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Extrait du livre : Ismaÿl Urbain. Royaume arabe ou Algérie franco-musulmane ? 1848-1870

Les combats du 17 et du 20 juin 1854 ou La Kabylie « victime des malheurs de la guerre ».

samedi 29 décembre 2012, par Claude GRANDJACQUES

Même à 150 années de distance, l’histoire commune de l’Algérie et de la France n’est pas facile à écrire. La France avait les moyens de mettre noir sur blanc les évènements, mais encore faut-il que ceux-ci ne soient pas édulcorés.

La narration des combats des 17 et 20 juin 1854 qui se déroulent en Kabylie pendant que les forces vives de l’armée française sont en Crimée, en est l’illustration.


Voir au sujet des combats au cours desquels les troupes du Maréchal Randon ont essuyé un sérieux revers, la présentation qui en est faite dans le livre « l’Histoire du Cherif Bou Bar’la » (Combats du 17 et du 20 juin 1854. page 139 à 152) où la version officielle est reprise en conclusion du livre de Nil Joseph Robin : « La nouvelle des sanglants combats livrés en Kabylie était parvenue à Alger démesurément grossie ; les bruits les plus extravagants trouvaient créance dans le public, et on ne saurait se figurer à quel degré d’absurdité les imaginations algériennes se laissaient entraîner.

La colonne de Constantine, surprise par les Kabyles, n’avait pu, disait-on, opérer sa jonction avec celle d’Alger ; le Gouverneur était tué, le général Camou tué, le général Pâté blessé à mort ; la division Camou cernée, et en partie massacrée traitait, avec les Kabyles, de l’abandon de l’Algérie, pour sauver ses derniers débris »…. http://www.miages-djebels.org/IMG/p...


À la lumière des éclaircissements donnés par le livre de Michel LEVALLOIS, la destruction des villages des Hidjer et des Beni Menguellet, ordonnée par la Maréchal RANDON répond non seulement à une ligne constante de l’armée lors de la conquête : la terreur et sa valeur d’exemple. (Voir à ce sujet les lettres du Maréchal de Saint Arnaud. http://www.miages-djebels.org/spip....), mais également au ressentiment d’amour-propre blessé du Gouverneur.

Malheur à ceux qui refusent de se soumettre et qui ont en outre l’outrecuidance de mettre les troupes françaises et son chef en difficulté.

Ces actes de vandalisme resteront gravés dans les mémoires, et seront suivis par cent ans d’immobilisme : en 1954, cette région inaccessible n’avait ni eau, ni électricité, ni route d’accès aux villages, et n’avait qu’une seule école pour 22 villages.

Dans ces conditions il n’est pas étonnant que certains des descendants des victimes se révoltent et rejoignent cent ans plus tard un parti hégémonique qui utilisera l’arme du conquérant de 1854. Les victimes seront nombreuses : algériennes et françaises non seulement parmi les partisans d’une solution avec la France, mais également parmi les partisans de l’indépendance. Malheur à ceux qui auront choisi le mauvais camp !...

Depuis 1962, la France a beaucoup changé. Moteur de l’Europe, elle a progressé vers la démocratie. C’est pourquoi, les aspects mortifères d’un passé révolu qui a concerné indistinctement les Français et les Algériens, s’ils ne doivent pas être oubliés, peuvent être sublimés pour aider chacun à bâtir un monde meilleur.

L’Algérie d’aujourd’hui n’est pas celle d’hier. Comme la France naguère, elle aussi, tout en faisant face à la montée de l’intégrisme religieux, chemine à son rythme vers plus de démocratie.

A l’aube de l’année naissante 2013, alors que le cinquantenaire de l’indépendance s’achève, il serait temps que nos deux pays tournent la page et écrivent ensemble une pièce ancrée dans le respect et la compréhension mutuelle de l’autre.

Dernièrement à Aubervilliers, des Français originaires de Bouzeguène ont initié le jumelage entre Aubervilliers et Bouzeguène (Voir http://www.bouzeguene.net/abe/index.php). Le terreau de la double culture dans lequel ils sont enracinés ne peut produire que de bons fruits car des Français sans attaches en Algérie feront également connaissance avec le pays.

Des échanges culturels, sociaux ou économiques entre la France et l’Algérie sont une source d’enrichissement mutuel et favoriseront l’épanouissement des hommes et des femmes des deux côtés de la Méditerranée.

Changeons nos regards. La moisson s’annonce belle si nous labourons et semons les grains d’amitié et les marques d’estime.


Pour connaître la société des études saint-simoniennes, présidées par Michel Levallois http://lire.ish-lyon.cnrs.fr/ESS/in...

Pour connaître Ismaÿl Urbain http://lire.ish-lyon.cnrs.fr/ESS/ur...

Pour la célébration du bicentenaire d’Ismaÿl Urbain (1812-1884) http://lire.ish-lyon.cnrs.fr/ESS/ou...


CHAPITRE IV : ENTRE DAUMAS ET RANDON. (1er DÉCEMBRE l852 - 29 SEPTEMBRE 1855) (page 165 à 176)

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Ismaÿl Urbain. Royaume arabe ou Algérie franco-musulmane ? 1848-1870
par Michel LEVALLOIS Editions Riveneuve Extrait pages 165-176

Le réveil de la question d’Orient. La guerre de Turquie, l’arrivée du maréchal Vaillant.

Le traité de Londres de juillet 1841 avait confirmé, en le limitant à l’Égypte, le pouvoir de Méhémet Ali et la Convention des détroits les avait interdits aux navires de guerre, ce qui avait gelé les ambitions concurrentes de la Russie, de la France et de l’Angleterre dans la région au détriment de l’Empire ottoman. Mais, le retour de la Grèce dans le giron du patriarcat orthodoxe de Constantinople et une nouvelle querelle religieuse autour des Lieux saints donnèrent à Nicolas 1er un prétexte pour reprendre ses projets de démembrement de l’Empire ottoman et retrouver la liberté d’accès à la mer. Devant le refus britannique et au mépris des tentatives françaises d’arbitrage, le tsar se posa en protecteur des orthodoxes de l’Empire. Il déclara la guerre à la Turquie le 3 octobre 1853 et envoya des troupes occuper Bucarest. « La Turquie court à la guerre en aveugle. Elle est passée par le fanatisme de la nation. Personne ne peut prévoir les conséquences de tout ceci... » écrivait le général de Saint-Arnaud à Randon [1]. Le 30 novembre, la flotte turque était détruite à Sinope.

Napoléon III rechercha des solutions de compromis et finit par se ranger du côté des Anglais pour sauver l’intégrité de l’Empire ottoman, et du côté du pacha d’Égypte pour sauver l’honneur d’une nation musulmane. Une situation en tous points différente de celle de 1840, qui avait vu la France isolée défendre le pacha d’Égypte contre le sultan soutenu par les grandes puissances qui lui avaient imposé le traité de Londres.

Bien avant que le traité d’alliance entre la France et l’Angleterre soit signé avec la Turquie, en mars 1854, le ministre de la Guerre se préoccupait des conséquences d’une guerre en Europe sur la situation en Algérie. Il serait obligé de prélever des troupes sur les effectifs militaires 166 présents en Algérie. En outre, il fallait compter avec l’exploitation politique que signalaient les Bureaux arabes. Les « gens de religion » répandaient le bruit que « le grand seigneur », le sultan, avait offert un grand commandement dans ses armées à Abd el-Kader, lui promettant en échange de ses bons services de lui donner le pachalik de toute l’Algérie [2].

Le 1er mars 1854, le maréchal de Saint-Arnaud quitta le ministère pour prendre le commandement de l’armée d’Orient. Il fut remplacé par le maréchal Vaillant. Ce sapeur spécialisé dans les travaux de fortification avait commandé l’École polytechnique, puis le corps du génie de l’expédition de Rome. Il n’était pas retourné en Algérie depuis 1838, mais il avait reçu son bâton de maréchal quelques jours après le coup d’État de 1851 et l’Empereur l’avait nommé grand maréchal du Palais en décembre 1852. Urbain allait bien s’entendre avec ce dignitaire de l’Empire, âgé de 63 ans, qui allait lui faire confiance comme l’avait fait son prédécesseur.

La priorité était donc l’armée d’Orient que Saint-Arnaud avait commencé à préparer en demandant à Randon de former en Afrique deux divisions d’infanterie et une brigade de cavalerie, soit 22 000 hommes, plus du quart des effectifs. Urbain n’ignorait pas les risques qu’un retrait de cette importance ferait courir à l’Algérie, car il savait bien que « le départ des troupes donne immanquablement aux agitateurs l’occasion d’exciter les mauvaises pensées ».

Or l’insurrection et la répression qu’elle provoque sont pour Urbain la plus grave menace que puisse courir son projet d’Algérie franco-musulmane. Randon signale en effet que le « secours puissant que la France apporte au grand seigneur [le Sultan], sa volonté de soutenir énergiquement sa cause et son droit » ne suffisent pas à arrêter le cours des interprétations erronées chez les Arabes que la question d’Orient préoccupe : « Ils ne se font pas une idée exacte de la part que nous, conquérants de l’Algérie, nous allons prendre à la défense du Sultan de Constantinople [3]. ». Le bruit court que la France quitte l’Algérie pour aller combattre l’islam en Orient... Le 1er avril, Urbain rédigea la minute d’une longue lettre d’instructions à Randon sur la conduite à tenir pour contrebattre les effets néfastes du départ des troupes pour l’Orient. Il estime que « sans rien exagérer et sans détourner notre intervention en faveur du Sultan de sa véritable signification, on peut la présenter à la population comme un acte sympathique et bienveillant au profit du chef de l’islamisme ». Il demande donc que « l’appui généreux prêté par la France à l’Empire ottoman » soit présenté dans l’organe franco-arabe le Mobacher, directement communiqué et commenté aux chefs indigènes convoqués à cet effet, par les employés des Affaires arabes lors des tournées qu’ils devront multiplier. Le gouverneur devra veiller à ce que les réquisitions pour convoi, les demandes d’impôts extraordinaires pour les travaux d’utilité collective soient réduites ou ajournées. Il suggère enfin au gouverneur d’ordonner que « les opérations relatives au cantonnement des tribus, soient faites avec circonspection et très consciencieusement, en ayant soin d’intéresser loyalement tous les ayants droit et de délivrer toujours promptement les titres réguliers ». Enfin, il demande « comme un complément nécessaire à ces mesures », que les projets de colonisation qui aventureraient des colons loin des centres existants soient différés au moins pour un temps.

La réponse de Randon est significative du désaccord qui oppose le gouverneur général à la direction de l’Algérie. Dans la déclaration qu’il a rédigée, Randon s’est refusé à présenter la guerre comme ayant aucun but, aucun intérêt religieux, affirmant qu’elle avait pour objet la protection du faible contre le fort, la défense du bon droit, de la justice et de la modération contre la violence. Au lieu de « chercher à éveiller un sentiment de solidarité religieuse vis-à-vis des Turcs », il a essayé de « confondre la nationalité de l’Algérie avec celle de la France, à les présenter comme marchant sous le même drapeau et à montrer les troupes indigènes qui vont en Orient comme poussées principalement par le désir principal de partager les périls et la gloire de leurs frères d’armes français ». Seule concession à la religion, dans l’optique de l’unité des deux pays, il a « fait prononcer des prières publiques dans toutes les mosquées pour appeler la protection divine sur les armes de la France et sur SMS l’Empereur ».

Urbain ne se tint pas pour battu. Voici ce qu’il fit répondre par le ministre au gouverneur : « Je ne peux que vous approuver, Monsieur le gouverneur général, d’avoir conservé une prudente réserve en évitant de présenter la guerre comme ayant un but religieux. Il est certain que ce n’est pas la sympathie pour les croyances du Sultan de Constantinople qui a déterminé l’intervention de la France en Orient. Cependant, l’appui que nous prêtons à l’Empire ottoman aura un résultat tellement direct pour les intérêts de l’islamisme en Europe, que nous sommes en droit, sans commettre aucune imprudence, de nous prévaloir de notre alliance avec la Turquie pour combattre les menées des fanatiques et pour éclairer les musulmans de bonne foi sur la tolérance de notre gouvernement [4]. » Concernant les prières publiques dans les mosquées ordonnées par le gouverneur général, Urbain ne discuta pas cette initiative, mais il demanda qu’elles n’aient pas un caractère permanent. Berbrugger avait donné à Urbain son sentiment sur le contrecoup de la guerre d’Orient : « Nos Arabes n’ont pas pour les Turcs la sympathie que certaines personnes leur prêtent et les Kabyles encore moins. Aussi, les symptômes d’agitation se manifestent déjà [...]. Pour le moment, les indigènes mécontents et il n’en manque pas, voient clairement - car ils savent tout ce qu’on enlève d’Afrique, 18 000 des meilleures troupes et qu’on les remplace par 3 600 de nouveaux venus. Différence énorme. Cela ne vous paraît-il pas de nature à encourager les idées de révolte [5] ? » Face à cette menace, de Neveu, quant à lui, n’avait pas d’états d’âme : « Tant que nous n’aurons pas en Algérie, un million d’Européens, notre existence pourra être remise en question. Il ne faut donc pas s’exposer aux chances d’une insurrection avec un effectif trop faible [6]. »

La guerre fut déclarée à la Russie le 27 mars 1854. La Grèce fut occupée en juin, la bataille de l’Alma, gagnée le 20 septembre, mais les alliés furent tenus en échec devant Sébastopol, et ce n’est que le 10 septembre 1855 que la citadelle sera emportée par un assaut qui fera la gloire des futurs gouverneurs généraux de l’Algérie, Pélissier qui le dirigea et Mac-Mahon qui enleva la tour de Malakoff [7].

La Kabylie « victime des malheurs de la guerre [8] »

L’agitation entretenue par le chérif Bou Baghla dans les tribus de la rive droite de la Sebaou, la région côtière comprise entre Dellys et Bougie, paraissait à Randon un motif suffisant pour intervenir en -168- Kabylie en dépit des réductions d’effectifs et de l’hostilité de la direction de l’Algérie peu favorable à des initiatives guerrières. Le bachaga Bel Kassem ne demandait qu’à en découdre et il fallait démontrer que l’armée d’Algérie n’était pas affaiblie. Le plan d’opérations en Kabylie du Djurdjura que Randon soumit au ministère le 10 mai 1854 fut accepté le 19 mai.

Deux colonnes, l’une provenant d’Alger, commandée par le général Camou, l’autre de Constantine, commandée par le général de Mac-Mahon, devaient faire leur jonction sur l’oued Isser et progresser ensuite en direction de Tîzi Ouzou, puis de Bougie, en se maintenant sur la rive droite de la Sebaou. Randon se mit en campagne le 2 juin avec le général Camou, fit sa jonction avec Mac-Mahon le 12 juin, et, le 16, se porta sur la rive gauche de la Sebaou. Il s’avança jusqu’au sebt des Béni Yaya dont il fit l’ascension car ce sommet commandait l’accès aux villages des principales tribus de la montagne et dominait la Kabylie tout entière. Le 17, Mac-Mahon infligea de lourdes pertes à un rassemblement de 2 000 Kabyles, tandis que le général Camou et Randon affrontaient l’assaut des Béni Menguillet et des Béni Raten. Les 19 et 20 juin, le gouverneur général donnait l’assaut au gros village de Taourirt où trois mille combattants s’étaient retranchés. Deux cents montagnards furent attaqués à la baïonnette et précipités dans le ravin. Le village fut entièrement détruit et brûlé comme le furent, le 2 juillet, ceux de Sahel et de Taourirt des Béni Hidjer. Le 4 juillet tout était terminé, les Béni Menguillet, suivis des Béni Hidjer et des Béni Raten, faisaient leur soumission. Randon avait terminé la conquête de la Kabylie. Il pouvait rentrer à Alger recueillir les lauriers de ses faits d’armes.

Pour lire la lettre du Gouverneur général, cliquer sur la vignette ci-dessous

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Lettre du 15 juillet 1854, du Gouverneur général RANDON
au Maréchal Ministre de la guerre. Source : Courrier de la Drôme et de l’Ardèche du dimanche 23 et lundi 24 juillet 1854.

Telle était la version officielle, mais trouvant que « la guerre prenait une mauvaise tournure en Kabylie », Berbrugger reprit contact avec Urbain et lui adressa une note rédigée à partir de sources sérieuses qui donnait des nouvelles beaucoup moins satisfaisantes de la colonne. La cavalerie et l’artillerie avaient été surprises, le 17 juin, par les Kabyles alors qu’elles étaient au vert. Elles avaient dû combattre jusqu’au soir et avaient perdu 350 à 400 morts et blessés. Le 20 juin avait été aussi une journée terrible : un colonel avait été tué et le maréchal Randon n’avait eu la vie sauve que grâce au dévouement et au courage du général Pâté qui avait pris une balle à sa place [9]. Toujours d’après Berbrugger, l’accueil que le maréchal reçut à Alger fut froid. La police dut arracher des affiches où on lisait : « Baton de maréchal perdu. Récompense honnête à qui le rapportera à l’hôtel du gouvernement général. » Les colons étaient furieux contre une expédition qui les avait privés de la main-d’œuvre kabyle dont ils avaient besoin pour rentrer une récolte qui s’annonçait magnifique... Le gouverneur en fut réduit à faire mentir L’Akhbar qui relata un accueil enthousiaste et omit de parler des 1 600 tués ou blessés, et à faire espionner le courrier des soldats qui racontaient ce qu’ils avaient vécu [10].

Les rapports de Randon au ministre firent état des difficultés de la progression en terrain montagneux et boisé, du mauvais temps, ainsi que de la résistance farouche des Kabyles retranchés dans leurs maisons crénelées comme des remparts. Il ne cacha pas non plus qu’en détruisant de fond en comble et en brûlant les deux villages homonymes de Taourirt, en faisant sauter leur mosquée, en coupant les arbres des vergers qui les entouraient il avait voulu faire sur le pays des Béni Menguillet « un exemple terrible » qui fut renouvelé chez les Béni Hidjer.

La direction de l’Algérie s’émut de ces actes de vandalisme et prit soin de les faire disparaître des rapports communiqués au Moniteur universel. Mais le gouverneur général n’eut pas les mêmes scrupules et dans son édition du 30 juin, le Moniteur algérien publia le récit du sac de Taourirt des Béni Menguillet : « Pendant deux heures, deux compagnies de sapeurs avec leurs outils, aidés de quelques compagnies de tirailleurs du 7e de ligne procédèrent à la démolition de Taourirt. La mosquée dont le minaret s’élevait orgueilleusement au centre du village tomba en ruines sous l’explosion d’un sac à poudre. Toutes les maisons furent rasées ou brûlées, et les arbres fruitiers des nombreux vergers qui les entourent tombèrent sous la hache ou la scie. » Le 5 juillet, le même journal, publiait un récit identique sur ce qui s’était passé au Taourirt des Béni Hidjer : « Alors la destruction commença, et comme son homonyme des Béni Menguellet, le village de Taourirt fut rasé de fond en comble. Les maisons furent détruites, les plantations coupées et sa belle mosquée, l’orgueil de la tribu, qui lançait dans les airs son minaret d’une éblouissante blancheur, sauta sous l’effet d’une mine et disparut pour toujours dans un tourbillon de fumée. ».

Ce fut l’article de trop. Le 10 juillet, Urbain adressa à son directeur -170- une lettre de protestation solennelle [11]. Elle mérite d’être citée : « Mon général. D’après le compte rendu des opérations militaires inséré dans le Moniteur algérien du 5 juillet, le gouverneur vient de faire le 2 juillet, « chez les Béni Hidjer, ce qu’il avait déjà fait le 20 juin chez les Béni Menguillelt ; il a renversé par la mine une mosquée qui était l’orgueil de cette tribu. Une première fois, il a pu paraître suffisant pour témoigner la désapprobation du Ministre contre un pareil acte, de supprimer, en insérant le rapport dans le Moniteur universel, le passage où ce fait était relaté. Mais le général Randon paraît vouloir ériger ces démolitions en système et il me semble impossible que le gouvernement garde le silence à cet égard. Vous avez déjà remarqué, mon général, que jamais depuis la conquête d’Alger un pareil exemple n’avait été donné. Il faut remonter aux plus mauvais jours des guerres de religion pour rencontrer des actes de vandalisme qui ne profitent à personne et qui ne peuvent qu’exaspérer la résistance. Ils jurent surtout avec la conduite des armées anglaises et françaises en Orient qui lors des bombardements d’Odessa n’ont voulu tirer que sur les propriétés de l’Etat, afin d’enlever à la guerre tout caractère de sauvagerie. Comment comprendre que le gouverneur général qui fait renverser les mosquées des Kabyles est celui-là même qui ordonnait il y a quelques mois de faire prier, chaque vendredi, dans toutes les mosquées pour l’Empereur et pour le succès de nos armes ? Il appartenait du reste à un protestant [12], à un des prétendus représentants de la tolérance et du libre-examen, de donner un tel exemple d’intolérance et de colère aveugle. Pardonnez-moi, mon général, de m’exprimer avec tant de vivacité sur cette question qui m’intéresse particulièrement à cause de mon alliance avec une famille arabe. Si le système de M. le général Randon n’était pas condamné, ce serait une violation des assurances données par l’Empereur lui-même aux chefs arabes qui lui ont été présentés. Veuillez agréer, mon général, l’hommage de mon respect et de mon dévouement, Ism Urbain. »

Quelques jours plus tard, le ministre recevait une lettre de Randon qui se plaignait que la direction de l’Algérie ait caviardé ses rapports sur la base de courriers officieux « contenant des récits inexacts et exagérés des opérations de sa campagne » en Kabylie, et demandant une enquête pour en démasquer les auteurs. Le ministre lui répondit par une lettre personnelle, manuscrite, qui est conservée aux archives de Vincennes et qui mérite elle aussi d’être citée : « Dans le feu même du combat, pour ainsi dire, vous rendez compte des destructions de villages, de mosquées, des arbres coupés [...] vous avez donné des ordres pour que nos soldats se livrassent à ces œuvres de dévastation ; c’était, sans doute, une cruelle nécessité à laquelle vous avez cru devoir obéir dans l’intérêt de vos troupes mêmes et pour obtenir ces soumissions que la peur seule et la certitude de maux plus grands encore pouvaient arracher à ces terribles montagnards. Je ne blâme ni n’approuve. Vous avez apprécié les choses ; l’événement vous aurait justifié si vous aviez besoin de justification. Mais figurez-vous l’effet que peut produire à 400 lieues de là le récit de ces exécutions, de ces destructions, le fer et le feu s’attaquant par notre ordre aux monuments consacrés à la religion, à ces arbres séculaires, à ces maisons, transformant en désert ces riches vallées de la Kabylie que vous avez dépeintes si belles si riantes. Pensez-vous qu’on se rende bien compte de la nécessité où nous étions d’en finir avec cette Kabylie, d’en finir à tout prix, et de ne pas laisser plus longtemps au milieu de notre Afrique soumise et tranquille ce repaire de faux shérifs, d’agitateurs et de mécontents ? Non ! le public ne voit que des victimes que nous pouvions nous dispenser d’aller chercher, qui ne demandaient qu’à être oubliées, qu’à cultiver leurs champs et à nous donner l’exemple de la civilisation tandis que nous allons les rendre victimes de notre ambition, de notre irréligion, de notre sauvagerie [...]. Voilà ce que le public français n’aurait pas manqué de dire et voilà ce que je n’ai pas voulu qu’il sût. »

II demandait à Randon de ne plus donner au Moniteur algérien ses rapports ni ceux de ses généraux divisionnaires avant qu’ils aient été publiés au Moniteur universel et il concluait par le refus du congé que le gouverneur général avait demandé pour venir s’expliquer à Paris. Randon répondit au maréchal une lettre aigre-douce lui rappelant que « les razzias sur les troupeaux, les destructions de maisons et d’arbres fruitiers » ont toujours été pratiquées depuis les débuts de la conquête, que le public français y était habitué et que de toutes les façons c’était le seul moyen de vaincre l’opiniâtre résistance des Arabes.

Le mot de la fin revint à la direction de l’Algérie qui demanda à Randon d’adresser au ministère l’état détaillé des résultats politiques de l’expédition : la liste des tribus soumises avec le montant des contributions imposées et le nom des chefs investis. Urbain avait marqué un point contre le camp des militaires « guerroyants ». Il est surprenant qu’il ait obtenu du ministre la condamnation de ces pratiques barbares, plus surprenant encore qu’il l’ait obtenue du général de Saint-Arnaud qui s’en était fait une spécialité avant de devenir ministre.

Ces escarmouches épistolaires ne lui vaudront pas que des amis, car on va bientôt l’accuser d’être l’âme damnée de la direction de l’Algérie, et à l’origine de toutes les mesures qui vont à l’encontre des intérêts de l’armée et de la colonisation. Même son ami arabophile de Neveu ne partageait pas son avis au sujet des mosquées des villages kabyles. « Quand on détruit les maisons des particuliers, pourquoi respecterait-on des kiosques fort laids décorés du nom de mosquée ? [...] J’aime mieux voir détruire une mosquée que couper quatre arbres [13] ». Ce qui prouve que l’arabophilie avait, elle aussi ses nuances et ses interprétations, et qu’elle n’excluait pas un certain anticléricalisme.


Voir également articles de presse en France publiés à l’époque au sujet des Aït Hidjer :

Le patriote savoisien du 1854/07/08 (à l’époque la Savoie n’était pas française).

Algérie. « Lès résultats obtenus par les glorieux combats livrés, le 17 et le 20 juin, autour du Sebt des Beni-Bou-Yaya, se confirment de plus en plus en devenant, de jour en jour, plus manifestes. A peine les Beni-Menguillet et les Beni-Raten avaient-ils fait leur soumission que M. le lieutenant Devant, adjoint au commandant supérieur de Dra-EI-Misan, traversant le pays des Zouaouas dans toute sa longueur, fut rejoindre M. le gouverneur général dans son camp, accompagné d’un simple guide. Il ne vit sur la route que des populations découragées, consternées des pertes qu’elles avaient subies, et franchement décidées à reconnaître, désormais, l’autorité de la France.

Ne trouvant plus à sa portée aucune résistance,M. le gouverneur général se décida alors à lever son camp. Aucune précaution ne fut négligée pour assurer le succès de sa marche. Les gros bagages, ceux qui ne sont pas indispensables, furent expédiés la veille sur le Biscuit-Ville, établi sur le Bouibehir, et l’on partit, le 20, en colonne légère pour marcher contre les Beni-Hidjer, en passant par les Beni-Touragh. On pouvait craindre que les populations nouvellement soumises n’apportassent quelque obstacle à ce mouvement : loin de là, les habitants des villages que devait traverser la colonne vinrent tous désarmés à sa rencontre, et, quant aux tribus qu’elle laissait derrière elle, aucune ne bougea. Aussi, chose extraordinaire pour qui connaît les Kabyles, pas un coup de fusil ne fut tiré sur nos soldats.

Rien de plus concluant que ces simples faits ; ils témoignent, à la fois, de l’effet produit sur la Kabylie du Djurdjura par l’apparition de nos colonnes et des immenses résultats qui en ont été la conséquence dans l’intérêt de notre domination.

M. le gouverneur-général est allé camper, en partant de Sebt, sur les confins des Beni Hidjer, encore insoumis, et continue ses opérations.

Le nouveau patriote savoisien ». http://www.memoireetactualite.org/p...


Voir également

Rubrique Algérie ALGÉRIE.

« Le Moniteur algérien publie, sur les opérations du corps expéditionnaire qui opère dans la Kabylie, sous les ordres de M. le gouverneur-général Randon, les nouvelles suivantes, qui font suite au rapport que nous avons reproduit : « Arrivé, le 28, avec ses deux divisions, sur les rives du haut Sabaou, près des sources de ce grand fleuve, M. le gouverneur-général installa son camp au milieu des moissons des Beni-Hidjer et y séjourna le 29, tant pour laisser reposer ses troupes que pour donner à l’ennemi le temps de faire connaître ses intentions. La journée s’écoula et aucune ouverture de soumission ne fut adressée au camp. Evidemment, malgré les pertes qu’ils avaient faites dans les précédents combats, les Beni-Hidjer, avant de se soumettre, voulaient tenter de nouveau le sort des armes, espérant être plus heureux sur leur propre territoire que chez les Beni-Menguillet et les Beni-Touragh, où une grande partie de leurs guerriers s’étaient déjà trouvés en ligne contre nous.

En conséquence, M. le gouverneur général se mit en route, le 30, à cinq heures du matin, et se dirigea vers le telaté de cette tribu obstinée, au milieu de ses villages et au cœur même de sa contrée. On marcha sur trois colonnes. La division de Constantine tenait la droite ; celle d’Alger, la gauche ; au centre était le convoi, que précédaient deux bataillons. La cavalerie et les goum avaient pour mission d’éclairer la marche ; ils étaient répandus en avant des flancs de chaque division.

 » Les premiers moments de la marche se passèrent sans résistance, sur un terrain facile et découvert qui, pour ces motifs, ne pouvait pas même nous être disputé. Cependant, dès que la division de Constantine s’engagea dans la partie accidentée du territoire insoumis, elle ne tarda pas à se trouver en lace de l’ennemi.

Une cinquantaine de Kabyles s’étaient embusqués derrière les premiers plis du terrain ; mais, au lieu de tomber sur nos soldats à l’improviste, comme ils en avaient sans doute formé le dessein, ils se laissèrent surprendre entre une compagnie de zouaves déployés en tirailleurs et le reste du bataillon, et une grande partie d’entre eux fut tuée à coups de baïonnette.

 » Dès ce moment, le feu s’ouvrit. Les Kabyles, chassés successivement de toutes leurs positions, se retireraient dans un village situé sur un rocher de 50 à 60 mètres de hauteur, où ils auraient pu se défendre avec quelque avantage ; mais les tirailleurs de Constantine, sans donner le temps de s’y installer, les y poursuivirent hardiment et les précipitèrent vigoureusement au fond des ravins. Pendant ce temps, trois bataillons de la même division, zouaves du 16e léger, 71e de ligne, s’élancèrent, à droite, sur le village de Ait-Ali-ou-Almeur, couvert d’arbres el de jardins, protégé par un terrain extrêmement accidenté, l’enlevèrent, avec un remarquable entrain et y surprirent une quinzaine de Kabyles qu’ils passèrent au fil de l’épée après leur avoir pris un drapeau qui servait sans doute de ralliement à un nombreux contingent. » L’ennemi ayant été chassé ainsi des environs du telaté, nos bataillons se retirèrent et dressèrent leur camp.

A midi, tout était terminé. Cette journée nous coûta 5 morts et 43 blessés. A l’exception de deux ou trois, les blessures de nos soldats sont sans gravité, elles n’offrent pas un seul cas d’amputation. Les pertes des Kabyles, au contraire, doivent être considérables. Une trentaine de cadavres laissés entre nos mains en sont la preuve évidente. Le feu a été mis, en outre, à leurs villages, et une foule d’arbres fruitiers ont été coupés.

 » Le lendemain 1er juillet, une partie des Beni-Hidjer se présentèrent au camp pour faire leur soumission. M. le gouverneur général les renvoya en leur déclarant qu’il n’y aurait de trêve pour personne tant que la tribu entière ne viendrait pas implorer l’aman, et les opérations recommencèrent sans aucun retard.

Quatre bataillons, sous les ordres du général Camou, furent dirigés sur le village de Sahel, qui, pendant longtemps, avait donné asile à Bou-Baghla, avec ordre de brûler et de détruire les plantations, afin d’assurer le succès de ce mouvement, quatre autres bataillons, commandés par le général Massiat, firent une démonstration sur la gauche, tant pour contenir les Kabyles que pour protéger la retraite, et la cavalerie fut portée sur les hauteurs situées vis-à-vis de Sahel, afin de tenir en respect les contingens des Illoula, qui auraient pu descendre et venir nous inquiéter.

L’opération réussit an delà de toute espérance. Après avoir achevé la destruction du village, les bataillons se retirèrent en bon ordre, sans être vigoureusement poursuivis, et cette sortie, qui fit perdre aux Kabyles 21 hommes tués par nos obus et un grand nombre de blessés, ne nous coûta que trois hommes blessés légèrement.

 » Le 2, une nouvelle sortie fut résolue contre le village de Taourirt. Ce village considérable et important placé sur une hauteur escarpée, passait aux yeux des Kabyles pour imprenable. Six bataillons, sous les ordres du général Mac Mahon , furent chargés de s’en emparer, pendant que six autres bataillons échelonnés en divers points compléteraient l’œuvre de destruction commencée les jours précédents, et soutiendraient la retraite au moment où elle s’effectuerait. Les Kabyles semblaient vouloir opposer une résistance énergique et opiniâtre.

Le village avait été entouré d’obstacles de toute nature ; tous les abords étaient barricadés ; mais, intimides par nos obus et par l’irrésistible élan de nos colonnes d’attaque, ils ne tardèrent pas à lâcher pied, et à chercher leur salut dans les ravins environnants, où l’on ne tenta pas de les poursuivre.

Alors la destruction commença, et, comme son homonyme des Beni-Menguillet, le village de Taourirt fut rasé de fond en comble. Les maisons furent détruites, les plantations coupées, et sa belle mosquée, l’orgueil de la tribu, qui lançait dans les airs un minaret d’une éblouissante blancheur, sauta sous l’effet d’une mine, et disparut pour toujours dans un tourbillon de fumée.

 » Après cette terrible exécution, nos troupes rentrèrent au camp avec une perte de 4 morts et 26 blessés. Quant aux pertes de l’ennemi, il serait difficile de les évaluer avec certitude. Bien qu’une charge de cavalerie lui coûta une trentaine d’hommes abattus sous les pieds des chevaux et tués à coups de sabre.

Quelle que soit l’obstination des Beni-Hidjer et leur opiniâtreté à défendre leur indépendance, il est probable qu’ils ne chercheront pas à résister plus longtemps à nos braves soldats, et tout porte à croire qu’après ces trois journées de combats, si meurtriers pour eux, ils seront décidés enfin à faire leur soumission. »

Courrier de la Drôme et de l’Ardèche. Journal quotidien, politique, administratif, commercial, agricole, littéraire et d’annonces http://www.memoireetactualite.org/p...


Journal des débats politiques et littéraires du vendredi 7 juillet 1854

Le maréchal ministre de la guerre a reçu le rapport ci-après sur les opérations militaires que le gouverneur général de l’Algérie dirige en ce moment dans la grande Kabylie :

« Bivouac chez les Beni-Hidjer, le 28 juin 1854. Monsieur le maréchal, « Pour faire suite à ma dépêche du 23 du mois courant, écrite de mon bivouac du sebt des Beni-Yahia, j’ai l’honneur de vous informer que dès le lendemain les grands des Beni-Menguillet sont revenus à mon camp pour verser entre mes mains le complément de leurs contributions de guerre et me faire de nouvelles protestations de leur soumission à la France. Cet acte, qui était le fruit de notre brillant et vigoureux combat du 20, était pour nous de la plus grande importance. Cette puissante tribu qui compte de l,000 à 1,200) fusils, et qu’avaient assistée dans sa résistance tous les contingens des environs, avait, après la défaite, subi tous les malheurs de la guerre, et telles étaient sa crainte et sa détresse, qu’elle venait, à la face de toutes les autres tribus de la grande Kabylie, implorer mon pardon.

« Cet exemple ne tarda pas à être suivi par la grande tribu des Beni-Raten, dont les principaux revinrent auprès de moi le 24, m’amenant en outre des représentans de tous les villages pour me demander l’aman et me déclarer qu’ils accepteraient toutes les conditions que je voudrais leur imposer. Comme cette grande confédération ne nous avait pas donné précédemment de sérieux sujets de plainte, qu’elle n’avait jamais consenti a recevoir Bou-Baghla dans son sein, et que je n’avais après tout qu’à lui demander compte de son obstination à ne pas nous faire hommage de sa soumission, je jugeai politique de ne pas entrer sur son vaste territoire, quoique tous les grands réunis m’offrissent de conduire ma colonne au travers de leur pays, si je l’exigeais. La tribu des Beni-Raten possède plus de trente grands villages, et peut mettre sous les armes de 5 à 6,000 guerriers ; sa soumission à la France, dans les circonstances où nous nous trouvions, était un événement des plus heureux. Les tribus encore insoumises du centre des Zouaouas, telles que les Beni-IIienni et quelques antres, étant dès lors séparées de moi par des tribus soumises, mes derrières étaient assurés, et je pris la résolution de me diriger vers les Beni-Hidjer par le contre-fort des Beni-Touraghs, où je savais que j’étais attendu par les contingens des Beni-Touraghs du haut, des Beni-llliten, des Beni-Mellikeuch, Beni-Illoula, Beni-Hidjer et autres tribus de cette contrée du Djurdjura. Je ne pouvais laisser devant moi, sans le combattre, ce rassemblement hostile, déjà dispersé par le général de Mac-Mahon dans la journée du 17, mais qui s’était reformé plus nombreux qu’auparavant.

Tous les renseignemens que j’avais recueillis me donnaient presque la certitude que les tribus des Zouaouas du haut Djurjura, Beni-Bou-Yousef, Al-Acbile et autres, dont j’allais traverser le territoire, ne s’opposeraient pas à mon passage. J’avais été confirmé dans cette opinion par l’arrivée à mon camp, dès le 24 au matin, de M. le lieutenant Devaux, du bureau arabe de Dra-el-Miran, qui n’avait pas craint de venir me trouver de ce point jusqu’au sebt en traversant, accompagné de quelques Kabyles seulement, toutes les tribus dont je viens de parler. Je vous prie de remarquer, monsieur le maréchal, combien le fait du voyage hardi de cet officier est caractéristique il me prouvait jusqu’à l’évidence que l’esprit de résistance des Kabyles de toutes les tribus environnantes s’était fortement calmé depuis notre succès du 20, qui avait coûté près de 200 cadavres à l’ennemi.

 » En conséquence je renvoyai, dès le 25 au point du jour, dans la plaine du Sebaou, une partie des impedimenta e mes deux divisions, sous la garde d’un bataillon, et ainsi allégé je me mis en marche le 26 au point du jour pour m’établir sur les crêtes des Béni Touraghs entre les villages soumis et les villages insoumis de cette tribu. Le rassemblement n’osa pas tenir devant moi et s’écoula par les ravins des Beni-Illiten et des Beni-Touraghs du haut ; mais à peine mes tentes furent-elles dressées que les Kabyles, qui s’étaient glissés furtivement dans les ravins boisés, des Beni-Touraghs insoumis jusqu’à portée de pistolet de mes grand’gardes, commencèrent la fusillade et nous forcèrent à des retours offensifs qui leur tuèrent un assez grand nombre de leurs guerriers. Nous eûmes entre nos mains une trentaine de morts nous ne perdîmes de notre coté que 3 hommes, et nous eûmes 21 blessés, dont quelques uns très légèrement.

 » Cette fusillade dura depuis midi jusqu’à sept heures du soir, et, en prévision d’une attaque de nuit, je fis retrancher toutes nos grand’gardes et quelques unes de nos lignes les plus exposées. Cette attaque n’eut pas lieu, parce que les Beni-Touraghs du haut, dont les villages étaient entre nos mains, et qui avaient fait des pertes sensibles pendant la journée, avaient réfléchi et s’étaient décidés à faire, dès le lendemain, leur soumission. Leurs chefs vinrent en effet le 27 me demander l’aman et me jurer de prendre les armes contre les étrangers qui stationnaient encore sur le territoire mais ceux-ci étaient en trop grand nombre pour que nos nouveaux alliés pussent les repousser, et leurs contingens restèrent pendant toute la journée en présence de mon camp sur des rochers escarpés, et à une trop grande distance de moi pour que je pusse les attaquer ; d’ailleurs des brouillards très épais qui vinrent tout à coup nous envahir eussent rendu cette, attaque impossible.

La nuit vint, et j’ordonnai de nouveau toutes les mesures nécessaires pour repousser une attaque de nuit. Les soldats reçurent l’ordre de ne point répondre au feu de l’ennemi, mais de se tenir prêts a charger sur lui à la baïonnette, s’il devenait trop pressant. L’angle de notre camp, occupé par le 1er de zouaves, fut assailli, dès le coucher du soleil, par une fusillade très vive qui ne discontinua pas jusqu’à minuit. Nos braves soldats, fidèles à leur consigne, ne tirèrent pas un seul coup de fusil, quoique les assaillans enhardis se fussent approchés jusqu’à quelques mètres de nos grand’gardes ; les cris de ces sauvages montagnards qu’ils voyaient s’agiter à quelques pas d’eux, a la lueur de leurs détonations, ne parvinrent pas à les tirer de leur impassibilité de vieux soldats, jusqu’à ce que le général Pâté, qui veillait a cet angle, eut fait lui-même, avec deux compagnies, une charge à la baïonnette qui jeta par terre bon nombre de ces audacieux ennemis, et fit tout rentrer dans le silence le plus complet jusqu’à l’aube du jour. Le dénombrement fait de nos perles pendant cette nuit, si bruyante du côté de nos ennemis, si calme du notre, ne nous donna que deux zouaves légèrement blessés.

 » Dès que le jour fut fait, je me préparai, pour punir l’ennemi de son insolence, à l’assaillir dans ses positions retranchées, et à le faire charger par ma cavalerie lorsqu’il se serait mis en fuite dans des pentes difficiles, mais praticables à nos bons chevaux d’Afrique. Mais les contingens ennemis, sous l’impression de cette offensive à l’arme blanche qui les avait terrifiés, s’étaient retirés, et leurs retranchemens, quand nos bataillons se préparèrent il l’escalade, étaient déjà occupés depuis une heure par les Beni-Touraghs soumis de la veille, lesquels m’avaient promis spontanément, pour preuve de leur fidélité, de prendre les armes pour nous et de combattre avec nous les contingens étrangers.

La situation ainsi faite, je pris mes dispositions pour redescendre par un contre-fort assez roide des Beni-Touraghs dans la plaine du Sebaou, et cette operation se fit en présence de tous les guerriers de cette tribu, dont quelques uns guidaient eux-mêmes nos colonnes, et sans qu’aucun coup de fusil se fit entendre sur nos derrières. M. le capitaine Wolf, qui depuis le commencement de cette campagne avait déjà déployé tant d’énergie et de vigueur, m’a donné de nouvelles preuves de son dévouement en se portant, avec nos chefs indigènes, au milieu de ces montagnards armés, à peine remis de leurs émotions de combats, et que le moindre malentendu eût pu entraîner à l’agression.

Après cette descente pacifique dans la plaine, je suis venu m’établir aujourd’hui sur le territoire des Beni-Hidjer, dont nos nombreux animaux, privés depuis plusieurs jours de fourrages, mangent les abondantes moissons, et qui, je le présume, ne tarderont pas à entrer en pourparlers avec moi.  » Je me propose, monsieur le maréchal, de vous envoyer bientôt un rapport d’ensemble sur cette campagne qui touche à sa fin. Elle a été fertile en bons résultats et en enseignemens de toute nature. Elle a donné à nos jeunes soldats l’occasion d’acquérir, dans des circonstances sérieuses et difficiles, cette expérience de la guerre qui leur manquait encore et qui les met aujourd’hui à la hauteur de leurs camarades d’Orient. J’aurai à vous signaler, tant de la part des officiers que des soldats de nombreux et brillans faits d’armes, des actes de dévouement et de courage ; j’invoque à l’avance votre bienveillance en leur faveur.

Si comme je l’espère, là tribu des Beni-Hidjer, dont les intérêts matériels, villages et moissons, sont pour ainsi dire dans ma main, se décide a venir me faire sa soumission, je renverrai, sous peu de jours, dans leur province les troupes de la division de Constantine, et je ramènerai moi-même dans leurs cantonnemens celles de la division d’Alger. La saison du printemps ayant été cette année exceptionnellement pluvieuse je crains que les chaleurs de l’été ne se fassent sentir plus rudes que d’habitude, et n’agissent d’une manière fâcheuse sur nos soldats, dont l’état sanitaire n’a laissé jusqu’à ce jour rien à désirer.

 » Je renoncerai pour cette saison aux travaux de route que je m’étais proposé d’entreprendre sur la communication entre Alger et Bougie, qui ne traverse plus aujourd’hui que des tribus obéissantes ce sera l’oeuvre d’une autre campagne, et je compte appliquer à ces travaux les bras des nombreux indigènes de cette contrée, plus encore que ceux de nos soldats.

Les tribus du bord de la mer, soumises dans la première période de nos opérations, Flist et Behar-Beni-Djennad et Zerfaoua, avaient encore quelques versemens d’argent à faire sur leurs contributions de guerre. J’apprends que leurs chefs sont venus me trouver ici pour m’apporter ce reste d’impôt ». Veuillez, etc.

Le général de division, gouverneur général de l’Algérie, RANDON. » http://gallica.bnf.fr/ark :/12148/bp...

Notes

[1] Saint-Arnaud à Randon, 13 octobre 1853, SHAT 1H 145.

[2] Randon à Saint-Arnaud, 25 octobre 1853, SHAT 1H 145.

[3] Randon au ministre, 25 mars 1854, SHAT 1H 146.

[4] Ministre au gouverneur général, minute du 21 avril 1854, SHAT 1H 147.

[5] Berbrugger à Urbain, 4 avril 1854, CAOM IX 32.

[6] De Neveu à Urbain, 20 avril 1854, CAOM 1X21.

[7] Pélissier fut nommé maréchal et fait duc de Malakoff. Mac-Mahon ne deviendra duc de Magenta qu’en 1859 pour ses services pendant la guerre d’Italie.

[8] 49. SHAT 1H 147.

[9] Berbrugger à Urbain, 25 juin 1854, CAOM, IX 32/38 et 39

[10] Id, nos 39, 40 et 41 des 15 et 20 juillet 1854.

[11] Urbain à Daumas, ministère de la Guerre, 10 juillet 1854, CAOM, 139 APOM 5 (dation Zoummeroff). Elle m’a été signalée par François Pouillon.

[12] Le maréchal Randon était protestant.

[13] De Neveu à Urbain, 5 août 1854, CAOM 1X21.

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3 Messages de forum

  • La descente punitive en Kabylie du Maréchal Randon et des ses adjoints n’a pas livré tous ses secrêts. Les Français ont volontairement tu un épisode sanglant de l’histoire et les tenant de l’Algérie, pour raison d’anti-kabylisme démontré, ont fait de même. J’ai lu deux phrases qui en disent long sur cette volonté de cacher la vérité : 1. La nouvelle des sanglants combats livrés en Kabylie était parvenue à Alger démesurément grossie (?) 2. On ne saurait se figurer à quel degré d’absurdité des imaginations algériennes se laissaient entraîner (?)

    Au fond, la partie Française reste responsable de ce comportement destructeur et falsificateur. Ce sont eux qui détiennent les données.

    L’analyse des données est le processus qui consiste à examiner et à interpréter des données afin d’élaborer des réponses à des questions. Les principales étapes du processus d’analyse consistent à cerner les sujets d’analyse, à déterminer la disponibilité de données appropriées, à décider des méthodes qu’il y a lieu d’utiliser pour répondre aux questions d’intérêt, à appliquer les méthodes et à évaluer, résumer et communiquer les résultats.

    Rien n’a été fait et tout ce qu’on peut avoir à propos de ce sujet a, soit été détruit, soit rejoint des archives de guerre pour ne plus en ressortir. La France a fait dans l’immonde en massacrant des paysans, peu armés, à coups d’épées et de baionnettes et en rasant des villages complets.

    La mémoire collective, en Kabylie, parle de combats terribles et de longues durées. Je suis surpris d’apprendre que pour la destruction du village de Taourirt des Ait Idjer (Pas Hidjer) comme décrit dans le texte, les combats n’avaient durés qu’une petite journée (?) le 02 juillet 1854.

    Où est la vérité dans tout ça ? Du côté Algériens, le silence est total quand il s’agit de la Kabylie. D’ailleurs, on ne saura jamais qui a combattu, qui est mort dans cette tragédie. La mémoire collective parle de combattant venus de tous les villages de la région... ????

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  • Dans mon message, j’avais omis de signer :

    Amar TOUABI

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