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LES HESITATIONS DE NAPOLEON III ( Extrait de "Histoire de l’Algérie française 1830-1962".

dimanche 6 mai 2012, par Claude MARTIN

Extrait du livre "Histoire de l’Algérie française 1830-1962" de Claude MARTIN. Docteur es lettres.

De son bref passage, Napoléon III garda le souvenir des querelles des généraux et des préfets, des militaires et des colons, le sentiment que les affaires ne marchaient pas et l’impression éblouissante des fêtes arabes. Les indigènes existaient. Ils représentaient un peuple chevaleresque, vaillant, patient. Il fallait les protéger contre la rapacité des colons et les aider, sans nuire à leur civilisation.


Le coup d’État du 2 Décembre 1851 eut des répercussions profondes sur l’évolution de l’Algérie. Un Africain, Saint-Arnaud, avait dirigé son exécution. Les généraux d’Afrique de la génération précédente, Lamoricière, Changarnier et plus encore Cavaignac, furent éliminés de la vie politique. Alger perdit ainsi des défenseurs qui eussent pu plaider sa cause auprès du chef de l’Etat. Or la population européenne d’Algérie en eût eu bien besoin, car au plébiscite qui suivit le 2 décembre, elle fut la seule province de France à voter « non ». Le fait n’est pas étonnant si l’on considère que les colons étaient souvent de pauvres diables de la métropole gagnés aux idées socialistes ou très accessibles à elles. Les déportés des journées de juin formaient un élément de résistance au Bonaparte, fort capable d’entraîner les « marchands de goutte » et les cultivateurs contre le nouveau régime. Les déportés du 2 Décembre vinrent renforcer le courant démocratique. On avait mis les plus dangereux dans des forts ou des camps. D’autres étaient confinés dans des villages. Enfin ceux que l’administration considérait comme les plus paisibles pouvaient travailler dans des exploitations individuelles. Plusieurs allèrent à Lambèse, où un camp avait été été élevé autrefois par Ies Romains. Le climat y était sain quoi qu’on en ait dit. Lambèse fut cependant aux yeux de Victor Hugo et des ses admirateurs une sorte d’enfer où des bourreaux sadiques se divertissaient à maltraiter les « transportés » républicains.

Il y avait dans toutes ces plaintes une exagération certaine le à l’outrance romantique et à l’esprit partisan. Mais elles aient éloquentes. Elles portaient. Aux yeux des républicains, Algérie fut le pendant de la Guyane du Directoire, un bagne où la guillotine sèche éliminait les meilleurs des Français. Comment des gens sensés seraient-ils allés volontairement dans un pays aussi sinistre ?

Le gouvernement ne paraissait pas s’apercevoir de cet état d’esprit. Dans le fameux discours de Bordeaux où il annonça que l’Empire c’était la paix, le Prince-Président parlant des tâches qui attendaient la France impériale, s’écriait : « Nous avons d’immenses territoires incultes à défricher, des routes à ouvrir, des ports à creuser, des rivières à rendre navigables, des canaux à terminer, notre réseau de chemins de fer à compléter. Nous avons en face de Marseille un vaste royaume à assimiler à la France ».

Il est possible que la phrase ait été prononcée plus à l’usage des armateurs et des commerçants des ports méridionaux qu’à celui des gens d’Algérie. Mais ceux-ci y virent une promesse de colonisation sur une grande échelle. Du coup l’homme du Deux Décembre leur parut moins noir. Il est vrai que le Prince-Président sur le chemin du retour à Paris accomplissait un acte de justice qui pouvait être mal interprété parmi les colons, la libération d’Abd el-Kader.

L’émir quand il s’était rendu avait eu la promesse de Lamoricière qu’il pourrait se rendre en Orient pour y finir sa vie. Or, le gouvernement français violant cet engagement avait interné Abd el-Kader à Amboise. Louis-Napoléon Bonaparte voulut exécuter les promesses de la monarchie de Juillet.

  • Vous avez été l’ennemi de la France, dit-il au prisonnier, mais je n’en rends pas moins justice à votre courage, à votre caractère, à votre résignation dans le malheur. C’est pourquoi je tiens à honneur de faire cesser votre captivité ayant pleine foi dans votre parole.

Le pari ne manquait pas de hardiesse. Qui pouvait garantir qu’une fois en Orient, l’émir ne reprendrait pas la lutte contre les « roumis » ? Les choses tournèrent cependant à l’avantage du Président. Abd el-Kader se retira à Brousse puis à Damas, où il sauva plus tard la vie de chrétiens menacés par un soulèvement populaire. Mais la population algérienne d’Alger accueillit avec colère la nouvelle de la grâce de l’homme qu’elle considérait comme le responsable du massacre des prisonniers de Sidi Brahim. Elle y vit une raison de plus de se méfier du Bonaparte.

En réalité, au moment où se posait la question de la restauration de l’Empire, l’Algérie préoccupait assez peu Louis Napoléon Bonaparte. Quelques jours après le 2 décembre, il avait nommé gouverneur de la colonie le général Randon, le prédécesseur de Saint-Arnaud au ministère de la Guerre. Il ne s’agissait pas d’un grand chef militaire. Aussi ne jouissait-il point d’un grand prestige auprès des autres généraux. Pélissier, à qui il avait été préféré, le jugeait par exemple « un petit cœur, un petit esprit et un petit caractère ». Mais c’était, suivant Guizot, « un homme de bien, d’ordre, de sens, de justice ». Travailleur, bon administrateur, il se montra prudent et méthodique dans la conduite des opérations militaires. Et, somme toute, il accomplit bien sa tâche.

Ce militaire sans éclat acheva en effet la conquête de l’Algérie. L’expérience apprenait que, suivant le mot de Bugeaud, l’on n’était maître de rien tant que l’on ne possédait pas tout. Bugeaud avait démissionné parce qu’on ne lui laissait pas pacifier la Kabylie entière. Le Sud du pays restait indépendant et les chérifs et les confréries pouvaient intriguer librement contre les provinces tenues par les Français. Randon demandait donc qu’on ne laissât pas subsister de foyers d’indépendance. Bien que les Kabyles ne menaçassent personne, il jugeait que leur indépendance était « fâcheuse » en raison de leur proximité d’Alger. Qu’adviendrait-il, en cas de guerre européenne, si l’ennemi pouvait débarquer des agents et envoyer des munitions dans a ce foyer d’une insurrection générale » ? Paris ne l’écouta qu’à demi. Les expéditions militaires coûtaient cher. Le budget algérien était lourdement déficitaire.

Napoléon III devait écrire un jour à Persigny : « L’Algérie est un boulet attaché au pied de la France ». Fallait-il encore gaspiller des millions et s’enfoncer dans les montagnes kabyles qui risquaient fort de constituer un nouveau guêpier où il faudrait mener une nouvelle guerre interminable ? Sans exprimer un refus définitif, l’Empereur ajourna la campagne. Mais les faits furent plus forts que la volonté du gouvernement de Paris et il fallut tout conquérir.

C’est dans le Sud que Randon dut d’abord intervenir. Les Français avaient constitué une ligne de postes protégeant les régions méridionales du Tell des incursions possibles des nomades sahariens. Ils avaient en somme imité les Romains et leur limes. Cette barrière - discontinue - ne pouvait empêcher les échanges entre les Musulmans sahariens et ceux du Tell. Au début du gouvernement de Randon, un nouveau chérif, Mohammed ben Abd Allah, originaire de Tlemcen, se mit à prêcher la guerre sainte à Touggourt puis à Ouargla. Il y fut proclamé sultan. La tribu des Larba s’insurgea en son nom. Le nouveau sultan entra en triomphateur à Laghouat.

Le feu s’étendit dans tout le Sud algérien. Les Français purent craindre que l’aventure d’Abd el-Kader ne se répétât. Ils résolurent d’étouffer le danger dans l’œuf. Deux colonnes commandées par Yousouf et Pélissier allèrent assiéger Laghouat et prirent l’oasis d’assaut non sans pertes (4 décembre 1852). On pensa à raser l’oasis et ses palmiers. On commença même à couper les arbres. Mais Pélissier conseillait de dominer les tribus du Sud comme celles du Tell. « Pour avoir la paix dans le Tell il faut être maître du Sahara ». Laghouat constituait un poste utile. Randon condamnant « l’acte de vandalisme » qu’eut représenté la destruction de l’oasis décida de conserver la ville et d’y mettre une solide garnison.

Le chérif s’était échappé et tenait encore le Mzab. Randon conclut un traité de protectorat avec les oasis de cette région, qui moyennant le paiement d’un tribut conservèrent le droit de s’administrer à leur gré. Quant à Mohammed ben Àbd Allah, les Français lancèrent contre lui le chef de la confrérie des Ouled Sidi Cheikh, Si Hamza Ben Bou Bekeur. C’était un de ces magnats indigènes énergiques, ambitieux et avide, dont on disait que comme les tirelires il recevait toujours et ne rendait jamais. Il rêvait de dominer le Sud algérien. Avec l’appui de la France il chassa le chérif d’Ouargla en novembre 1853, reçut le titre de khalifa et domina le Sud Algérien de Géryville à Ouargla. Le chérif vaincu s’était réfugié à Touggourt dont le chef, Ben Selman le soutenait. Une nouvelle campagne amena la conquête des oasis de l’Oued Rhir et du Souf. Elles étaient en décadence en raison de la baisse du niveau des eaux.

Les ingénieurs français en creusant des puits artésiens atteignirent les couches souterraines auxquelles faute de moyens les indigènes n’arrivaient pas. Le débit des eaux passa de 52 000 litres à 300 000. Cette fois, l’occupation française se révélait bienfaisante. Ce succès contribua à rallier les populations de la bordure septentrionale du désert à la France. C’était le prélude à la pénétration saharienne que le capitaine de Bonnemain et Duveyrier allaient commencer sous les successeurs de Randon.

Parallèlement, le gouverneur général préparait la conquête de la Kabylie. L’œuvre paraissait difficile en raison des difficultés naturelles qu’offraient ces montagnes boisées et de la bravoure des Kabyles. Elle fut précédée de la construction de routes allant de Sétif à Bougie, de Dellys à Aumale et d’Alger à Bougie par Ménerville et Tizi-Ouzou.

Faute de la grande expédition que désirait Randon, le général de Mac-Manon menait des campagnes locales : en 1853 dans la Kabylie des Babors, puis l’année suivante dans la zone montagneuse entre Dellys et Bougie d’où le chérif Bou Baghla avait provoqué une révolte contre le Khalifat du Sébaou (mai-juin 1854).

La guerre de Crimée rendait impossible la poursuite de la campagne. L’élite de l’armée d’Afrique avait été envoyée en Orient. Napoléon III s’était demandé ce que deviendrait l’Algérie en cas de guerre en Europe. Il avait craint une insurrection qui eut retenu les 60 000 hommes qui s’y trouvaient. Or les indigènes restaient fidèles, à l’exception du secteur du Sébaou. Des conscrits suffisaient à contrôler le pays. Les tirailleurs algériens, les « turcos », rivalisaient dé valeur avec les zouaves en Crimée et y gagnaient une extraordinaire popularité auprès de la population cocardière du IIe Empire. La conquête se révélait solide.

Il ne restait que le foyer d’infection kabyle. En 1856, un nouveau chef religieux, El Hadj Omar, avait succédé à Bou Baghla, tué l’année précédente et entretenait l’agitation. Il avait échoué dans son attaque de Dra el Mizan, mais se maintenait dans ses montagnes. La fin de la guerre de Crimée permit à Randon de proposer de lancer contre le réduit kabyle les troupes aguerries qui revenaient de Crimée.

L’Empereur l’approuva cette fois. 27000 hommes répartis en quatre divisions s’ébranlèrent le 19 mai 1857. Le plan de Randon prévoyait la prise de l’axe montagneux du massif qui va du col de Tirourda à l’Oued Sebaou. Trois divisions parties de Tizi-Ouzou devaient l’attaquer par le Nord et une venant de l’Oued Sahel par le Sud. Bien retranchés, les Kabyles se défendirent rudement les 24 et 25 mai. Mais la tribu la plus puissante, celle des Aït Iraten, se soumit après avoir perdu près de 2 000 hommes. Randon décida de bâtir, à Souk el Arba, un fort qui contrôlerait la région, Fort Napoléon (plus tard Fort National).

Quelques jours après la fondation de ce poste, l’armée reprit sa marche et Mac-Mahon dut livrer un combat sanglant pour s’emparer du passage menant de l’Arba des Aït Iraten au Sebt des Aït Yahya. Un dernier effort obligea les Béni Thourags qui occupaient les sommets du Djurdjura à demander l’aman. Les zouaves de Mac-Mahon y firent prisonnière une sorte de prophétesse Lella Fatma qui, comme la Kahena au temps de la résistance berbère aux Arabes, prêchait la guerre contre l’étranger.

Le 12 juillet, la Kabylie tout entière était soumise. En quarante-cinq jours, les Français avaient perdu 1 500 hommes. Les Kabyles dont les pertes étaient bien plus grandes avaient justifié leur renommée de bons guerriers.

Le Maréchal Randon avait tenu à ne pas les pousser au désespoir. Il se trouvait en face d’une société rurale primitive très différente de celle des Arabo-Berbères de la plaine. Chaque village avait sa djemâa, son conseil de chefs de clans mi-assemblée administrative mi-tribunal populaire jugeant selon la coutume kabyle (kanoun) et désignant le chef du pouvoir exécutif du conseil, l’amin. Renan qui s’inspirait des ouvrages descriptifs d’Aucapitaine voyait là « un type conservé de vieilles sociétés qui couvraient le monde avant les royautés administratives ». C’était en tout cas quelque chose d’original qui méritait d’être respecté. Aussi le Maréchal avait-il déclaré aux notables : « Vous pouvez comme par le passé vous choisir des amines, mais ils devront être reconnus et investis par la France. Vous pouvez même garder vos institutions politiques de village, pourvu que vos chefs sachent vous maintenir en paix ».

Un témoin, le capitaine Carette notait « le frémissement de joie... et la satisfaction que leur cause cette promesse inattendue ». De fait, le pacte de 1857 fut respecté pendant tout le Second Empire. La Kabylie, satisfaite de conserver ses coutumes, accepta le contrôle français. La conquête s’achevait ainsi dix ans après le départ de Bugeaud.

Imposer la paix française à coups de canon était une tâche relativement facile pour qui disposait d’une armée bien organisée et de pièces d’artillerie contre des tribus qui n’en avaient pas. Il restait ensuite à organiser le pays. Or le gouvernement le Napoléon III ne savait pas exactement quelle était la meilleure formule pour assurer la prospérité de la colonie. Depuis que les Français avaient pris pied en Afrique, ils flottaient entre un régime d’administration indirecte par l’intermédiaire des grands chefs indigènes et une colonisation massive exercée par les Européens. Le premier système limitait la colonisation. Le second devait se faire au détriment des indigènes. L’abandon de nombreuses terres, par ceux-ci au moment de la conquête avait permis, sous Bugeaud et sous la IIe République, de procéder à l’installation de nombreux colons.

Mais la paix rétablie, les indigènes restant sur leurs terres, la colonisation se trouvait bloquée. Or, la consolidation de la domination française exigeait que la population européenne s’accrût. Les colons demandaient à grands cris qu’on prît ces terres où elles étaient. Les Arabes nomades, semi-nomades ou pasteurs occupaient des extensions disproportionnées avec les besoins d’une agriculture raisonnable. En bon français, cela signifiait qu’il fallait prendre une part des terres mal cultivées des Arabes pour les donner aux colons. L’administration française ne pouvait pas appliquer ces mesures sous une forme aussi radicale. Mais elle chercha un compromis. Ce fut le « cantonnement » qui souleva à l’époque des controverses passionnées.

Bugeaud avait exposé ce système dans une circulaire du 10 avril 1847. On prendrait un cinquième des terres des tribus pour l’administration des domaines qui les distribuerait ensuite aux colons. En compensation, les membres des tribus recevraient des titres de propriété définitifs et les terres qu’on leur laissait seraient améliorées par des travaux d’adduction d’eau, d’irrigation, la construction de routes. Ainsi les Arabes trouveraient-ils dans ces améliorations « l’équivalent de ce qu’ils perdaient en surface ».

Le gouverneur général Randon partageait ce point de vue. Il désirait « laisser aux indigènes des moyens d’existence suffisants » en ne leur ôtant que les terres excédentaires et « préparer l’avenir du pays par le développement de la colonisation et l’installation aussi large que possible de l’élément européen ». Mais il se heurta aux résistances des bureaux arabes qui dénonçaient à l’Empereur et au ministère la politique du cantonnement comme une source de mécontentement dans le monde indigène. Voulait-on provoquer une révolte générale en poussant à bout les tribus ? L’argument porta. On ne pratiqua donc le cantonnement qu’à titre expérimental avec quelques tribus. Le domaine prit 61 000 hectares sur les 343 000 qui furent affectés à l’opération. Le reste retourna aux indigènes. L’équité y gagnait, mais la colonisation ne trouvait pas dans cette méthode le stimulant que réclamaient les Européens d’Algérie.

Le gouvernement d’Algérie entendait ne plus gaspiller ses deniers pour installer outre-mer de pauvres hères. Le décret du 26 avril 1851 édicta de nouvelles règles sur les concessions. Le colon cessait de recevoir l’aide de l’État, mais en échange on lui remettait immédiatement un titre de propriété qui lui donnait le droit d’hypothéquer ou de vendre celle-ci. Aurait des concessions qui aurait de l’argent. Le Second Empire devait de ce fait être la période de la colonisation capitaliste.

En 1853, la Compagnie genevoise reçut 20 000 hectares dans la zone de Sétif contre l’engagement de construire dix villages en dix ans et d’y installer 500 familles suisses possédant au moins la somme de 3 000 francs. En fait, la Compagnie fonda bien cinq villages, mais un seul, le premier, Aïn Arnat, dura. Faute d’immigrants, il fallut recourir à la main-d’œuvre indigène. La Compagnie se fit exempter de certaines obligations qui lui coûtaient inutilement cher. Elle garda les trois quarts des terres qu’elle exploita directement avec des fellahs. Elle fit une excellente affaire, mais son influence sur le peuplement de la région fut à peu près nulle. Il en fut de même à Tipaza et à l’Oued Dekri,

Randon condamnait cette politique inspirée par les cercles parisiens. Il eût voulu continuer la colonisation populaire, car pour lui « le succès incontestable et presque immédiat de la petite propriété dominait tous les autres faits ». Il conseillait donc de favoriser le petit propriétaire qui cultivait son sol de ses bras et qui faisait souche ».

De fait, il put créer 85 nouveaux villages. En dix ans, l’Empire distribua 250 000 hectares contre 50 000 donnés en même temps aux grandes compagnies. Une quinzaine de milliers de nouveaux colons avaient été installés, ce qui portait la quantité de ruraux séjournant en Algérie à 86 000. Favorisée par de bonnes récoltes, la colonisation s’étendait dans la Mitidja, la région du Haut Chélif et d’Aumale, en Oranie, dans le Constantinois. On célébrait la prospérité de la colonie. Il semblait qu’une nouvelle Amérique s’offrait à l’activité française au-delà de la Méditerranée.

L’Algérie paraissait devenir une colonie de peuplement comme les Etats-Unis et le Canada l’avaient été deux siècles plus tôt. La bataille démographique était gagnée. L’Européen s’acclimatait dans un pays que les grands travaux de drainage avaient assaini. Pour la première fois, en 1856, les naissances l’emportaient sur les décès dans la population européenne. Cet excédent et la poursuite de l’immigration permettaient à celle-ci de passer sous le gouvernement de Randon de 131 000 âmes à 189000. Fait également nouveau : le nombre des Français l’emportait nettement sur celui des étrangers (107000 contre 4 000).

Sans doute, dans le domaine économique, il restait des ombres. Si le commerce augmentait - il passait de 83 millions 157 - le déficit des exportations (48 millions) sur les importations (109 millions) restait considérable. Pourtant la surface cultivée en blé et en coton s’étendait. On fondait de grands espoirs sur la culture du coton dont on attendait qu’elle fît de Algérie une nouvelle Égypte. À la période coûteuse de l’organisation de la colonie et de la construction de son infrastructure ne succéderait-il pas une époque où l’Algérie deviendrait une source de bénéfices ?

Les partisans de la colonisation l’assuraient, mais ils demandaient qu’on adoptât pour cela un régime favorable à la conquête des terres, un régime civil. Ce qui bloquait le cantonnement, c’était l’inertie administrative des officiers arabes. De ceux-ci venait tout le mal. Il fallait donc les supprimer. Les républicains, nombreux depuis les déportations de 1851, attisaient le mécontentement des colons contre les militaires, maudissaient « le régime du sabre » arbitraire et brutal. Ils trouvèrent une occasion d’attaquer celui-ci à fond avec « l’affaire Doineau ». Ils s’en servirent comme d’un brûlot.

En soi l’affaire Doineau n’était qu’un fait divers qui touchait peut-être à la politique indigène. L’agha des Béni Snous, Mohammed ben Abdallah et son interprète avaient été assassinés dans la diligence qui allait de Tlemcen à Oran. On savait que l’agha était brouillé à mort avec le chef du bureau arabe, le capitaine Doineau. Une longue enquête amena l’arrestation du khodja de Doineau, d’un tueur à gages et de divers complices. Ils dirent que l’officier avait été l’instigateur du guet-apens. Certains assurèrent même qu’il avait participé personnellement à l’attaque de la diligence. Bien entendu Doineau nia. On le renvoya cependant devant les assises.

Les civils virent là l’occasion de faire le procès non seulement de Doineau mais des bureaux arabes et du régime militaire. Le président du Tribunal et l’avocat républicain Jules Favre venu spécialement de Paris pour plaider la cause de l’agha Bel Hadj, ennemi de Ben Abdallah, s’attachèrent à montrer le danger émanant de la toute puissance des officiers des bureaux arabes. Doineau avait de l’argent (22 000 francs-or) dont il ne pouvait justifier l’origine. S’il n’était pas prouvé qu’il avait organisé l’attentat, il apparaissait qu’il avait souhaité devant ses subordonnés la disparition de l’agha - et ceux-ci comprenant à demi-mot ce qu’il désirait l’avaient réalisé, comptant sur l’impunité que leur assurerait leur chef. « Si tous les bureaux arabes doivent être jugés par celui de Tlemcen il faut se hâter de les supprimer », s’écriait Favre. Le grand avocat généralisait vite. Rien ne prouvait précisément que tous les bureaux arabes fussent comme celui de Tlemcen et que le fait de disposer de l’autorité absolue sur un district menait automatiquement au crime.

Mais comme dans toutes les polémiques, on faisait flèche de tout bois. Le Tribunal en condamnant à mort Doineau - qui fut gracié ensuite - donna un argument de poids aux colons. Le régime du sabre non seulement paralysait la colonisation mais encore démoralisait la colonie. Les officiers en gouvernant à la façon des grands caïds, disait-on, s’étaient corrompus. Ils pratiquaient ou admettaient la justice sommaire, les pots de vin, les décisions arbitraires. Et la solidarité militaire leur garantissait l’immunité. Pour mettre fin à ce scandale, il fallait instaurer le régime civil qui assurerait une administration régulière et permettrait à la colonisation de reprendre sa marche.

Le courant était si fort que Napoléon III le suivit. Le 2 juin 1858, un décret créa le Ministère de l’Algérie et des Colonies. Le cousin de l’Empereur, le Prince Jérôme Napoléon en reçut la direction.

Napoléon III avait retiré à l’Algérie ses députés à l’Assemblée législative, ce qui avait blessé profondément les Français de la colonie. Les provinces d’Algérie ayant voté contre l’Empire avaient été traitées en suspectes. Le Sénat devait leur donner une organisation spéciale. En attendant, la colonie était placée sous le régime des senatus-consultes et des arrêtés gubernatoriaux. L’installation du régime civil marquait donc une très sensible évolution de la pensée de l’Empereur. On allait gouverner l’Algérie de Paris, sans trop penser qu’il était difficile d’administrer un pays situé au-delà des mers et dont une grande partie de la population était entièrement différente de celle de la métropole.

A ces conditions peu favorables pour le succès de l’expérience venait s’ajouter la personnalité du nouveau ministre. Napoléon IIII avait confié cette charge à son cousin, le Prince Jérôme-Napoléon, fils de l’ex-roi de Westphalie, Jérôme. L’Empereur avait voulu donner un champ d’activité à ce parent remuant, dont la démagogie le gênait. Mais l’homme s’adaptait mal à son poste. Ressemblant physiquement à Napoléon Ier , intelligent, actif mais brouillon, impérieux et démesurément ambitieux, le prince Jérôme - « Plon-Plon » disaient ses amis - avait le défaut capital de ne connaître que très superficiellement l’Algérie. « II avait étudié - dit Mac-Mahon - tous les moyens de colonisation employés dans les deux Amériques mais connaissait mal les questions algériennes » [1]. C’était être mal préparé pour gouverner un pays complexe, où le canon venait à peine de se taire.

Randon ayant résigné sa charge pour ne pas être sous ses ordres, on abolit le poste de gouverneur général. Mac-Mahon fut nommé commandant supérieur des forces de terre et de mer. II était réduit à son rôle de soldat. L’expérience du gouvernement civil allait donc se faire, semblait-il, en toute liberté. Le Prince voulait faire quelque chose. Il reconnaissait qu’on avait fait « beaucoup de bien » depuis 1830, « mais on ne peut se dissimuler, ajoutait-il, qu’il y a des abus à faire cesser et qu’il faut pour cela beaucoup de force, d’unité et de volonté ».

II se proposait de donner un élan nouveau à la colonisation qui était à ses yeux « presque nulle ». Il faisait en ces termes le tableau de la a situation vraie » : « 200 000 Européens à peine dont la moitié de Français, moins de 100000 agriculteurs, les capitaux rares et chers, l’esprit d’initiative et d’entreprise étouffé, la propriété à constituer dans la plus grande partie du territoire, le découragement jeté parmi les colons et les capitalistes qui se présentent pour défricher le sol de l’Algérie ». Le Prince voulut résoudre tous ces problèmes d’un coup.

Assisté de l’ancien préfet de Constantine, Ziepfel, il rédigea une pluie de décrets tendant à assimiler l’Algérie à la métropole. La politique française revenait donc aux conceptions de 1848, en les accentuant même. Les généraux d’Afrique qui avaient gardé une influence notable sous la II" République connaissaient assez le monde indigène pour éviter des mesures lésant par trop les intérêts et les croyances des Musulmans. Dix ans plus tard, Jérôme-Napoléon et les préfets qu’il nomma dans les trois provinces où ils n’avaient jamais mis les pieds jusqu’alors n’avaient plus le frein de l’expérience. Suivant un défaut qu’on retrouve fréquemment dans l’histoire de France, ils allaient gouverner en idéologues, pressés de faire aboutir leurs idées.

Si l’Algérie était française, elle devait avoir des institutions se rapprochant le plus possible de celles de la France. On étendit donc le territoire civil de chacune des trois provinces algériennes, on y créa de nouvelles sous-préfectures et on y rétablit, à la grande satisfaction des colons, des conseils généraux. La justice fut réorganisée sur le modèle français. On interdit, même en territoire militaire, de prononcer directement des amendes collectives et des condamnations contre les indigènes. Mac-Mahon protesta. S’il fallait faire un procès régulier à un chef soupçonné de préparer une révolte ou à un marabout dangereux, la lenteur de la justice permettrait aux instigateurs de révolte de réussir leurs coups. Le Ministre reconnut la force de l’objection et créa auprès du commandant supérieur une commission disciplinaire qui pouvait proposer de confiner les indigènes suspects. D’autres commissions auprès des généraux commandant les provinces pouvaient proposer des amendes et des peines de prison. La politique l’emportait sur le droit.

En revanche, l’assimilation l’emporta dans la question des terres. Un décret du 16 février 1859 établit dans toute l’Algérie la liberté des transactions immobilières. C’était supprimer la barrière qui préservait les indigènes de la tentation de vendre leurs terres pour mener joyeuse vie tant qu’ils n’avaient pas dépensé l’argent gagné ainsi. Connaissant la mentalité des fellahs arabes, les gouverneurs à Alger et les officiers des bureaux arabes dans leurs cercles avaient veillé à protéger le propriétaire musulman contre cette faiblesse. La réforme du prince Jérôme-Napoléon pouvait être d’autant plus dangereuse que parmi les nombreux projets qu’il avait ébauchés figurait l’extension de la propriété individuelle des indigènes aux dépens de la propriété collective. Or, la propriété individuelle était beaucoup plus facile à liquider que celle des tribus. Les « assimilateurs » de Paris raisonnaient comme si un Bédouin avait la même passion de la terre et de la propriété qu’un paysan de Picardie ou du Berry. Avec la meilleure volonté du monde on risquait de causer des dommages considérables aux Arabes et aux Kabyles qu’on prétendait guider dans la voie du progrès.

Les militaires qui voyaient cela et qui regrettaient la diminution de leurs prérogatives essayèrent de faire échouer ces mesures. Le conflit latent entre l’armée et les colons reprit donc. Le Prince avait prescrit aux préfets de laisser une grande liberté aux journaux et de ne pas leur donner d’avertissement sans l’autorisation du ministère. Les journalistes, souvent républicains, parfois même anciens déportés, en profitèrent pour attaquer âprement les officiers arabophiles. Ceux-ci réagirent violemment. Le général Yousouf se battit en duel dans sa chambre avec le directeur de l’Algérie Nouvelle, Fonvieille, qu’il blessa. Le capitaine d’état-major Fourchault se battit également avec Clément Duvernois - futur ministre de l’Empire parlementaire, mais encore dans l’opposition à cette époque - qu’il blessa grièvement [2]. Les chefs indigènes s’inquiétaient de ces polémiques et se demandaient si le régime civil n’allait pas amener de nouvelles confiscations de terres tribales. On aboutissait ainsi à créer un malaise profond. Le Prince, qui s’en rendait compte et que son ambition portait vers les affaires italiennes, préféra consacrer son activité à celles-ci plutôt que de s’enliser dans le marécage algérien. Il s’était fiancé en janvier à la princesse Clotilde de Savoie. En mai, il donna sa démission. La réaction contre le régime militaire qu’il avait commencé à mener allait être tronquée de ce fait.

Pourtant, le Ministère de l’Algérie vécut quelque temps encore. Napoléon III le pourvut d’un nouveau titulaire, le comte de Chasseloup-Laubat, ancien ministre de la Marine et des Colonies. Il s’agissait cette fois d’un bon administrateur. Après un voyage d’étude en Algérie, il adopta une politique à mi-chemin entre l’ancienne domination militaire et les réformes du Prince Jérôme-Napoléon. Il satisfit l’armée en abrogeant le décret sur la liberté des transactions immobilières en Algérie et en rétablissant le régime des amendes collectives que les officiers jugeaient nécessaire pour contraindre les indigènes à l’obéissance. D’autre part, il agrandit le domaine civil, créa de nouvelles communes et décida que les Européens habitant le territoire militaire seraient justiciables des tribunaux civils et non plus des conseils de guerre, ce qui devait satisfaire les colons. On pourrait enfin mettre à l’actif de Chasseloup-Laubat la suite des grands travaux entrepris sous Randon comme l’aménagement des ports et la construction du chemin de fer d’Alger à Blida.


La guerre d’Italie qui se déroulait en même temps reléguait à l’arrière-plan les questions algériennes. Cependant la valeur des zouaves et des turcos au cours des combats contre les Autrichiens, le calme de la colonie pendant la campagne avaient impressionné Napoléon III. La paix conclue, il voulut visiter l’Algérie avec l’Impératrice. Les services officiels lui avaient préparé des fêtes très pittoresques.

Le générai Yousouf organisa en son honneur une étincelante fantasia de 10000 cavaliers. On lui offrit à un banquet de la galantine de gazelle et des pièces d’autruche et de chameau. L’Empereur fut charmé de l’habileté des cavaliers et de l’allure seigneuriale des chefs arabes. Au milieu de ces turqueries, il découvrit qu’une grande tâche lui revenait : « La conquête, dit-il, ne peut être qu’une rédemption et notre premier devoir est de nous occuper des trois millions d’Arabes que le sort des armes a fait passer sous notre domination. Élever les Arabes à la dignité d’hommes libres, répandre sur eux les bienfaits de l’instruction, tout en respectant leur religion... telle est notre mission ; nous n’y faillirons pas ».

II est vrai qu’en même temps il annonçait que sa protection ne manquerait jamais aux colons dont il espérait que l’exemple serait suivi par de nouvelles populations « sur ce sol à jamais français » [3]. Comme beaucoup de ses successeurs, le chef de l’État français exprimait ainsi en phrases nobles le désir de satisfaire les intérêts adverses, sans préciser comment. La mort de la duchesse d’Albe, sœur de l’Impératrice, qui interrompit le voyage de Napoléon III, l’empêcha d’étudier les problèmes sur place.

De son bref passage, il garda le souvenir des querelles des généraux et des préfets, des militaires et des colons, le sentiment que les affaires ne marchaient pas et l’impression éblouissante des fêtes arabes. Les indigènes existaient. Ils représentaient un peuple chevaleresque, vaillant, patient. Il fallait les protéger contre la rapacité des colons et les aider, sans nuire à leur civilisation.

Quelques semaines après son retour à Paris il mit fin à l’expérience assimilatrice du Ministère de l’Algérie, Le décret du 26 novembre 1860 supprima celui-ci. Cette décision n’était pas mauvaise. À une époque où les communications étaient lentes, vouloir régir de Paris les affaires coloniales condamnait celles-ci à un piétinement désespérant. Mieux valait revenir à l’ancien système. Le gouvernement général de l’Algérie fut donc rétabli. Le gouverneur dirigerait une administration centralisée à Alger et relèverait directement de l’Empereur. Il devait être assisté d’un sous-gouverneur général qui serait aussi son chef d’état-major et d’un directeur des Affaires civiles. Un Conseil consultatif et un Conseil supérieur composés de hauts fonctionnaires et de généraux l’assisteraient également. C’était ce qu’avait demandé Randon lorsqu’il était gouverneur. La réforme pouvait donc être prise à bon droit pour une victoire des militaires.

Le choix du gouverneur le confirma. Napoléon III nomma à Alger le maréchal Amable Pelissier, duc de Malakof. Le passé de l’ancien collaborateur de Bugeaud semblait justifier ce choix. Pelissier était un vieux soldat d’Afrique. II avait participé activement à la conquête, il avait exercé par intérim les fonctions de gouverneur. Il avait donc cette connaissance du pays qui avait par trop manqué à Jérôme-Napoléon.

Malheureusement, cet homme de 66 ans était usé par les fatigues d’une vie intense. Le généra ! du Barail le décrit dans ses souvenirs : « Alourdi, empâté, somnolent ». « II n’avait jamais beaucoup aimé le travail, dit-il, et ne l’aimait plus. Les occupations sérieuses le fatiguaient, il les écartait... Mais très jaloux de ses prérogatives, quoique ne les exerçant pas, il n’en déléguait aucune et ses subordonnés pour échapper aux éclats de ses terribles colères se gardaient bien d’imprimer aux choses de la colonie une impulsion qu’il était incapable de leur donner ».

M. Marcel Emerit en a fait de nos jours un portrait plus pittoresque : « Le vainqueur de Sébastopol était dans un état de décrépitude avancé. Il battait ses serviteurs, troussait les jupes de ses servantes, bousculait ses généraux, lâchait dans les salons des grossièretés de corps de garde et au Conseil du gouvernement prononçait des paroles incohérentes » [4]. Ce chef despotique et vieilli avait pour collaborateurs le général de Martimprey comme sous-gouverneur et, à la direction des affaires civiles, un ancien collaborateur de Bugeaud, Mercier-Lacombe, grand connaisseur des questions algériennes et partisan résolu de la colonisation européenne.

Pelissier partageait sa conception. Le plus cher de ses vœux, dit-il un jour, était de développer par la colonisation la prospérité de l’Algérie. Entre l’Empereur désormais arabophile et ses représentants à Alger il existait donc un décalage sensible.

On le vit bien quand Pelissier voulut pousser à fond la politique du cantonnement. Jusque-là l’administration avait pris des terres aux tribus en vertu de décisions plus ou moins arbitraires. Pelissier voulait qu’on fît une loi réglant une fois pour toutes le processus des opérations agraires. Il proposait qu’on prélevât sur les terres collectives les surfaces non cultivées pour les coloniser. Il proposait même qu’on considérât comme telles les terres melk, les propriétés individuelles qui n’avaient pas de titres antérieurs à 1830. Du coup la plupart des propriétaires indigènes étaient menacés.

« On prête aux indigènes des droits et une nationalité auxquels ils n’ont jamais songé - exposait-il à la commission préparatoire de la réforme. Il faut dire : l’Algérie renferme près de 20 millions d’hectares cultivables, elle n’a que 3 millions d’habitants ; la propriété y est généralement sans valeur, frappée d’immobilité, de mainmorte. D’immenses parties du territoire sont incultes, couvertes de bois ou de broussailles, composées de terres vagues qui, à toutes les époques et dans toutes les législations, ont été considérées comme vacantes et sans maîtres. La population souffre de cette situation : nous lui devons un meilleur sort. Tout nous commande de fixer en Algérie une population nombreuse et forte, d’abord pour transformer le sol, ensuite pour le conserver ».

Professant qu’il y avait place pour tout le monde, il proposait un compromis : « donner en père de famille la terre à celui qui est à même d’en tirer parti ; en assurer la propriété incommutable à celui qui a déjà su la mettre en valeur ; à défaut offrir de justes compensations ». L’amélioration des terres colonisées aurait permis d’y faire vivre plus de gens. « Nous devons faire en sorte - concluait-il - d’augmenter parallèlement le rendement de la terre par les améliorations dont elle est susceptible et par de grands travaux publics, faire que 10 000 hectares qui à présent peuvent à peine nourrir 500 familles en reçoivent 2 000 » [5].

Les hauts fonctionnaires et l’opinion publique d’Alger approuvaient ces thèses. Mais à Paris elles firent scandale, L’Empereur était entré en rapport avec de nombreux arabophiles, militaires comme son aide de camp, le général Fleury, le général de cavalerie Morris, le colonel Lapasset, civils comme le baron Jérôme David, ex-officier des bureaux arabes, le publiciste Frédéric Lacroix et l’interprète Istnaël Urbain. Ils renforcèrent en lui la conviction qu’il fallait défendre les Arabes contre la rapacité des colons. Les propositions de Pélissier étaient de ce fait diamétralement opposées aux idées de l’Empereur. Cela se savait à Paris. Le Conseil d’État repoussa donc à l’unanimité le projet du gouverneur. « L’Empereur - disait Morny à David - ne veut pas qu’on tourmente ni qu’on inquiète les indigènes... Il a donné l’ordre de revoir le projet de sénatus-consulte « au point de. vue des intérêts indigènes » [6]. Le parti arabophile fit alors un grand effort pour convaincre Napoléon III. Jérôme David publia une brochure « Réflexions et discours sur la propriété chez les Arabes » où il outrait la détresse des indigènes menacés par les spéculateurs dans leurs propriétés. Les Béni Bechir de la province de Constantine, contait-il, avaient été deux fois victimes du cantonnement, en 1848 et en 1860. Il plaidait pour le respect des propriétés indigènes, pour leur émancipation et lançait la formule : « L’Algérie pour les Algériens ! » À peu près en même temps, Ismaël Urbain faisait publier - sans nom d’auteur - un petit livre de soixante-quinze pages « Algérie Française. Indigènes et immigrants ».

L’Empereur qui faisait un effort réel pour comprendre le problème algérien invita aux fêtes de Compiègne de novembre, Jérôme David et six chefs arabes - deux par province. Chapitrés par David et Fleury, ceux-ci insistèrent sur la valeur qu’avaient pour eux les terres de propriété collective. Ils étaient disposés à céder à une violence de vainqueur, c’est-à-dire du plus fort, mais, au fond de leur conscience, ils protestaient contre ce qu’ils regardaient comme une spoliation et un vol » [7].

L’Empereur qui avait lu la brochure d’Urbain fut convaincu de la justesse de cette thèse : « Croyez-vous - dit-il à Randon et à David - que je n’aime pas mieux laisser l’Algérie à un peuple énergique, sobre, acclimaté, intelligent, estimable, qui produit à bon marché, qui a conquis le sol par un travail séculaire que de le livrer à des Allemands ou à des Suisses qui... finissent par mourir sous l’action du climat ou par revenir en Europe ruinés et pleins de ressentiment ».

Il renonçait à « faire de la colonie un dépôt de mendicité à l’usage de quelques Européens faméliques ». Il voulait donc instituer une « égalité parfaite entre les indigènes et les Européens ». Dès cet instant il songeait à faire connaître son idée par une lettre publique destinée à rassurer les indigènes.

L’Impératrice que les airs de grands seigneurs des chefs arabes enthousiasmaient, le stimulait à agir. « L’Impératrice est toujours folle des indigènes - notait malicieusement Lacroix. Elle en veut à tout prix... C’est pour elle un joujou, mais ce joujou-là peut acquérir les proportions et l’importance d’un très gros moyen politique » [8]. Pélissier semblait condamné.

Fleury confiait à Lapasset qui, au cours d’une longue conversation avec Napoléon III à Vichy, lui avait fait un tableau plutôt sombre de la stagnation algérienne : « II y a là-bas un directeur général qui est un imbécile, un véritable emplâtre. Le père Pélissier est une vieille bête. Sa destitution était arrêtée et allait être signée, quand sa femme est venue se jeter aux genoux de l’Impératrice lui disant, en sanglotant, que s’il perdait son gouvernement le maréchal en mourrait. On l’a laissé là par grâce. Mais cela ne peut durer » [9] .

Fleury qui caressait peut-être l’idée de remplacer Pélissier exagérait un peu. Napoléon III ne voulait pas destituer le vainqueur de Sébastopol. Mais il voulait lui faire modifier sa politique en exposant publiquement ses idées. C’est ce qui lui fit publier dans Le Moniteur sa première Lettre publique au Maréchal, le 6 février 1863. Il y condamnait formellement le cantonnement, « Pareille prétention est exorbitante - affirmait-il - et, voulût-on s’en prévaloir il faudrait refouler toute la population arabe dans le désert et lui infliger le sort des Indiens de l’Amérique du Nord, chose impossible et inhumaine ».

Il rappelait que le projet avait été retiré « d’un consentement unanime du Conseil d’État ». « Aujourd’hui il faut faire davantage, disait-il, convaincre les Arabes que nous ne sommes pas venus en Algérie pour les opprimer et les spolier, mais pour leur apporter les bienfaits de la civilisation. Cherchons par tous les moyens à nous concilier cette race intelligente, fière, guerrière et agricole ». Il proposait de réviser la loi de 1851 qu’il jugeait insuffisante. On fixerait le territoire des tribus, puis on le diviserait par douars, ce qui permettrait avec le temps d’arriver à la propriété individuelle.

Se rappelant sa conversation de Vichy avec Lapasset, il esquissait ce que devait être la mission des deux communautés. Les indigènes seraient éleveurs et agriculteurs. Les Européens dirigeraient les grands travaux, exploiteraient les mines, fonderaient les industries. Le gouvernement, lui, s’occuperait des grands travaux, de l’éducation, du bien-être moral et matériel et cesserait « de se faire entrepreneur d’émigration et de colonisation, comme de soutenir faiblement des individus sans ressources, attirés par des concessions gratuites, « Voilà, Monsieur le Maréchal – concluait-il -la voie à suivre résolument, car, je le répète, l’Algérie n’est pas une colonie proprement dite, mais un royaume arabe. Les indigènes ont, comme les colons, un droit égal à ma protection et je suis aussi bien l’Empereur des Arabes que l’Empereur des Français ».

En elle-même, la lettre n’avait rien d’original. Selon Lacroix, l’Empereur lui-même l’avait rédigée. Mais beaucoup de ses assertions étaient puisées dans la brochure d’Urbain : « L’Algérie française, indigènes et immigrants » ; d’autres venaient du colonel Lapasset [10].

Telle quelle cependant, elle provoqua la joie des arabophiles et la fureur des colons. Le conflit qui devait opposer bien des fois en un siècle Alger et Paris éclata avec violence. Du Maréchal Pélissier qui demanda a l’Empereur - sans l’obtenir – la destitution de l’interprète musulman Urbain - « ce renard à la queue coupée » - aux anciens déportés politiques qui écrivaient dans les journaux locaux en passant par l’évêque, le maire l’Alger et le premier président de la Cour d’Alger, l’union se fit pour condamner les idées de l’Empereur.

Les colons se réunirent, signèrent des pétitions. Les assemblées algériennes, des conseils généraux aux chambres d’agriculture et de commerce, se réunirent pour élaborer des motions de protestation.

Une polémique furieuse qui devait durer jusqu’à la fin de l’Empire commença. Aux brochures du parti arabophile, les colons répondirent par des brochures. La Société d’agriculture publia sans nom d’auteur un pamphlet « Immigrants et indigènes ». L’auteur, Bordet, montrait que le peuplement européen était la condition inéluctable de la sécurité de l’Algérie. Le pays était aux trois quarts vide. Il avait trois millions d’habitants et pouvait en nourrir vingt. Le Tell avait 14 millions d’hectares dont 12 millions en friche. On pouvait donc appeler et installer des colons sur ces terres vides.

L’auteur niait l’existence d’une nationalité arabe. Les Français n’avaient en face d’eux que des tribus sans cohésion. Ce qu’il fallait pour arracher les indigènes à leur sort misérable c’était l’abolition du régime tribal, la constitution de la propriété individuelle dans une Algérie où régnerait un régime civil et électif.

Le meilleur des polémistes arabophobes fut l’ancien chirurgien militaire Warnier qui, comme son adversaire Urbain avait été saint-simonien. II écrivit dans l’Opinion Nationale une série d’articles qui devinrent le livre « L’Algérie devant le Sénat ». Lui aussi montrait qu’il n’y avait pas de nationalité algérienne en s’appuyant sur la dualité arabe-kabyle. Lui aussi défendait les colons qui produisaient six fois plus que le cultivateur indigène. « Si le gouvernement a le droit d’être libéral, ultralibéral même envers les indigènes de l’Algérie, n’a-t-il pas des devoirs à remplir envers la France qui supporte toutes les charges de la conquête, envers les colons français surtout ? Depuis quelques années, on ne parle que des droits sacrés des indigènes, ne serait-il pas opportun d’invoquer ceux non moins sacrés des colons ? D’où sont-ils venus ces colons qu’on trouve trop nombreux aujourd’hui ? Qui les a appelés ? Qu’ont-ils fait pour qu’on annonce avec une sorte de joie la liquidation de leurs entreprises comme on se réjouirait de l’élimination d’un corps étranger gênant la marche de la prospérité algérienne ? » [11].

Mais il était impossible de faire obstacle à la volonté de l’Empereur, Randon avait fait préparer par ses services un projet de Senatus-consulte pour fixer la propriété indigène. La discussion devant la Haute assemblée commença le 8 avril. Les généraux Cousin Montauban et de la Rue plaidèrent la cause des Arabes. Ferdinand Barrot reprocha au Ministre son manque de sympathie pour les colons. Michel Chevalier s’inspirant de l’exemple américain trouva qu’on avait fait une concession considérable aux indigènes sans rien donner aux colons. Or, disait-il non sans raison, « ce qu’il faut pour faire de l’Algérie une terre française c’est une forte population européenne ». Ces objections ne portèrent pas. Le projet fut voté quasi unanimement : seules deux voix et quelques abstentions indiquèrent une opposition très faible.

Le sénatus-consulte du 22 avril 1863 reconnut donc la validité de la propriété tribale. Les tribus étaient propriétaires « des territoires dont elles ont la jouissance permanente et traditionnelle à quelque titre que ce soit ». On devait procéder à la délimitation de ces territoires puis les répartir entre les différents douars. Enfin, si l’administration l’estimait possible, on pourrait distribuer ces terres aux membres du douar. Alors, les nouveaux propriétaires pourraient disposer librement de leur lot.

La nouvelle organisation devait donc, avec le temps, amener la dissolution des tribus au bénéfice de l’unité restreinte du douar. Elle tendait à amoindrir le pouvoir des grands chefs et à désagréger l’ancienne organisation. Il s’agissait de précipiter l’évolution du monde indigène en même temps que de lui conserver le sol. Les services d’Alger s’inquiétaient de ces mesures. En tenant les chefs, ils contrôlaient les tribus. Qu’arriverait-il, pensaient-ils, si ces chefs disparaissaient ? C’est pourquoi, malgré la pression impériale, ils ne procédèrent aux travaux prescrits qu’avec une sage lenteur. En 1870, la délimitation de 372 tribus et de 667 douars était achevée.

On avait étudié 8 millions d’hectares dont 3 millions d’hectares de propriétés privées (melk), 1500000 hectares de terres collectives, 1 million d’hectares de biens communaux et 1 million d’hectares de terres du domaine de l’État. Mais la distribution de ces biens à titre individuel aux indigènes des douars n’avait pas été faite.

La menace que le sénatus-consulte faisait planer sur les grands chefs fut-elle à l’origine de l’insurrection des Ouled Sidi Cheikh ? On peut se le demander. On peut se demander aussi si les polémiques entre les colons et les « arabophiles » ne faisaient pas penser aux indigènes que la France était divisée et donc faible. D’autre part, l’expédition du Mexique avait amené le retrait de nombreuses troupes à commencer par la Légion. Il pouvait sembler que le moment de secouer le joug français était venu.

Le grand chef du Sud-algérien, Si Hamia, était mort à Alger en 1861 peut-être empoisonné par une de ses femmes. Son flls Si Sliraan, conseillé par son oncle Si Lai a, indigné qu’on eût bâtonné son khodja, donna le signal de la révolte (mars 1864). Le sous-gouverneur Martimprey voulut écraser dans l’œuf l’insurrection des Quled Sidi Cheikh. Pélissier préféra temporiser. Il se contenta de prescrire au commandant supérieur de Tiaret, le colonel Beauprête, de marcher sur le Djebel Amour à la tête d’une petite colonne. Or, Si Sliman surprit celle-ci la nuit du 7 avril à Aouinet Bou Bekeur, à 50 kilomètres de Géryville et la massacra. Beauprête et Si Sliman périrent au cours du combat qui vit les spahis et les goums changer de camp au cours de la bataille. Ce désastre pire que celui de la Macta eut un énorme écho en Algérie. De nouvelles tribus partirent en dissidence dans le Titteri, le Dahra et les Flettas où Lapasset avait été reçu avec un visage riant quelques heures avant l’attaque des indigènes. Désabusé, le colonel soupirait ; « Dans ces dernières années nous avions tout fait pour le populaire. C’est pourtant lui qui a couru le premier aux armes » [12].

Quelques semaines après, le 22 mai, le maréchal Pélissier mourait d’une pneumonie. Martimprey qui exerça l’intérim mena durement la répression en Oranie et dans le Sud. Yousouf, dans cette zone, Lapasset puis Martimprey dans les Flittas, obtinrent des succès locaux. Mais plusieurs foyers subsistaient et les rebelles irréductibles de l’Ouest trouvèrent un refuge au-delà de la frontière marocaine.

De là, ils lancèrent des razzias qui tenaient le pays on baleine. La question des confins orano-marocains se posait pour la première fois depuis la victoire de Bugeaud. Elle devait durer longtemps. Le gros du danger passé, il resta en France la désillusion d’avoir recueilli les fruits amers d’une politique faisant confiance aux Musulmans. Pourtant cette déconvenue ne suffit pas à ramener Napoléon III à des idées plus prudentes en matière de colonisation.

Extrait du livre "Histoire de l’Algérie française 1830-1962" de Claude MARTIN. Docteur es lettres. Publié aux Editions des 4 fils Aymon 13 Rue Mazarine PARIS.

Notes

[1] Mémoires de Mac Mfthon. Souvenirs d’Algérie, publiés par le comte Guy de Miribei, p. 27S.

[2] Mac-Manon, op. cit., p. 282 et seq.

[3] Cité par Augustin Bernard, Histoire des colonies françaises. t. II, p. 338.

[4] Marcel Emerit, Les Saint-Simonitns en Algérie, p. 250.

[5] Cité par Augustin Bernard, Histoire des colonies françaises, t. II, p. 342.

[6] Lacroix à Urbain, 19 juillet 1862 dans Emerit, Les Saint-Simoniens en Afrique, p. 267

[7] Lacroix à Urbain. 10 Octobre 1862 dans Emerit, op. cit., p. 264.

[8] Lacroix a Urbain, « février 1863, Ibid.. p. 206.

[9] (2) Ibid., p. 261.

[10] Le professeur Emerit l’a démontré en confrontant les textes d’Urbain et de Napoléon III. Op. cit., p, 270-272.

[11] Cité par À. Bernard, Histoire de la colonisation française », T. II, p. 346-347.

[12] Lapasset à Urbain, 16 décembre 1864. Cité par Urbain , op. cit, p 283.

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