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Lettre à mon ami Saïd

mercredi 27 mars 2013, par Claude GRANDJACQUES

Courrier en mémoire d’un juste


Mon cher Saïd.

Actuellement, je dois avoir l’âge où tu as été brutalement arraché à l’affection des tiens. C’était il y a plus de cinquante ans. Dans la nuit du 13 au 14 juillet 1961. Exécuté pour t’être comporté en homme libre.

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Lettre à mon ami Saïd
Mon cher Saïd...

Depuis ta disparition, tu tiens une place particulière dans mon cœur. Ta fin tragique est inscrite dans mon inconscient. Bien que je ne me sente pas coupable, je porte un peu le poids de la responsabilité de ta mort.

Comme aujourd’hui encore la mémoire de cette période tragique fait encore débat, je veux évoquer ta mémoire et ton sacrifice, car tu n’as jamais démérité. Tu étais à l’époque et tu restes un citoyen algérien modèle, un citoyen au-dessus de tout soupçon dont le souvenir doit être honoré du côté de Bouzeguène au nom du rapprochement entre la France et l’Algérie.

Avant d’évoquer ton sort tragique, tu me pardonneras de parler un peu de ma personne pour expliquer comment et pourquoi et dans quel contexte j’arrivais à Bouzeguène où j’ai fait ta connaissance.

J’accomplis une partie de ce qu’on appelle le service militaire obligatoire, en Algérie, alors terre de France. Une région qui m’est parfaitement inconnue. Pendant de 16 mois, octobre 1957 à février 1959, affecté dans une unité opérationnelle, je parcours les djebels d’Oranie ou du Sud Algérois. À la tête d’une section, j’ai l’occasion d’affronter les armes à la main, comme bien des Algériens qui servent dans l’armée française, les soldats de l’ALN ou de l’A.N.P.A. (Armée Nationale du Peuple Algérien).

Un an après ma démobilisation, ayant entendu parler des SAS, je reviens en Algérie, en mars 1960. Volontairement cette fois-ci. Je veux mener un autre combat, celui de la lutte contre la misère et pour la dignité. Dans cette période dramatique, je pense avoir trouvé l’occasion de donner un sens à ma vie marquée dès le jeune âge par une éducation orientée vers le respect et l’aide au prochain. Portant le képi bleu, sans directives contraires, je vais cantonner mon action à l’administration et à l’humanitaire : aider la population, sans trop me poser de questions face aux contradictions du moment. Pour ce faire, malgré une absence d’expérience dans les taches qui me sont confiées, j’ai pour levier pour surmonter les obstacles du moment, mon statut et mon passé de jeune officier, et surtout tout à la fois l’enthousiasme et la bonne volonté de l’équipe que j’anime et des villageois qui veulent vivre plus dignement.

Lorsque j’arrive à Bouzeguène, en août 1960, je viens d’inhumer mon frère cadet Alain, mort pour la France deux mois plus tôt dans les Akbils. C’est encore une époque de grand brouillard, l’avenir est peu lisible. Chacun doit encore choisir son camp, sous peine d’être considéré comme suspect ou traître à la France ou à la cause de l’indépendance.

C’est une situation tragique et absurde car dès son investiture, la première mesure que prend le général de Gaulle est de créer, le 4 juillet 1958, un collège unique en Algérie. Ce faisant, il accorde le droit de vote à tous les Algériens y compris aux femmes. Il propose en outre dès le 23 octobre 1958, « la paix des braves ».

Par la suite l’année 1959 est marquée par toute une série de grandes opérations militaires, parmi lesquelles Jumelles en Grande Kabylie. Celles-ci brisent le potentiel militaire de l’ALN. En septembre de la même année, le général se prononce pour la mise en œuvre du principe de l’autodétermination et accompagne cette annonce d’une nouvelle offre de « paix des braves ».

L’année 1960 est marquée par la révolte des barricades à Alger, en début d’année puis par les espoirs liés aux pourparlers menés avec le FLN à Melun le 25 juin.

L’année 1961, commence le 8 janvier par le référendum qui à une écrasante majorité adopte le principe de l’autodétermination. Autres faits marquants : la naissance dans la clandestinité à Madrid en février d’une organisation contre-terroriste qui se fera appelée l’OAS ( Organisation Armée Secrète) ; la conjuration d’officiers de haut niveau (le putsch), le 22 avril ; des perspectives de paix qui traversent le brouillard ambiant (négociations secrètes à Lucerne le 5 mars, puis pourparlers à Ëvian le 20 mai - échouant à cause du Sahara-, accompagnés d’une trêve unilatérale par la France d’un mois, accompagnée de la libération de 6000 internés FLN.

Comme bien des soldats, du haut de mes vingt-quatre ans, je ne comprends pas grand-chose à la politique du moment, mais intègre parfaitement que la cause de l’Algérie française est une chimère. Portant l’uniforme français, mais ne dépendant pas hiérarchiquement de l’autorité militaire, je me cantonne donc à rattraper le temps perdu pendant si longtemps et mets en œuvre, puisque j’ai en main quelques moyens, des actions concrètes porteuses d’avenir, c’est-à-dire utiles à la population.

Pour ce faire, j’utilise le personnel et le matériel mis à ma disposition ainsi que les relais locaux à ma portée dans les villages, sans me préoccuper des options politiques réelles ou supposées de mes contacts. Parmi ceux-ci, à titre d’exemple Amroun Tahar, un jeune intellectuel originaire du village de Bouzeguène. Tu le rencontres parfois à la SAS. Il est assigné à résidence par les autorités françaises à cause de ses menées pro-FLN. Il deviendra par la suite lors de l’indépendance, le premier Président de la délégation spéciale de Bouzeguène.

C’est dans ce contexte difficile et dramatique que nous faisons connaissance. C’est en août 1960, quelques jours après mon arrivée. Bien qu’originaire du village d’Ibekarene, tu représentes alors le village d’Aït Saïd où vient d’être implanté un poste militaire dépourvu de voie d’accès. L’armée projette une route, mais n’a plus de crédit alors qu’un bulldozer est disponible sur place. Après vérifications des comptes de la SAS, je prends les travaux en charge sur les lignes budgétaires dont j’ai la responsabilité.

Avant de confier le terrain à la lame du bulldozer, il faut définir le tracé et piqueter sur le terrain, mais préalablement, cela me semble alors évident, contacter les propriétaires. C’est ainsi que nous nous rencontrons pour la première fois.

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L’ouverture de la piste vers Aït Saïd en août 1960

D’emblée je suis séduit par l’aura qui émane de ta personne. Tous tes propos sont lucides, inspirés par la sagesse et frappés de bon sens. Tu inspires naturellement respect et même admiration.

Par la suite nous nous rencontrons à plusieurs reprises. Car après l’ouverture de la route avec le bulldozer, il faudra poursuivre le chantier : installer des buses, empierrer le chemin ... C’est avec toi que je mets au point le système des chantiers de la dignité : du travail contre de la semoule, celle que je reçois pour les indigents. Il faut voir comme tout le monde a le cœur à l’ouvrage, les hommes, les femmes et même parfois les enfants, pour casser les cailloux et consolider la route.

Nous lançons également ensemble d’autres travaux : tranchée pour recevoir la canalisation d’eau, construction si ma mémoire est bonne, d’un réservoir, sans oublier la nouvelle école au parement de pierre…

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La tranchée pour recevoir la colonne d’eau alimentant la fontaine du village d’Aït Saïd.

Tout se passe dans la bonne humeur, car j’ai la chance de voir mon équipe renforcée par Philippe, un jeune sous-lieutenant non-conformiste, âgé de 20 ans, originaire de Tunisie. Celui-ci parle arabe. Malgré son jeune âge, c’est déjà un routard des chantiers menés dans des conditions difficiles en Savoie ou au Sahara. C’est lui, essentiellement qui organise les travaux réalisés sur l’ensemble du territoire de la SAS.

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La construction de l’école d’Aït Saïd en 1961 .

En avril 1961, je reçois un courrier me demandant de soumettre à l’approbation l’autorité préfectorale, la liste des futurs membres de la délégation spéciale qui doit assurer ultérieurement l’administration des communes de Bouzeguène et d’Aït Ikhlef.

Je suis en effet jusqu’alors délégué spécial pour chacune des communes, c’est-à-dire chargé seul de leur administration sans conseil municipal. J’envoie sans rencontrer de difficulté, dès le 24 avril, la liste demandée pour la commune de Bouzeguène. Elle a pour tête de liste un homme du village du colonel Mohand Ou El Hadj, Amroun Tahar . Celui-ci après l’indépendance, pendant un an, préside la délégation spéciale gérant la commune. [1]

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La liste de la délégation spéciale de Bouzeguène

Par contre pour Aït Ikhlef je ne trouve personne. Sans être devin, tout le monde pressent que l’implantation des postes sur le territoire de la commune, n’est que provisoire et que la France va se désengager. Néanmoins compte tenu des relations établies avec la population et des travaux accomplis, naïvement j’imagine qu’il s’est établi un modus vivendi avec le camp d’en face et que les représentants des villages qui travaillent de façon désintéressée pour le bien commun sont à l’abri des violences de leurs frères des djebels.

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Réunion de chantier avec l’équipe d’Hamiche Saïd

C’est dans ce contexte qu’à l’occasion d’une rencontre à la SAS, le 13 juillet, j’insiste pour que tu acceptes de présider la liste que je dois envoyer. Devant ton aimable refus, je commets l’imprudence de t’inviter à la villa pour emporter ta décision. Cette invitation scelle ton sort. Dans la nuit, tu es enlevé et exécuté…. Ton crime ? D’après ce que m’expliquera un ancien de l’ALN, rencontré en 2007 à Bouzeguène, avoir fait preuve d’indépendance et avoir pris une décision, sans avoir recueilli préalablement l’aval de ceux que nous combattions ; ce parti hégémonique qui alors, par les armes de la peur, s’est arrogé la représentation exclusive du peuple algérien.

Encore maintenant, je m’en veux d’avoir mal apprécié la situation. Ma naïveté et mon insistance dans le contexte du moment ont causé ta perte. Dans une mort brutale, tu as rejoint la cohorte des justes, victimes innocentes et expiatoires d’un système oppressant cause du conflit algérien. Celui-ci a dégénéré en violences, combats ou exactions entre Français combattant sous différentes bannières, celles de l’armée française, de l’OAS, de l’ALN et de l’A.N.P.A. (Armée Nationale du Peuple Algérien) ou d’intérêts individuels à l’occasion de règlements de compte.

« Mektoub ! » diront certains. Eh bien non, tout n’est pas écrit, surtout pas actuellement : des jeunes originaires de Bouzeguène se mobilisent pour le rapprochement entre la France et l’Algérie. Ils sont à l’origine d’un jumelage entre Aubervilliers et Bouzeguène. Alors, nous les anciens, nous avons le devoir de les aider, d’affirmer certaines vérités et de montrer la voie à suivre.

C’est pour cela que je t’écris, pour t’annoncer cette bonne nouvelle. Tu peux servir de modèle à tous les jeunes d’Algérie et de France, car avec ta sagesse, je sais qu’il n’y a jamais eu de place en toi pour la haine et que dans le fond de ton cœur tu as pardonné. À l’époque déjà tu savais ce que j’ai découvert par la suite : la violence a toujours une source, le mépris des hommes, exprimé par des systèmes oppressants d’origine coloniale ou totalitaire ou religieuse.

En 1960, tu as facilité la tâche d’un jeune officier sans expérience chargé de réaliser le chemin qui monte vers Aït Said. Aujourd’hui, à ton exemple, ce sont des jeunes originaires de Bouzeguène dont quelques uns d’Aït Saïd, qui, armés de leur seule bonne volonté et animés par le désir de construire, tracent le chemin à emprunter par la France et l’Algérie. Ils veulent mutualiser les expériences et faciliter les échanges, une occasion de mieux se comprendre et d’avancer. Alors avec ta canne, guide-les. Ils ne demandent qu’à te suivre.

À bientôt Saïd.

Pense à me faire une place pas trop loin de toi. Tu as encore tellement de choses à m’apprendre.

Claude

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En descendant d’Aït Saïd

Notes

[1] Les présidents de l’A.P.C. de Bouzeguène

- Amroun Tahar
- Sadaoui Rabah
- Belkacmi Md Chérif
- Premières assemblées
- 1967-1971 : Sadaoui Salah (correction)
- 1971-1975 : Mettouchi Hafid
- 1975-1979 : Aliane Ferhat
- 1979-1983 : Rachedi Mahmoud puis Sadji Elhadi
- 1987-1989 : Sadji Elhadi
- 1989-1990 : Mettouchi Hafid
- 1990-1993 : Akli Makkhlouf
- 1993-1997 : Aliane Ferhat puis Hanouti Saadi
- 1997-2002 : Habbi Arab puis Kessai MdArab
- 2002-2005 : Callal Omar
- 2005-2007 : Acherar Sliman 2007-2012 : Mourad Sadji.
- 2012-  : Bessaha Mourad

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1 Message

  • Lettre à mon ami Saïd 17 août 2014 23:22, par Sad Abd

    Bonjour, Juste une petite correction sur la liste des Présidents d’APC de Bouzguène. De 1967 à 1971, c’était SADAOUI Salah et non SADAOUI Rabah qui était Président de l’APC. Cordialement , Le neveu de SADAOUI Rabah

    Répondre à ce message


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