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À Bangui, le pape François a tendu la main aux musulmans

mardi 1er décembre 2015, par jean Marie Guenois

Article de Jean-Marie Guénois paru dans la page Opinion, rubrique Analyse du Figaro du mardi 1er décembre 2015.

L’autre grand rendez-vous du périple centrafricain du Pape était la visite de la mosquée centrale de la capitale


Un pied à Paris et un autre en Afrique. Sans se dédoubler ni avoir le don de la « bilocation » (attribué à certains saints présents en deux lieux au même moment), le pape François a trouvé le moyen de se manifester à la COP21 tout en achevant sa tournée africaine, lundi, à Bangui. Il a certes envoyé son Premier ministre, le cardinal Pietro Parolin, au rendez-vous mondial du Bourget, mais il avait aussi pris soin d’expédier une de... ses paires de chaussures noires. Parmi des milliers d’autres, elles furent ainsi installées, samedi 28 novembre, place de la République à Paris pour symboliser la « marche pour le climat » interdite en raison des attentats.

Celui donc qui affectionne les gestes forts ouvrait également à des milliers de kilomètres de là, dans la cathédrale de Bangui en République centrafricaine une « porte sainte » du jubilé de la Miséricorde, une semaine avant son ouverture officielle, le 8 décembre à Rome.

Poussant donc les lourds battants du porche de la cathédrale d’un pays en guerre civile, François l’a transformée, le temps d’un jour en «  capitale spirituelle du monde ». Il a alors appelé chacun, ici et ailleurs, à oser « l’expérience du pardon » dans la perspective paradoxale et très chrétienne où «  l’amour des ennemis prémunit contre la tentation de la vengeance et contre la spirale des représailles sans fin ». Avec une force rare, il a alors lancé ce cri : « À tous ceux qui utilisent injustement les armes de ce monde, je lance un appel.- déposez ces instruments de mort ; armez-vous plutôt de la justice, de l’amour et de la miséricorde, vrais gages de paix. » Cette « réconciliation » avec Dieu et avec les autres - maître mot du programme voulu par le Pape au cours de l’année sainte du jubilé de la Miséricorde pour le milliard et deux cents millions de catholiques -, François a aussi cherché à en montrer l’une des voies, en confessant lui-même plusieurs jeunes et en leur demandant concrètement de « travailler pour la paix qui n’est pas un document que l’on signe et qui reste dans un coin ».

Fidèle à cette philosophie de l’action qui place « la réalité au-dessus de l’idée », François s’est en revanche montré d’une grande sobriété et d’une grande prudence, lundi matin, pour l’autre grand rendez-vous de ce périple centrafricain : sa rencontre symbolique avec l’islam à l’occasion de la visite de la mosquée centrale de Koudoukou de Bangui dans le contexte pourtant explosif de l’islamisme djihadiste qui frappe notamment les chrétiens du Moyen-Orient, Daech ayant déclaré une « guerre » contre le christianisme.

Sans faire allusion à cette crise, François est même allé à l’inverse : « Chrétiens et musulmans, nous sommes frères. Nous devons donc nous considérer comme tels, nous comporter comme tels » et bannir les clivages insurmontables fondés sur «  les distinctions d’ethnie, d’appartenance politique ou de confession religieuse », car « nous savons bien que les derniers événements et les violences qui ont secoué votre pays n’étaient pas/ondes sur des motifs proprement religieux » et que « celui qui dit croire en Dieu doit être aussi un homme, une femme de paix ».

François a d’ailleurs conclu son bref discours par un appel : « Ensemble, disons non à la haine, à la vengeance, à la violence, en particulier à celle qui est perpétrée au nom d’une religion ou de Dieu. Dieu est paix, salam. »

Troisième grand axe de ce premier voyage africain : la question climatique. Dire que le pape François soutient la COP21 est un euphémisme. S’il ne s’était pas trouvé en Afrique, il se serait facilement laissé convaincre pour venir d’un coup d’aile -comme il l’avait fait pour les instances européennes de Strasbourg - participer à la séance solennelle de ce lundi 30 novembre au Bourget.

Jeudi dernier à Nairobi, au Kenya au siège africain de l’ONU, il avait estimé qu’un échec de la COP21 serait « catastrophique », en précisant : « J’espère que la COP21 débouchera sur la conclusion d’un accord global et "transformateur" fondé sur les principes de solidarité, de justice, d’équité et de participation, et qui oriente vers la réalisation de trois objectifs, à la fois complexes et interdépendants ; l’allégement de l’impact du changement climatique, la lutte contre la pauvreté et le respect de la dignité humaine. »


À Bangui, François ovationné par les musulmans.

Article du Figaro d’ARTHUR DANAH, paru dans le Figaro du mardi 1 décembre dans la page société.

À la mosquée centrale, le Pape a réaffirmé que la religion ne doit pas être instrumentalisée à des fins politiques.

BANGUI RELIGION II y a trois jours, personne à Bangui n’aurait cru ça possible. Des milliers de personnes réunies dans le quartier musulman du PK5, qui courent derrière le pape François, assis dans sa « papamobile », saluant la foule le sourire aux lèvres. Promesse(s) tenue(s) pour le Souverain Pontife, qui avait fait de son escale en Centrafrique le point d’orgue de sa tournée africaine. À la mosquée centrale de Bangui, on préparait ce rendez-vous depuis des semaines. Les banderoles souhaitant « bienvenue au Pape » étaient accrochées depuis des jours, sans que personne ne puisse vraiment le constater. Le PK5 ayant repris ses allures d’enclave pour sa population depuis quelques semaines. Des Antî-Balaka (miliciens majoritairement chrétiens et animistes) bloquaient les accès au quartier, asphyxiant volontairement la population sans que ni l’ONU ni le gouvernement ne soient capables d’y remédier. Eh bien lundi matin, en trente minutes de visite, le pape François a fait un miracle.

« On a douté jusqu’au dernier moment. Mais ça y est. On va pouvoir sortir » ALI AMADOU, UN DES MUSULMANS DU QUARTIER Si tant est qu’il perdure. L’avenue Boganda qui relie le centre-ville au quartier musulman, véritable no man’s land il y a trois jours, est noire de monde. Chrétiens, musulmans vont tous dans la même direction : le stade Barthélémy-Boganda où le Pape va célébrer sa dernière messe dans le pays. Des gens s’embrassent dans la rue, des amis séparés depuis des mois s’enlacent, se jaugent. Partout des sourires aux lèvres dans un capharnaüm assourdissant de klaxons et de crissement de pneus.

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Depuis sa « papamobile », le pape François salue la foule venue l’acclamer, lundi, dans le quartier musulman du PK5 à Bangui.

À la mosquée centrale, le Saint-Père a prononcé une brève homélie : la religion ne doit pas être instrumentalisée à des fins politiques. Il a également rappelé la nécessité de se réconcilier. Ce qui a apparemment rassuré et apaisé les communautés chrétiennes et musulmanes. Cette visite, sous haute sécurité, tout le monde la lui avait déconseillée. En premier lieu la France, qui jugeait cette étape « trop risquée ». Mais François y tenait.

Il faut dire que toutes les mesures avaient été prises pour assurer la sécurité du Souverain Pontife. Quartier bouclé dès 5 heures du matin, des centaines de Casques bleus mobilisés, certains perchés sur les minarets de la mosquée. Le Pape est arrivé sur les coups de 7h30, cerné de ses gardes du corps italiens. Une équipe renforcée par des mastodontes « venus de New York, qui protègent habituellement les plus hautes personnalités- de l’ONU », glisse-t-on du côté de la Minusca.

Théoriquement, le pape François pouvait évoluer dans une bulle. Mais pas question pour lui de s’éloigner des fidèles, François veut aller au contact, serrer des mains, embrasser des gens. Alors les gardes du corps font contre mauvaise fortune bon cœur. Le spectacle de ces hommes en costume-cravate, munis d’oreillettes, courant à petite foulée à côté de la « papamobile » du Saint-Père, le tout entouré de plusieurs milliers de fidèles, a quelque chose d’ahurissant, « Il l’a fait, il est venu jusqu’ici ! », s’exclame Maissatou, une musulmane du quartier. « On pensait que le Pape allait venir et que sa présence amorcerait le début d’un dialogue. Mais en fait, c’est carrément un miracle qu’il a fait ici aujourd’hui », affirme Ali Amadou. À ses côtés, un de ses voisins acquiesce. « On a douté jusqu’au dernier moment. Mais ça y est. On va pouvoir sortir. » Tous espèrent que cela va durer. Y compris l’ONU et le gouvernement qui misait beaucoup sur la visite papale pour relancer le processus de réconciliation, au point mort depuis les violences de fin septembre (77 morts, 400 blessés).

Dimanche, le Souverain Pontife a ouvert la porte sainte de la cathédrale de Bangui. Une façon « d’ouvrir le coeur de Dieu » aux Centrafricains. « Quiconque franchit cette porte peut espérer le pardon en échange de sa repentance », explique Mgr Dieudonné Nzapalainga. Et ils étaient nombreux devant l’édifice, bravant même le couvre-feu en vigueur depuis quelques mois. Les fidèles ont prolongé les prières jusqu’au petit matin.

Lundi, c’est au stade dit des « 20 000 places » que François, accompagné de l’imam Kobine et de l’archevêque Nzapalainga, a officié sa dernière messe centrafricaine. L’imam a été ovationné par le stade, comble, qui a scandé son nom associé au mot « unité », qui compose la devise du pays (« Unité, Dignité, Travail »). Le stade en bleu et vert, aux couleurs des pagnes arborés à l’effigie du pape François, n’avait jamais été aussi plein. Pas un couac à déplorer. Après avoir fait crier « Amen » à un peuple tout entier, François s’en est allé. Promesses tenues.

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