrait d’engager une conversation immédiate et loyale entre les représentants des deux communautés.

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La signature des officiers Français Algériens

Nous demandons en outre au chef suprême de l’Armée de trouver une issue honorable au cas de conscience posé à la corporation des officiers algériens, tant que les événements présents séviront.

Soucieux de l’efficacité de notre démarche, nous avions convenu de prendre l’avis des leaders politiques français.

Nous voulions, avant toutes choses, comprendre les raisons, l’utilité et les objectifs secrets (peut-être le fondement) d’une politique apparemment illogique et odieuse.

Nous pensions que le gouvernement français, fidèle à la maxime de Louis XI : Celui qui ne sait pas dissimuler ne sait pas régner, avait un programme que seuls les initiés connaissaient...

Loin de vouloir aggraver le malaise, nous désirions tenter de nous rendre utiles en offrant nos services, services que nous définirons plus loin.

La majorité des personnalités contactées semblait avoir compris l’esprit coopératif de notre démarche. La plupart nous avouaient n’avoir jamais pensé à la ressource que représentaient les officiers algériens ; d’autres ne croyaient même pas qu’il en existât dans l’Année française...

LES CONTACTS …….


SECONDE ACTION,

SECONDE PRISON’

Novembre 1958.

J’ai écrit ce livre en août 1957. Des événements d’une extrême gravité se sont déroulés depuis cette date. L’arrivée du général de Gaulle au pouvoir n’a pas arrêté la guerre d’Algérie.

Voici plus d’un an que je suis à Fresnes. J’attends mon procès, j’attends ma libération, trois fois annoncée officiellement par le gouvernement de Gaulle, comme elle l’avait été, officieusement, par ses prédécesseurs.

C’est pour avoir osé dire la vérité que j’ai été conduit deux fois en prison. C’est pour l’honneur que je livre aujourd’hui au public l’histoire des officiers algériens. À travers cette affaire, puisse-t-il discerner, que l’Algérie n’est pas et n’a jamais été la France, mais qu’elle n’est pas non plus un pays ennemi. Puisse-t-il soupçonner l’affreux déchirement des Algériens qui se veulent une patrie, la terre de leurs aïeux, et qui regardent en même temps vers la France, une France qu’ils voudraient pouvoir aimer fraternellement….

L’ACTION

À la suite de nos échecs successifs auprès des gouvernements Guy Mollet et Bourgès-Maunoury, comprenant que tout espoir de régler le problème algérien selon la voie pacifique que nous ne cessions de préconiser depuis des mois, était définitivement perdu, nous avions mis sur pied un plan, qui, s’il était l’expression tangible de notre désespoir, se voulait essentiellement réfléchi et pacifique.

Par une lettre individuelle, transmise par la voie hiérarchique, nous démissionnions de l’Armée française. En respectant ainsi jusqu’à la dernière minute les règlements qui nous liaient encore à cette armée, nous voulions éviter que notre geste soit interprété comme une fuite ou comme une désertion.

Puis dans une lettre collective, signée par chacun des officiers démissionnaires et adressée au Président de la République, chef suprême de l’Armée, nous prenions la peine d’expliquer les raisons qui nous déterminaient à ce départ. Peine bien inutile, sans doute, puisque notre première lettre de janvier 1957, restée sans effet, nous avait montré qu’il ne voulait ou ne pouvait rien pour nous.

Voici le texte de la seconde lettre : Septembre 1957.

Monsieur le Président de la République »

Officiers algériens démissionnaires de l’Armée française, nous désirons porter à votre connaissance les motifs qui nous ont poussés à cet acte.

En février 1957, dans une lettre signée par cinquante-deux officiers, nous vous disions, Monsieur le Président, en termes mesurés, que si la politique française ne se dirigeait pas vers une solution équitable, nous n’aurions plus ni les moyens, ni les raisons valables pour justifier une mission au sein de l’Armée française. Nous vous demandions en outre, de vouloir bien trouver une issue honorable au cas de conscience posé à la corporation des officiers algériens, tant que les événements présents séviraient.

Huit mois se sont écoulés depuis cette lettre.

À ce cri d’alarme que nous jetions, à ce cas de conscience que nous vous demandions de résoudre, vous n’avez pas daigné répondre. Mais de façon plus offensante et plus douloureuse encore que votre silence, les événements et l’orientation de la politique française sont venus apporter une réponse et nous acculer à une solution que nous aurions préféré éviter.

Depuis huit mois, loin de s’orienter vers la solution équitable que nous préconisions, c’est-à-dire « vers un règlement pacifique dénué de toute violence afin de permettre d’engager une conversation immédiate et loyale entre les représentants des deux communautés », la politique française s’est embourbée dans une guerre répressive et sans issue où les ratissages, les bombardements, les exécutions sommaires et même les tortures ont été les armes déloyales et déshonorantes d’une armée dite de « pacification ».

Ces méthodes, indignes d’un pays civilisé, « en creusant davantage le fossé qui sépare deux communautés appelées à cohabiter pacifiquement » ont anéanti nos espoirs de voir se régler le problème par des conversations franches et des négociations fructueuses.

En huit mois, aucune solution n’a été apportée au cas de conscience que pose notre situation dramatique d’Algériens et de soldats. Bien au contraire, des arrestations, des arrêts de forteresse, des emprisonnements ont été les seules réponses que nous a values notre attitude. Pour nous empêcher de nous regrouper, nous avons été dispersés dans les garnisons les plus lointaines et régulièrement les bataillons nord-africains et leurs cadres, abaissés au rang de vils mercenaires, sont envoyés en Afrique du Nord pour combattre leurs frères de sang, au risque de détruire leur village natal et peut-être même de mitrailler leurs femmes et leurs enfants.

À l’issue de cette lettre, nos intentions les meilleures ont été tournées en dérision. La mission d’intermédiaires que nous nous proposions de remplir et que nous avions longuement exposée au président du Conseil, a été interprétée comme une provocation et un signe de rébellion. Il ne nous a plus été possible pour nous défendre, devant tant d’injustices et d’incompréhension, que d’en appeler à l’opinion française en faisant publier cette lettre, ce qui nous a valu une accentuation des mesures de coercition, et des brimades.

Actuellement, les tendances de ta politique française, révélées par certains discours officiels, dont les termes méprisants et souvent insultants, blessent cruellement notre sens de l’honneur et de la dignité, laissent peu d’espoir à un règlement pacifique.

Huit mois de douloureuse patience et d’inconcevables joutes gouvernementales nous contraignent aujourd’hui à ce geste rendu nécessaire, mais vous comprendrez, Monsieur le Président de la République, qu’il ne nous est plus possible, par notre présence au sein de l’Armée française, de continuer à cautionner une politique qui fait la ruine de l’Algérie, notre patrie, et la honte de la France.

Puisqu’aucune suite n’a été donnée à notre démarche de janvier 1957, qu’aucune réponse n’a été apportée au problème pour lequel nous vous demandions une solution, nous avons tenu à vous exposer respectueusement les raisons qui nous rendent aujourd’hui démissionnaires de l’Armée française.

Jusqu’au dernier jour de notre appartenance à cette armée, nous resterons dans le cadre de la discipline militaire. Respectueux des formes et des modalités de notre règlement, chacun des signataires de cette lettre présente sa démission individuelle par la voie hiérarchique.

Veuillez agréer, Monsieur le Président de la République, l’expression de nos déférentes salutations.

Les officiers algériens signataires de la lettre de février 1957.-


LES CONDITIONS DE LA PAIX

Décembre 1958.

J’avais écrit que ce livre, même si nous étions arrêtés, ne paraîtrait que lorsque tout espoir me semblerait perdu. Après maintes tractations entre la justice militaire, l’armée, le ministre de l’Intérieur et celui des Forces armées, je viens d’être « libéré », ou du moins assigné à résidence surveillée. S’agit-il d’un geste isolé ? Ou bien ma libération revêt-elle une signification politique et faut-il y voir le signe d’une volonté libérale à l’égard de l’Algérie ? Je le voudrais avec ferveur.

Malgré ma « libération », je maintiens ma décision initiale de publier ce livre . [2].Car je voudrais que le peuple français comprenne un drame qui est celui de tout Algérien - et, je pense, de tout Français - soucieux de paix et de justice. Je ne recherche aucune publicité. Je ne veux pas davantage « démoraliser » l’armée ou la nation française.

Si j’ai conquis le droit d’être Français par mes sacrifices à la France, je n’ai pas à conquérir celui d’être Algérien. Algérien, je le suis de naissance et c’est un titre auquel je tiens farouchement. C’est au nom de cette double appartenance que je veux m’exprimer. Je ne suis l’ennemi de personne, ni le traître de personne ; et que l’on comprenne bien de part et d’autre l’idée rigoureuse que je me fais du devoir.

L’arrivée du général de Gaulle au pouvoir, au lendemain du 13 mai, a soulevé un immense espoir en France et surtout en Algérie. Cet espoir ne tenait pas seulement au grand prestige de l’homme, mais aussi aux déclarations de la conférence de presse antérieure à son accession au pouvoir :

« Dans le cas où il me serait demandé par le peuple français un arbitrage, c’est une raison de plus pour qu’actuellement je n’indique pas quelles seraient les conclusions de mon arbitrage : il faut en effet avoir entendu les parties en cause, il faut avoir rendu un jugement et il faut être en mesure d’en imposer l’exécution : toutes choses qui actuellement n’existent pas. « Je ne connais pas de juge qui communique son jugement avant l’audience. »

Personnellement je voyais dans le général de Gaulle cet interlocuteur français valable que mon pays cherchait désespérément. J’espérais que l’homme de Brazzaville oserait en 1958 une nouvelle hardiesse à la mesure des événements. Aussi, de ma prison, je fis parvenir à la presse une lettre dont Le Monde du 24 mai publia de larges extraits : « Si d’aucuns supposent que les moyens réclamés par de Gaulle sont une amputation des institutions démocratiques, il faut alors reconnaître que, si mal il y a, c’est un mal nécessaire. « L’état d’urgence n’est pas conforme à la démocratie, que je sache. Pourquoi l’admettrait-on plus allègrement qu’une procédure exceptionnelle pour l’investiture de de Gaulle ? L’un et l’autre rejoignent l’exception. Leur justification respective s’équilibre, ce qui rend caduque et superfétatoire toute discrimination. « Si nous transposons le cas de Gaulle sur le plan africain - plus particulièrement algérien, problème numéro N° 1 de la politique française - que peut-on avancer ?
- « 1° Que de Gaulle semble avoir les suffrages, ou tout au moins une certaine confiance, des Africains ;
- « 2° Qu’à leurs yeux il est resté au-dessus des mêlées politiques qui ont détérioré les relations franco-africaines ;
- « 3° Qu’il demeure pour eux le symbole de l’honneur, de la loyauté et de -l’autorité, ce qui, parmi les hommes politiques français présentement en vue, est aussi rare que l’est la pomme de terre en ce moment... ;
- « 4° Pour les Français et les Africains il apparaît être le seul trait d’union. « La conclusion de ces données est claire. « De Gaulle semble être le plus qualifié des dirigeants français pour tenir au mieux le râle d’arbitre. Grand Français, il ne saurait être suspecté de trahison à l’égard de son pays, ce qui lui assure la confiance de son peuple. Libéral de longue date, il jouit également- chance inouïe pour la France - de celle des Africains. « À mon avis c’est là le facteur essentiel. Les Français ont la fâcheuse manie de vouloir résoudre les problèmes d’outre-mer dans un contexte spécifiquement français. Seul leur point de vue personnel compte, alors qu’il vaudrait mieux qu’ils commencent par s’enquérir de celui des Africains à travers lequel ils trouveraient une plus juste approche des réalités. »

Je n’étais pas le seul Algérien à exprimer publiquement ces sentiments. M. Jean Amrouche prenait une position analogue et un leader F.L.N., aujourd’hui chef du gouvernement provisoire algérien, déclarait dans une interview à l’United Press : « Oui à de Gaulle. »

Nous avons cru à une action rapide du général de Gaulle. Malheureusement, poussé par le courant qui l’avait amené au pouvoir, il s’est engagé dans une voie sans issue. En récompensant les factieux, il a porté le premier coup de boutoir à la confiance que lui accordaient les Algériens. Des exégètes firent remarquer qu’il n’employait pas les mots d’intégration ou d’Algérie française. Mais cette prudence politique ne devait pas l’empêcher de nous promettre par la suite un statut de Français à part entière,

La France resterait-elle jusqu’au bout imbue de sa supériorité au point de vouloir à tout prix nous faire « bénéficier » de ce que Giraudoux appelait son « impérialisme de la liberté » ?

Est-ce pour nous donner un avant-goût de notre qualité de Français à part entière que l’on dévoilait en public les « respectueuses » algéroises, assimilées, pour la circonstance, à nos femmes respectables, et que l’on faisait défiler à Paris, le 14 juillet, des « yaouleds » - « suscia » musulmans algériens - élevés au rang de représentants du peuple algérien ?

C’est alors que j’écrivis l’article Algérien à part entière, publié dans Le Monde du 16 juillet 1958 : « L’Algérie, les conditions de son avenir, la France veut les fixer avec les Algériens eux-mêmes. Qu’ils fassent entendre leurs voix. Celle des fusils est stérile. » Ainsi s’exprimait le chef du gouvernement le 27 juin, moins d’un mois après son investiture. Hardi, humain, contraire aux usages de la France, cet appel a reçu ma pleine adhésion. Je m’attendais à ce qu’une foule d’Algériens y répondent après ces quatre années de silence imposé. J’ai été déçu, car en mon nom (sans que l’on m’ait fait l’honneur de me consulter) et au nom de mes compatriotes, seuls des Français (adolescents, colonels, ultras), comme d’habitude, se sont arrogé le droit d’expression des Algériens de souche. Les mêmes qui dénoncent avec tant d’ardeur le « système » s’aperçoivent-ils qu’ils en sont les continuateurs en nous frustrant du privilège de nous exprimer nous-mêmes ?

Mais sans doute suis-je seul à avoir mal interprété le discours du général de Gaulle. En effet, après les phrases précitées, il ajoute : « Or les Algériens vont pouvoir s’exprimer lors du prochain référendum... »

Doit-on comprendre qu’il faut attendre jusqu’à cette date et à ce moment-là seulement pour recouvrer notre droit légitime à la parole ? Je le pense, car je ne m’explique pas que les Algériens « apparemment » libres, en France, n’aient pas répondu à l’invite du président du Conseil. J’en suis à présent d’autant plus convaincu que les autorités ont saisi l’Express, qui rapportait justement la voix d’un Algérien, une des plus autorisées à entendre.

N’étant pas maquisard, mais au contraire en situation « ultra » régulière puisque je me trouve entre les mains sûres des pouvoirs judiciaire et gouvernemental, je pense qu’on daignera agréer ma voix d’autant plus facilement que les représailles à mon encontre seront plus aisées.

D’ailleurs je ne viens pas dans ces colonnes en provocateur, mais en homme ayant besoin d’être éclairé et de communiquer l’avis d’un Algérien dont il est utile de s’enquérir de temps en temps si l’on veut vraiment construire, s’associer, et non détruire.

Quelle Algérie ?

Je commencerai par une question qui me parait importante : à quelles voix demandait donc le chef du gouvernement de se faire entendre ?

S’agit-il de tous les Algériens ou seulement d’une certaine catégorie d’entre eux ? Quelle catégorie ? Celle qui se bat ? Celle des prisons et centres d’ « hébergement » ? Ou cette qui est endoctrinée dans les usines « psychologiques » ?

Il est clair que cette dernière est encore moins libre que les deux premières. Je ne pense pas exagérer cette donnée puisqu’elle s’inspire de la source, celle du service « psychologique », qui n’hésite pas à parler des hiérarchies parallèles comme d’une gloire à son actif. Et cette lettre d’un officier S.A.S. (Le Monde, 5 juillet), candide par la pureté de ses intentions certes, mais combien révélatrice quant à l’aveu d’une « démocratie dirigée » : Elle me donne la pénible impression d’imaginer mon pauvre peuple admis d’office - comme les enfants déshérités ou abandonnés de leurs parents - à l’Assistance publique. Que serait le peuple français dépossédé de ses cadres, de ses élites, de son armée, en un mot de ses responsables, face à une intégration allemande, ou russe, ou américaine ? Ainsi se présente aujourd’hui la masse algérienne prise en main par les forces de la « pacification ». Dès lors, levons les équivoques. Avec quelle Algérie veut s’associer la France ?

Celle de son cru, sortie des fabriques psychologiques, ou celle des Algériens rendus à leur essence ethnique et éthique ? Croit-on naïvement pouvoir faire accepter à cette partie du peuple le reniement de l’autre, celle qui se bat, même après des élections ? Ou encore croit-on que ces élections orchestrées par la seule pacification donneront des représentants authentiques ? Je n’ose croire que le Français lucide fasse preuve d’autant d’inconscience ou de mauvaise foi.

Ici, c’est en tant que technicien militaire que je m’adresse à mes collègues français : Espérez-vous vraiment résorber la Résistance algérienne par la seule force militaire ? Vous stratèges, vous tacticiens, souvenez-vous de votre Résistance face à la première armée du monde, celle de Hitler. Souvenez-vous de votre Napoléon en Espagne, en Russie. Ce même génie militaire nous a légué le fruit précieux de sa grande expérience guerrière dans une maxime remarquable : « II y a deux forces dans le monde : la force de » l’épée et la force de l’esprit. La force de l’esprit » finira toujours par vaincre la force de l’épée. »

Nous avons imputé notre défaite indochinoise aux dirigeants politiques. Sans vouloir nier leur aberration (j’en sais quelque chose), ne savions-nous pas au fond de nous-mêmes que nous étions perdants d’avance parce que nous luttions contre l’esprit - ce quelque chose d’abstrait, invisible, invincible par n’importe quelle arme, fût-ce la plus moderne ?

Le général Leclerc n’en était pas dupe. Il savait que, contre la foi, les armes ne peuvent rien. Aussi a-t-il préféré tendre la main à Ho Chi-Minh. Malheureusement, cette fois-là encore, l’orgueil, le complexe que prête la force, ont prévalu sur le bon sens et la simple justice de certains chefs militaires.

Croit-on qu’en obligeant les Algériens à devenir Français, ils le seront vraiment ? Ce serait la plus grande monstruosité de l’histoire universelle que de passer un rouleau compresseur sur 9 millions d’âmes issues d’une race qui leur est propre, possédant une histoire, une terre, tout ce qui peut faire d’eux une entité nationale.

Parler avec notre Résistance

Et le fait de refuser la « pancarte » française sur notre dos, empêchera-t-il la fraternité et la coopération ? N’avons-nous pas d’autres liens plus solides et sincères, ou même indiscutables, parce que nécessaires (je pense à l’économie, au culturel,..), que ceux que pourrait engendrer malencontreusement une intégration imposée unilatéralement ? Demain, de nationalité algérienne, reconnue et respectée par la France, moi, Rahmani, je serai capable comme tant d’autres de mes compatriotes, maquisards aujourd’hui, de voler spontanément au secours de la France si elle se trouvait en danger. Alors qu’étiqueté Français à contre-cœur, je n’en éprouverai certainement aucun désir.

Ce que nous accepterons par voie de négociations, donc d’un commun accord, aura plus de valeur et de solidité que tout ce qui nous sera imposé.

Si l’on veut résoudre notre problème, il faut accepter de nous entendre, accepter de parler avec notre Résistance. C’est la seule voie de notre salut commun. Cette Armée française pour laquelle tant d’Algériens ont donné leur sang devrait être la première tranche de la nation française à nous rendre le sacrifice que nous avons accepté généreusement pour elle. C’est la simple dette de sang qu’elle nous doit, une dette d’honneur.

Elle ne faillira pas à son esprit chevaleresque en tendant la main à son serviteur d’hier, son ennemi d’aujourd’hui et sûrement son ami de demain. A-t-elle oublié que sur les champs de bataille on rend les honneurs à un ennemi loyal et valeureux ? Tendre la main à cet ennemi quand on sait que le combat fratricide est devenu stérile, qu’il faut demain s’entendre, cohabiter et construire ensemble, n’est pas un acte d’humiliation.

L’impossible isolement

D’aucuns préjugent déjà un certain isolement du F.L.N. parce que la Tunisie et le Maroc négocient avec la France. Il est dangereux de se laisser berner par une telle fiction. Mais encore, si cela était vrai, qu’espère-t-on récolter si ce n’est un abcès maghrébin qui rappellerait la poudrière balkanique d’antan et plus près celle du Moyen-Orient ?

Soulever les Algériens contre leurs frères tunisiens et marocains alors que c’est cette fédération maghrébine qui fera la richesse et du Maghreb et de la France si celle-ci sait la construire avec nous, est une aberration.

Se réjouit-on de ce qui se passe au Liban ? Est-ce là la mission humanitaire, la vocation historique de la France ? Désunir plutôt qu’unir ?

On critique également l’aide tuniso-marocaine à notre révolution. C’est décidément ignorer nos liens ethniques. Mes aïeux sont Marocains émigrés de Seguiet-El-Hamra. Mais il existe encore une solidarité qui joue, cette des peuples colonisés.

C’est une vérité dont l’Occident commence à peine à se faire une idée. Algériens, nous pouvons répondre : pourquoi l’Occident soutient-il la France ? Qui alimente cette guerre colonialiste ? Ne sont-ce pas les Américains par leurs dollars et leur matériel ? Les Allemands, n’ont-ils pas renfloué le Trésor français ?

Nous sommes stupéfaits de constater combien les Français manquent de réflexion et de logique. Très indulgents pour eux-mêmes, irréductibles à tort pour le voisin,

Intégration ou désintégration ?

Enfin d’autres rêvent, si ce n’est de l’intégration (d’ailleurs impossible), d’une Algérie morcelée en territoires autonomes : kabyle, mozabite, arabe, français, peut-être juif, espagnol, et pourquoi pas chinois, comme il en fut question à une certaine époque ! Bref, des îlots chypriotes en puissance dont la France arbitrera ou attisera les révoltes pour terminer par un « ponce pilatisme » condescendant... Je doute fort que ces ethnarchies romaines soient dans la vocation de notre monde moderne.

Et, de grâce, il ne revient pas à la France d’affirmer à ma place que moi, Kabyle, je suis opposé à l’Oranais. Cette politique de ségrégation ne fut qu’une vue de l’esprit et un instrument de l’administration coloniale. C’est bien révolu.

Je me sens absolument apte à vivre en parfaite fraternité et union avec n’importe quel Algérien, fût-il d’origine française, espagnole ou juive. Mais que cela soit au sein de ma patrie algérienne retrouvée, terre de mes ancêtres qui ne furent jamais gaulois. Il appartient aux descendants de ces derniers d’accepter librement la citoyenneté algérienne s’ils désirent se réclamer de mon pays.

N’est-ce pas beaucoup plus simple, plus digne, plus humain, plus conforme aux réalités ? Point n’est besoin d’avoir recours à tant d’imagination stérile. Il suffit d’avoir les pieds sur cette terre dont Dieu nous a gratifiés et où il y a place pour tous les peuples, toutes les races sans s’entredévorer, si l’on sait y mettre un minimum d’amour, de charité et de compréhension.

Nous voulons rester Algériens

Je pense ainsi avoir répondu présent à l’appel du chef du Gouvernement. Je me permettrai de lui suggérer la réinstauration de la presse spécifiquement algérienne qui sera seule en mesure de faire connaître notre voix véritable. Tel devrait être le but du service psychologique s’il se réfère réellement à cette dénomination. Peut-on croire à un tel miracle à présent que nous sommes momentanément ‘Français à part entière » ?

« Celui qui refuse de se soumettre à un arbitrage se désigne par là même à la conscience universelle comme l’agresseur. » (Jaurès.)

J’appelle tous mes frères algériens, particulièrement ceux qui se battent, à ne pas refuser l’arbitrage du vrai peuple français, qui a le devoir de nous entendre. « Un Français, c’est celui qui veut l’être et qui entend le rester », s’écriait récemment le processeur d’histoire Georges Bidault. Je le remercie d’avoir su définir les qualités intrinsèques d’un vrai Français. Je ne pense pas trahir sa pensée en paraphrasant : « Un Algérien, c’est celui qui veut l’être et qui entend le rester. »

Depuis la publication de cet article, quels sont les Algériens autorisés à « faire entendre leur voix » ? La presse spécifiquement algérienne reste interdite, les prisons ne s’ouvrent guère et se remplissent tout autant. Le couvre-feu est décrété contre les « Français à part entière », et l’état d’urgence a traversé la Méditerranée.

L’un des principaux factieux se plaignant de ne trouver aucune opposition algérienne pendant la fameuse campagne d’« intégration des âmes », je lui proposai, depuis ma cellule de Fresnes, de faire entendre cette opposition et lui adressai le 8 juillet la lettre suivante : « Depuis des mois, vous mettez une condition formelle à ma libération : celle de venir à Alger pour que je participe à votre action psychologique. Vous engagez une bataille : celle de l’intégration des âmes. J’avoue être tenté par cette expérience. Dès lors, je veux bien y participer pour vous apporter une contradiction loyale. Car comment concevez-vous une bataille sans adversaire ?

Je n’exigerai pas les mêmes moyens puissants dont vous disposez et qui, vous l’admettrez, facilitent grandement votre tâche. Je me contenterai de la radio, de la presse et de réunions publiques. Je vous communiquerai, préalablement, mes articles ou déclarations. Non point pour les soumettre à votre censure mais pour que vous puissiez préparer votre réplique. Je ne mets à cela aucune condition de réciprocité. Je ne doute pas que vous serez heureux d’accepter loyalement ma proposition d’engager ainsi un tournoi pacifique entre frères d’armes. » Le colonel Lacheroy, auquel cette lettre était adressée, ne m’a jamais répondu.

Puis ce fut la campagne du référendum, au cours de laquelle un homme comme le colonel Trinquier déclarait à l’agence United Press : « Ce que nous devons faire ici, c’est organiser la population de haut en bas... Nous devons rendre la population docile, facile à conduire. Tout le monde doit faire partie de l’organisation ; les gestes de chacun doivent être contrôlés » (Le Monde, 26 septembre). Ainsi « mis en condition », le peuple algérien n’était vraiment libre ni lors du référendum, ni lors des élections législatives.

Et la guerre continue. Une guerre qui oppose d’un côté six cent mille hommes disposant d’une aviation, de blindés, d’une artillerie, de transmissions, etc..., disposant d’une infrastructure et d’une logistique très modernes, encadrés par des officiers, des techniciens, dirigés par des généraux diplômés de l’école de guerre, - et de l’autre côté combien d’Algériens ne possédant pas les mêmes moyens techniques et dirigés par d’anciens sous-officiers de l’Armée française ou de simples civils qui n’ont que leur foi en guise de brevets ?

Pendant qu’un soldat français se chauffe près d’un poêle, en écoutant sa radio sous sa tente, mange à sa faim parce qu’il dispose de tous les moyens logistiques, le fellagha claque des dents dans sa caverne et ne se restaure pas toujours. L’aviation guette ses convois, les routes sont aux mains des Français ; lorsqu’il est accroché, il n’attend ni renforts héliportés, ni soutien aérien, ni barrages d’artillerie. Il est seul ; il s’offre.

Le combat se poursuit ainsi depuis plus de quatre ans, et il n’y a pas de raison pour qu’il s’arrête. En tout cas, il ne suffit pas de déclarer paternellement aux « attardés de la guerre civile » que « la page des combats est tournée », comme vient de le faire le général de Gaulle à Touggourt. Ces propos ne sont pas ceux que l’on attend d’un arbitre. Le F.L.N. à son tour, pourrait adresser des conseils aux « attardés de la pacification »... Est-il vraiment impossible que les deux camps parviennent à un accord sans que ni l’un ni l’autre n’ait à hisser « le drapeau blanc » ?

Une voie, et une seule, mène à la discussion. Elle comporte quatre étapes, qui peuvent se schématiser ainsi :
- 1° Cesser la guerre des mots.
- 2° Reconnaître l’adversaire.
- 3° Le rencontrer pour
- 4° Négocier avec lui un cessez-le-feu.

Or, qu’a fait le général de Gaulle ? Il a d’abord retrouvé les mots oubliés par les stentors du système. Dans toutes ses déclarations, il a laissé comprendre qu’il ne voulait ni blesser ni fustiger la dignité d’un peuple jusqu’alors bafoué. Le respect suscite le respect. Conjurant les formules stéréotypées, les slogans aberrants, il a utilisé le dialogue de Keyserling : « À l’époque des clameurs, il n’est que la voix du silence qui porte loin ». Cette voix du silence a porté si loin que son écho est parvenu jusqu’à l’adversaire. À l’absence des mots injurieux (« assassins », « bandits », « chacals », etc.) l’adversaire a rétorqué : « respect du peuple français, coopération, amitié ».

À l’absence du cri d’ « Al-gé-rie Fran-çaise, intégration », les « rebelles » ont répondu : « pas de préalable ». La fin de la guerre des mots haïssables réhabilitait la Résistance algérienne et la France dans l’une et l’autre des opinions. Dès lors, il devenait possible d’aborder la troisième phase avec des chances de succès. Cependant - et nous arrivons ici à la Conférence de presse du 23 octobre - il était prudent de le faire d’abord secrètement pour éviter les pierres d’achoppement et préparer de concert des actions de détente spectaculaires. Précautions nécessaires en face de deux opinions exacerbées par quatre années de tueries.

Le réalisme, au moment d’atteindre le but, n’est pas dans une folle euphorie, mais dans un redoublement de vigilance. Il n’est pas acquis que ceux qui rêvaient de fantastiques reconquêtes y aient renoncé. N’ont-ils pas dénigré même le geste humanitaire du Gouvernement provisoire algérien libérant des prisonniers français ? Lorsque le président du Conseil français demande aux délégués du F.L.N. de venir à Paris, il faut s’attacher à ne pas compromettre cette rencontre - dût-elle avoir lieu ailleurs - par une rhétorique insultante qui blesse l’amour-propre et bloque toute ouverture.

Je souhaite que MM. de Gaulle et Ferhat Abbas se rencontrent, coûte que coûte. Je souhaite qu’ils parviennent à se placer au-dessus de la meute qui aboie. Seule une Table Ronde peut permettre de découvrir nos qualités communes, les raisons d’une compréhension et d’une estime réciproques.

Si nous désirons vraiment l’association franco-maghrébine, nous ne devons pas chercher à nous humilier les uns les autres pour le trophée d’une victoire factice. Il faut unir nos volontés, trouver un moyen terme entre deux peuples qui ont chacun dépensé assez d’héroïsme et de souffrance pour que s’impose le respect de leur respective personnalité.

À l’heure où j’écris, l’inquiétude que suscitent les résultats des élections législatives me fait évoquer le cri d’alarme de Virgil Gheorgîu dans La vingt-cinquième heure : « A partir du moment où la soif de l’homme pour la Justice et la Liberté est taxée de folie, l’homme n’existe plus. Il peut posséder la civilisation la plus évoluée de l’histoire, mais cette civilisation même ne lui est plus d’aucun secours. » Prenons garde !

Deux peuples s’affrontent. Deux peuples qui dépendent l’un de l’autre. Le malheur est que la France, imaginant que nous ne pouvions la respecter qu’à travers ses gendarmes et non l’aimer par les principes élémentaires d’une solidarité humaine et morale, s’est trompée pendant plus d’un siècle.

Par sa pénétration en Algérie, elle a bouleversé notre structure fondamentale, rompu l’équilibre traditionnel, mis en mouvement une véritable révolution. L’erreur de la France a été de ne pas avoir suivi et orienté cette évolution pour le plus grand bien d’une coopération loyale et fraternelle.

En voulant étouffer la transformation sociale et politique, elle en a perdu le contrôle jusqu’à ce qu’enfin cette évolution qu’elle avait elle-même déclenchée, se retourne contre elle.

Mais il n’est jamais trop tard ; notre époque peut élargir le cadre d’une communauté, en créant les liens d’une solidarité matérielle et morale.

Il faut que la France, au lieu de voir en nous des instruments de son expansion personnelle (« de Dunkerque à Tomanrasset ») nous traite comme des êtres humains possédant leur valeur propre, nantis de possibilités de développement et capables de jouer leur rôle.

Nous, Algériens, n’avons pas à avoir honte de notre passé, même lorsqu’il est déformé par une certaine propagande. Nous sommes reconnaissants à la France d’avoir instruits et adaptés certains d’entre nous à sa culture, mais nous ne pensons pas pour autant devoir être ses prisonniers et subir les chaînes d’un colonialisme discriminatoire. Les différences raciales et culturelles ne doivent pas constituer un obstacle, elles peuvent devenir la base solide d’échanges mutuellement profitables. II serait fou de penser que la France gagnerait à rejeter cet apport nouveau venu de peuples jeunes et dynamiques. L’union de diverses communautés peut être un merveilleux ferment pour leur pouvoir de création.

Libres, nous, Algériens, pourrons contribuer au développement de la civilisation mondiale par nos qualités et nos capacités spécifiques. La France serait la première à en bénéficier si elle savait exploiter les atouts qu’elle possède encore dans les territoires d’outre-mer. Qu’on ne nous reproche pas de vouloir être libres pour jouer ce rôle-là.

Mon expérience des milieux politiques français me convainquait en 1957 que si le F.L.N. abandonnait son « préalable » de l’indépendance pour entamer des négociations, les Français s’ingénieraient à trouver d’autres mobiles pour continuer ce combat - ce suicide. Je ne me trompais guère. La France ne sait pas ce qu’elle veut. Elle manque de confiance en elle-même parce qu’elle est prisonnière de ses conceptions surannées. Elle a peur. Et c’est cette peur qui la fige, la sclérose. Quel officier n’a pas constaté, à un moment ou à un autre, les effets désastreux de cette même peur qui se peint, parfois, hideuse, exaspérante, sur le visage des hommes au combat ? Rappelons-nous les revendications d’Ho Chi-minh en 1946, et ce que la France a perdu en huit ans d’entêtement. Rappelons-nous celles de Ferhat Abbas en 1945, et voyons où nous en sommes à présent.

Depuis des années le peuple algérien s’est mis en marche pour sa libération. C’est un mouvement irréversible.

Les Algériens veulent leur libération, avec la France ou sans la France. Il dépend de la France seule que la libération de l’Algérie se fasse avec elle ou contre elle.

Nous ne haïssons pas la France. Nous tenons d’elle une culture, une éducation. Nous lui sommes attachés par des fibres plus profondes qu’on ne le pense en général. Nous voulons être des hommes, prendre notre place dans le monde, autant que possible aux côtés de la France, dans une coopération fructueuse, dans une fidélité réciproque. Abandonnons les préjugés raciaux, religieux, idéologiques. Arrêtons les vains massacres, barrons la route à la haine qui refoule les idées les plus généreuses, les plus efficaces aussi,

Il appartient aux Français et aux Algériens de faire le point de leur évolution et de définir une nouvelle forme d’entente.

La mission de la France, pour son bien et celui de ses anciens territoires d’outre-mer, ne peut se concevoir au XXB siècle qu’au sein d’un regroupement de peuples vraiment libres - d’un Commonwealth français.

Aequo animo.

Clamart, 8 décembre 1958.

Notes

[1] Il importait qu’un officier indigène fît rédiger ses rapports par un gradé européen, ou à la rigueur, qu’il le rédigeât lui-même, mais alors en sabir : faillir à cette règle ne pouvait se concevoir, c’eût été une audace inacceptable de la part d’un colonisé.

[2] Au moment de ma libération, j’ai refusé de m’engager à ne rien publier et ai seulement promis de ne me livrer à aucune activité journalistique

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