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Parcelles d’oubli

par Jean LYONNAZ-PERROUX

lundi 24 mars 2008

Après 18 mois de service armé dont douze mois comme infirmier à la garnison de Strasbourg, Jean LYONNAZ-PERROUX, entre au Centre hospitalier d’Annecy où il est affecté au bloc opératoire.

En mai 1956, comme ses camarades de la classe 1952, il est rappelé pour l’Algérie. Sa nouvelle unité, est implantée près d’Azazga en Grande Kabylie. D’abord chef de pièce mortier, il fait par la suite équipe avec le Médecin lieutenant Dumont, comme infirmier du bataillon.

Jean est un modeste. Il n’aime pas se livrer. Dans un livre au titre évocateur "Parcelles d’oubli", publié en 1990, il relate avec pudeur son séjour.

Merci Jean pour avoir autorisé la publication sur le site des extraits suivants.


A l’occasion de la préparation du DVD en relation avec Bouzeguène Europe, jean a donné l’autorisation de reproduire son livre au format pdf. Le voici intégralement. Pour lire, cliquer sur la vignette

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Parcelles d’oubli
de Jean Lyonnaz-Perroux

Ce modeste mémoire n’est pas un chant guerrier de hauts faits et de gloire. Il peut plutôt paraître désuet, tant de guerres florissantes ont eu lieu, sont en cours ou préparent notre avenir. Ridicule, en mesure de l’administration, du cynisme et de l’horreur que sont entre autres, le terrorisme, les otages, la déportation, les armes chimiques, nucléaires, la drogue, etc ...

Ce témoignage se veut sans prétention, rappeler le quotidien d’un simple soldat qui, pour certains était en vacances en Algérie, pour d’autres, un tortionnaire... un assassin et pour d’autres enfin, tout simplement ignoré, oublié ! « L’Algérie ! La pacification ! ».

Il est vrai qu’à chacun, son livre et ses chapitres.

Certains sont roses et plus ou moins teintés, mais il existe aussi les noirs que sont la guerre, la maladie ou l’accident ! En bien des points, même combat ! Refus ou acceptation ? Peur pour tous, mais on a vu des humbles devenir des braves et des durs, trembler.

Il convient donc d’être modeste en ce que pourrait être notre comportement en de telles circonstances, mais il faut reconnaître valeur et respect à ceux qui ont accepté le combat. Pour le gagner... voire même le perdre... sous quelque forme que ce soit, dans la dignité... dans l’honneur !

Je n’étais pas éclaireur de pointe, fusil mitrailleur ou char de combat, mais seulement infirmier. Celui qui ne compte guère, mais que l’on aime bien ... comme le cuisinier ! Mes fonctions s’avérèrent toutefois difficiles avec un manque quasi total de pansements et médicaments, et la non reconnaissance de la Croix-Rouge. Je n’ai jamais porté de brassard ou distinction particulière. Tout au plus, lorsque nous sortions avec l’ambulance, était-elle marquée de la Croix- Rouge, mais encore nous fallait-il une escorte. Nous avions notre armement individuel, en l’occurrence un garant(1), et pour ma part deux grenades, dont une défensive quadrillée, propre, en ultime solution, à nettoyer la place, plutôt que de me rendre ! « Palestro » oblige 1(2)

(1) Garant : fusil de guerre (2) vingt quatre rappelés furent assassinés en mai 1956, dans des conditions les plus horribles

AU BOUT DU CHEMIN. GLOIRE, OÙ ES-TU ?

Nous étions partis le matin avec un fort convoi pour atteindre la 6ème Compagnie fort éloignée. C’était le temps où nous allions vacciner tous les gars contre le typhus, et nous passions Compagnie par Compagnie. Le lieutenant Dumont, bien sûr, Monti, Brignou et moi-même. Nous avions la jeep et une remorque. C’est vous dire notre faculté de manœuvre et vitesse possible ! Ces séances de vaccination ! Une table en plein air, c’est tout. J’avais charge de stérilisation des seringues et aiguilles. Une casserole, un petit gaz, et le vent chargé de poussière ! Bonjour les dégâts ! Et bien, je n’ai jamais vu une de nos piqûres s’infecter. Nous savions travailler avec précaution, mais tout de même, avec de tels moyens ! Encore maintenant, je n’en reviens pas !

Notre séance de vaccination venait de se terminer, et nous jouissions de ce moment de détente bien gagné avant le retour, que vint se présenter au poste un kabyle d’une quarantaine d’années. Il parlementait avec les gars du poste et avec force gestes, s’efforçait de les convaincre. Le voilà introduit dans le camp, et oh ! surprise, c’est à nous qu’il est présenté.

S’adressant à Dumont :

  • C’est toi le toubib ? Viens vite, on a deux enfants blessés. Ils ont sauté sur une mine. Viens vite, viens vite !
  • Sur une mine ? Qu’est-ce que tu racontes ? - Si, si, je te dis. Viens vite !
    - Où ça ?
  • Juste là, un peu plus loin. Viens vite !
  • Avec la jeep ?
  • Oui, avec la jeep.

Hum ! Pas facile ce genre de situation. En tout cas pas prévu ! Et toujours la même question. Est-ce un piège ou pas ? Cet homme parait sincère. Il a fait vite. Il est trempé de sueur. Que faire ? Comme d’habitude !

- On y va. C’est tout à fait Dumont. Il réfléchit, observe l’homme intensément, connaît bien tous les risques, et décrète sur un ton enjoué « On y va ! » Et bien, allons-y ! Nous sommes en matinée, presque à l’heure du casse-croûte.

On a le temps et puis ce n’est pas loin.

  • À bientôt. Ne vous en faites pas !

Et c’est parti.

On n’a pas dételé la remorque. À quoi bon ! D’ailleurs, le Kabyle s’est fait une place, il est assis sur notre fourbi. Il domine notre attelage. Cette piste ou semi-route, nous ne la connaissons pas. Elle s’insinue bientôt entre deux collines sèches et pierreuses habillées de maigres arbustes. Un kilomètre ... deux kilomètres ...

  • C’est là, questionne Dumont
  • Encore plus loin, répond le Kabyle en faisant signe de la main.

Nous continuons. Trois kilomètres... Quatre kilomètres...

Ça ne rigole plus dans la jeep ! Nous sommes quatre ! Une carabine US. Deux garants. Un P.A.. Nul !

Prisonniers deux fois, par la nature et par les felIs ! La distance et les méandres font que personne ne nous entendrait. Nous sommes seuls. Non ! Le Kabyle ! Je l’ai à l’œil. Mais il est calme, presque souriant. Quel jeu joue-t-ll ?

Il doit absolument nous maintenir en confiance. Est-ce un suicidaire ou un brave père de famille ? On continue. Dumont a renoncé à poser des questions. On ne peut plus rien. À la grâce de Dieu ! Il n’est plus que le ronron du moteur et les chaos de notre véhicule et sa remorque. En étions-nous â six ou huit kilomètres, notre guide nous fait signe d’arrêter.

Nous sommes à flanc de colline. Devant nous, un petit ravin trace un sillon perpendiculaire de bas en haut

  • C’est là, sur la colline, désigne le kabyle. Cette fois, c’est complet ! À pied ? et la jeep ? On s’interroge du regard. On scrute les alentours. Rien ! Plus de sortie ! Plus de solution ! Si, une. Aller jusqu’au bout ! C’est insensé, mais comme il n’y a plus de mesure ! Nous ne sommes plus rien, dans cette immensité, aux yeux des fells. Nous en avons, tous quatre, parfaitement conscience.

Pas un mot, pas une question. Chacun vendra sa peau s’il le faut, mais ce serait tellement mieux ensemble, à tous les quatre, pour le même résultat. Pour défendre la jeep ? par exemple ! Notre faiblesse, et d’ailleurs notre seul espoir. Puisque rien ne nous est encore arrivé, c’est peut-être que réellement ils ont besoin de nous, et que vraiment deux enfants se meurent. Allons ! Assez raisonné ! Qui donc veut parler de peur, ou la laisser transparaître ?

Discrètement, le Kabyle attend.

  • On va se séparer.

C’est Dumont qui décide.

  • Je reste à la jeep, décide Montl.

C’est le mieux. C’est lui le chauffeur, et puis c’est la sienne. Il l’aime sa jeep ! « Salut Monti ».

On suit le Kabyle. On monte dans le tout terrain, sans même un sentier. Curieux ! Cent mètres ... deux cents mètres ... trois cents mètres. Et Monti ? Tout seul ? On ne le voit plus, mais on pourrait encore l’entendre. On va laisser Brignou. Il est d’accord :

  • On ne laisse pas Montl. Voilà notre dernier gars tout seuI ! l Perdu ! Mais c’est un Cantalou, agriculteur de son état, solide, calme et déterminé. Il a accepté !

Avec le temps, je me suis souvent redit le poème de le Gué de Sully Prudhomme (1839-1908) : « J’admirais le soldat qui dans la mort s’élance, Fier, debout, plein du bruit des clairons éclatants ! De quelle race es-tu ? Toi qui, seul, en silence, Te baisses pour mourir et sais mourir longtemps !. »

Sans gloire... comme tant de malades ! La peur... le courage ? « Fixe ! » les deux mon Lieutenant !..

Un regard entre nous, un petit signe de tête. On se quitte et on continue. Le Kabyle, Dumont et moi. À tour de rôle, nous portons la lourde boîte d’urgence. Encore cent mètres... deux cents mètres ... trois cents mètres, et ... nous débouchons sur un plateau où se serre tout un village. Nous approchons. Tout est désert, pas un animal, pas un homme, pas un bruit. La première petite mechta est maintenant à cinquante mètres.

  • C’est là.

Une seule entrée sombre et sans porte. N’en doutons plus, notre approche était parfaitement organisée, par le chemin le plus court sans traverser le village.

  • Mon lieutenant, c’est moi qui y vais !
  • Pas question. C’est moi. Tu m’attendras à l’extérieur.

Le ton est péremptoire, à l’égal de l’homme dont nous apprécions les qualités de cœur et la tranquille assurance. C’est bien ! Dumont termine les derniers mètres avec le Kabyle, et tous deux, en se baissant, rentrent par la petite porte. Je suis seul !...

Avez-vous eu un jour une fourmi dans votre assiette ? Je suis fourmi ! J’étais certain d’être observé, d’être suivi par des armes, à la décision d’hommes invisibles. Je fis lentement un tour sur moi-même. Rien ! Pas un signe. Pas une vie. Un grand arbre au tronc lisse. Je fais quelques mètres, et je m’y adosse, face au village et à l’entrée de la mechta... Et puis ce tronc me donne au moins l’illusion d’une protection arrière.

Que deviennent Monti et Brignou ? Que peut bien faire Dumont à l’Intérieur ? Il n’aurait pas l’Idée de me faire un signe ! Il n’est pourtant que dans une pièce ; m’assurer que nous ne sommes pas venus pour rien, sinon me rassurer ! Silence. Même le vent retient son souffle.

J’écoute tout et je n’entends... rien ! Rien ! Les minutes s’égrènent... Oh ! non. Je rêve ! C’est pas possible !

Comme au théâtre, surgissant sur scène et sortant de l’angle d’une maison, vingt ou trente gaillards en bon ordre, tranquillement, s’avancent vers moi. Ils sont habillés proprement, à la française, et en leur centre l’un d’eux est vêtu d’une grande djellaba blanche, impeccable. Tous jeunes de 25 à 30 ans. Qu’est-ce que ça veut dire ? On sait bien qu’il n’y a plus un tel nombre d’hommes valides dans les villages. Alors, que faire ? Rien, évidemment ! Et ils avancent ... Je vais enfin savoir. Mais que les minutes comme les mètres qui nous séparent sont longs ! Nous voilà face à face. Le chef en blanc a le regard droit. Tous les visages sont impassibles.

  • Nos enfants ont sauté sur une mine française.
  • Ah ! Vous en êtes sur ?
  • Absolument, nous, on n’a pas de mine.
  • Bien !
  • C’est une mine française ! C’est ça la pacification ! Les enfants !
  • Silence

Le dialogue s’établit, et je dois en ce lieu et à cet étrange instant faire appel à toutes mes ressources pour m’exprimer en français correct face à cet Interlocuteur inconnu, mais de la plus fine instruction. Il s’exprime aisément et clairement sur le sens qu’il donne à cette guerre. Je mesure mes mots et mes silences. La conversation n’est pas à mon initiative. Il est d’ailleurs plus au courant que moi de la situation politique. Je ne suis qu’un soldat. Il me semble bien que lui soit général ! Sa troupe le serre étroitement, fait bloc et reste immobile. Qu’y a-t-il dans leur dos ? Les visages ne bougent pas, mais des yeux vifs me fouillent intensément. J’ai mon garant, la cartouchière, mon couteau de chasse et mes deux grenades. Je suis inventorié, évalué. Beau gibier, en vérité ! Mais le ton s’il est sévère, reste digne et courtois. Une bonne demi-heure s’écoule en cette joute oratoire. Où veut-il en venir ? Enfin, voilà Dumont. .

La lumière l’éblouit. Quelle doit être sa surprise de me voir si fortement accompagné. Le contact avec le chef s’établit de la même façon qu’avec moi. Le même dialogue, la même assurance persuasive qu’il s’agit bien d’une mine française. Oui ! Deux enfants blessés le plus grand, 13 ans, a une main lacérée mais pouvant rester utilisable, avec une cuisse déchirée. Le tout peut se reprendre. Le second enfant, âgé de 3 à 4 ans, n’a qu’un petit trou dans le ventre, mais les chances de le sauver sont minimes.

D’un commun accord, les dispositions pratiques étant prises pour leur évacuation, l’instant est venu de nous séparer. Il n’est pas de « salamalec » ou politesses Le ton reste froid, les tenues rigides, les visages impassibles... notre embarras bien grand !

C’est le demi-tour devant cette troupe ordonnée et le retour sur nos pas, sans se retourner. Je me souviens de ce premier clin d’œil libre échangé avec Dumont. Ne pas se retourner ! Représenter la France « sans peu, et... ? ». Nous sommes de biens petits Bayard ou la cause est-elle moins noble ? À pied, dans l’herbe sèche. sous le soleil implacable et l’hostilité générale, nous étirons les mètres qui nous séparent et nous éloignent

Avant de reprendre le flanc de la colline, un coup d’œil vers l’arrière nous apprend que la troupe est toujours : figée, à la même place. Encore aujourd’hui, je ne pu me libérer de cet embarras. Nous avions porté secours, essayé le rattrapage physique de l’action perfide des mines. Mines françaises ? Mines FLN ? ... La guerre... Les enfants... La consternation dans les deux camps.

Un peu plus de haine et de passion ! Des deux enfants, le plus grand fut sauvé et le petit est mort.

Le soulagement fut grand de récupérer Monti et Brignou, de nous retrouver sains et saufs.

Pas d’effusion, pas de paroles inutiles. C’est le retour, chacun avec ses pensées.

Le soir, à Azazga, commentaires de notre « escapade".

L’État-Major en conclut :

  • Vous, si vous continuez, vous allez vous faire couper les couilles !

LE PRIX DE L’EAU !

À l’évocation de cette nouvelle page, je me sens démuni. Ce ne sont pas des absences de mémoire, mais je crois bien une volonté de refus. Refus au moment m me où j’ai vécu ces faits. Refus d’informations, de comprendre. Refus de l’absurde, et néanmoins de la réalité !

La volonté des uns de tuer les autres, et tout s’enchaîne. La pacification n’est plus que guerre ! Il ne m’en reste rien de cette nuit sinistre, sinon, à mon insu, les stigmates qui marquent ma mémoire et sans doute mon caractère et mon jugement.

Mais du moins, j’ai appris à connaître mon père, lui qui, parti à 18 ans (classe 16), est revenu blessé, gazé, a vécu l’horrible. (Verdun, le Chemin des Dames, Malmaison, Le Kemmel). Les morts, les blessés, les agonisants. Lors d’une action, ils étaient trois seulement rescapés de la compagnie ! Que dire à son silence sinon rajouter le mien ! Les drames vécus excluent leurs acteurs de la Société ou plus précisément ils s’excluent d’eux-mêmes. Ils ne comprennent plus. On ne les comprend plus. Ils essaient de s’expliquer et ... ils se taisent. À moins que ce soit ça l’expérience ? En ce cas, il est certain que personne n’en a besoin, puisqu’elle dérange et que de toute façon, ça ne veut jamais se reproduire... hélas !....

Je suis arrivé sur le terrain je ne sais comment, avec l’ambulance à toute vitesse puisque nous savions que nos gars de la 5ème partant pour la corvée d’eau étaient tombés dans une embuscade. Il fallait faire vite et nous avons fait vite puisque je ne me souviens pas. Il faisait nuit noire, et nos phares ont fouillé un emplacement pour s’arrêter sur le champ de bataille. Ça claquait férocement de partout, et les traçantes, en ricochets, sillonnaient le ciel. Tous les calibres d’armes légères donnaient de la voix. Nos gars étaient-ils encore aux prises avec les fells ? À la faveur de la nuit, ces derniers n’avaient-ils pas encore décidé de décrocher ? C’était pour moi un bruit de fond. Là n’était pas mon problème !

À ma descente de l’ambulance, je fus immédiatement pris en charge. On me dirigea vers les gars à terre, morts ou blessés. Sur un rayon de trente mètres, à la lueur des phares, je distinguais les appels d’urgence, par signes, des gars qui veillaient. Le désordre était total, c’est-à-dÏre qu’il y en avait partout et n’importe où, comme ils étaient tombés, et derrière les pierres où les copains les avaient portés, à moins qu’ils se soient eux-mêmes protégés. C’est pas possible ! C’est un carnage ! Que faut-il faire ? Courir dans tous les sens ? On veut tous me les faire voir. On veut que je fasse tout et tout à la fois, et ... je suis seul ! Ce blessé m’appelle et me tend la main. Allons, de l’ordre et raccroche-toi ! Je désigne un gars qui me paraît calme.
— Toi, prends la torche et montre-moi les hommes un par un.

Il fait noir. Le faisceau de lumière me fait découvrir la première ombre. Immobile, de face, le bras cache la tête. Je découvre le visage. Il est livide, les yeux fixes. Je touche les pupilles. Aucun réflexe. Le pouls ? Rien. Trop tard pour celui-là. À un autre ! Après, je ne sais plus.

J’ai coupé des vêtements, fouillé des corps, évalué des blessures, abandonné les morts, classé les blessés par priorité. Cinq blessés graves dont deux très graves. Il faut faire vite et au mieux. Mon fidèle couteau ouvre les treillis. Je dégage rapidement les plaies.

J’encourage les moins atteints, et concentre mon attention aux cas les plus graves. Deux particulièrement risquent de me filer ! Le premier a une balle à la base du poumon. Quels dégâts ? Hémorragie en cours ? Tiendra, tiendra pas ? Le pouls est faible. Une Syncorthyl, vite, et on verra. Je m’occupe du second. La cuisse droite est littéralement éclatée par une bille ronde. Le fémur est brisé. Les chairs et le sang font un ensemble avec le treillis. Par quelle chance, la fémorale est-elle toujours en fonction ? Et où est-elle ? Ne vais-je pas l’ouvrir à la moindre sollicitation ? Extrême prudence, mais il faut agir. Piqûres de soutien cardiaque, et morphine, et là, vraiment, dans l’action, je fais alliance avec ce gars à la lampe torche que je n’oublierai jamais.

À ma demande, il me déniche le nécessaire à confectionner une attelle. Entre-temps, j’ai établi un pansement compressif. Il faut atteler le tout. Il soutient la jambe en traction comme je lui ai demandé. Il est précis, efficace. Trop, c’est trop ! Le blessé souffre et appelle.

Je demande à mon aide de s’occuper de la tête, moi je fais le reste. Il a compris, et comme une maman, je le revois encore, il prend la tête du blessé, le détourne de sa jambe et de mes gestes, et lui parle... lui parle abondamment. Il faut le faire, croyez-moi ! Et c’est tellement important ! calmer, rassurer un soldat qui vient de sauver sa vie, et à quel prix, et qui une seconde fois risque de la perdre ! Il faut absolument éviter qu’il ne s’affole. Il faut absolument que je finisse l’attelle, et nous y parvenons dans une entente parfaite de gestes et de pensées.

  • Qu’est-ce que tu fais dans le civil ?
  • Je suis boucher !

Allez, vite, on charge. Priorité aux deux grands blessés que nous installons à mi-hauteur pour les avoir sous la main. Je me retrouve coincé entre deux brancards de chaque côté et un entre les jambes. Le blessé du poumon a bien réagi au soutien cardiaque, mais pour combien de temps ? C’est déjà une grande chance ! En route ! Et quelle route ! 50 à 60 kilomètres, secoués dans cette étuve de moiteurs humaines et de sang.

Quelques plaintes s’échappent, mais sans plus. Des vraies ! arrachées par les chaos. La faible lueur du plafonnier me permet les quelques gestes indispensables. Contrôle des pouls. Piqûres à l’un. Piqûres à l’autre sans changement d’aiguille et à travers les treillis. Pas le choix ! c’est comme ça ! À l’arrivée à l’hôpital de Tizi-Ouzou, mes cinq gars sont toujours vivants. Je ne me souviens plus de rien. J’étais anéanti, vidé, pris de nausées. J’effectuais le retour sur un half-track en plein air ... en pleine nuit.

Qu’êtes-vous devenus mes braves ? En quel coin de France êtes-vous oubliés, bousculés par la vie, ignorés dans vos blessures et vos angoisses ?

Vous avez eu quelques millimètres de chance de plus que les trois copains que nous avons laissés sur Ie terrain. Vous étiez huit ! Aurais-je la chance de vous revoir ? Peut-être n’ai-je pas parfaitement réussi ? J’aimerais savoir, mais croyez-moi, je n’ai pas pu faire mieux ! Et n’oubliez pas... le petit commis boucher !.....

-  LE FELLAGHA BLESSÉ .

On me l’avait livré comme un ballot de linge sale ... vivant, ou plus précisément encore vivant ! Au cours d’une sortie, nos gars avaient accroché un groupe de fells, et dans la débandade, ces derniers avaient abandonné les ânes transporteurs dont un portait un homme attaché sur son dos. C’était un fellagha gravement blessé.

Nos gars eurent le mérite de ne point l’abandonner, et c’est pourquoi, après maintes difficultés, ils me le rapportaient sur un brancard. Ils étaient fourbus, jaunes de poussière, et donc soulagés de me remettre leur fardeau avec quelque chose comme « t’en feras ce que tu voudras !

Bien sûr, et j’en ferai quoi ? Il fait nuit maintenant. Aucune évacuation possible.

Voyons au moins de quoi il souffre. Nous le rentrons à la lumière. Vous le décrire ? Une loque humaine. Vêtu de haillons, et si peu. Un pantalon, une chemise enduits de sueur et de poussière. Il est squelettique, livide, crasseux. Il ne parle pas, ses yeux tournent en tous sens, terrorisés, déséquilibrés. Il y a de quoi ! Un pansement individuel imprégné de sang noir et séché tâche d’obstruer un trou de la grosseur d’une balle de ping-pong, et situé dans le dos à la base du poumon droit. Un trou plus petit, sans doute l’impact d’entrée, est de face, juste au-dessous de la clavicule. À son état, ça fait des jours qu’il doit être attaché sur un âne. Et il est toujours vivant ! C’est incroyable ! Quel tracé miraculeux a bien pu suivre la balle pour qu’il ne soit pas mort sur place ? Il est vivant ! ce qui laisse à penser qu’il a peut-être encore sa chance.

De sa connaissance du poilu de 14, mon père me disait qu’un homme est plus dur qu’un chien. J’étais devant le cas. Inexplicable, mais une chose sûre et positive, la balle était bien sortie. J’ai pansé ses plaies du mieux que j’ai pu, donné à boire, piqûres et... dodo ! Oui ! Mais où ? Pas question de le mettre sous le hangar qui nous servait d’infirmerie. Refus catégorique de certains. Le laisser dehors ? Impossible, avec la fièvre qui le secouait. Pas le choix, je l’ai pris avec moi. Je l’ai installé dans ma piaule sur son brancard, et j’ai rejoint mon lit de camp en ayant bien la précaution d’évacuer toute arme, sauf un PA sous ma tête et une lampe torche. On ne sait jamais, mais tout de même, c’était un mourant.

Eh bien, dans la nuit, un bruit furtif m’éveille complètement. Je saisissais doucement mon PA et j’allumais. Nous fûmes aussi surpris l’un que l’autre. Le moribond était debout ! Instinctivement, mon PA s’était braqué sur lui. Il s’est vu perdu ! Les premières secondes de stupeur passées, il s’est mis à trembler comme une feuille de tous ses membres. L’effort qu’il venait de réaliser, sa faiblesse extrême, ses yeux chaviraient de nouveau. Je me suis levé. Je l’ai remis couché et, vaincu, il n’a pas rebougé de la nuit.

Le lendemain, nous l’avons évacué sur l’hôpital de Tizl.-Ouzou. Je l’accompagnais et je l’ai introduit dans une salle commune réservée aux fells et gardée par deux gendarmes, PM à la hanche.

À quelque temps de là, étant à l’hôpital, je passais m’informer de ce qu’étaient devenu ce fellaga confirmé, et le jeune garçon blessé par la mine. Je fis irruption dans cette grande salle sombre, sans fenêtre. L’ambiance était encore plus sombre.

Les hommes étaient tous allongés sur leur lit, et silencieux. Dans cette atmosphère de glace, et me demandant ce que j’étais venu faire en cette galère, je vis se lever et venir à ma rencontre avec un large sourire, mon fellaga, complètement ressuscité. La baraka, ça existe ! Il venait là de faire un acte de courage. Pas un de ses coreligionnaires n’a esquissé le moindre geste d’approbation. J’étais l’ennemi et je ne sais ce qu’a pu donner, entre eux, la suite de leur conversation. Nous nous dirigeâmes ensemble vers le jeune kabyle qui, sur son lit, était fort embarrassé. Il allait pour le mieux, et ses blessures étaient en bonne voie de guérison. Bien sûr, son petit frère n’avait pas survécu.

J’al eu à soigner d’autres prisonniers. L’un d’eux sur le départ me dit :

  • À toi, je peux bien le dire, oui, je suis fellagha ! Que devais-je faire d’une telle révélation ? Il était persuadé qu’il me quittait pour .la « corvée de bois ».

Y avait-il vraiment tant de bois à faire ?


…..Pour notre bataillon de rappelés, ce fut cela les joies de la quille, et nous arrivâmes à Lyon dans la soirée. Je sortis de la gare, sac sur l’épaule, pour découvrir avec stupeur et égarement, une rue illuminée, active,joyeuse à cent lieues de nos conditions physiques et morales du moment.

Je n’attendais rien ... Je ne voulais rien ... mais j’eus le sentiment que s’ouvrait en moi, comme pour tous les soldats d’Afrique et, sans doute de toutes les guerres, une blessure qui serait bien longue à guérir, faite d’incompréhension, d’ignorance et ... d’oubli.

- LE PAQUETAGE

Je devais remettre mon paquetage à la gendarmerie du canton, ce que je fis dans les meilleurs délais, trop heureux de me libérer réellement.

Je me présentais devant deux gendarmes de service, et nous commençâmes l’inventaire. Ils étaient en possession d’une liste réglementaire et appelaient chaque effet que je tirais de mon sac : maillots de corps, slips, chemises, ceinture de flanelle, treillis, chaussures, etc ... Certains vêtements étaient usés, mais propres. Tout y était ... ou presque ! Il manquait ma ceinture et ... une paire de chaussettes ! Oh, ne riez pas ! Elles manquaient réellement.

L’affaire était sérieuse, et devant cette tournure inattendue et sévère,je me pris au jeu et jouais l’imbécile. Il s’ensuivit maintes suppositions : usure, perte, vol... Bien sûr, je n’ai pu me prononcer et je laissais mes deux gendarmes dans un réel embarras ! Vous devinez que j’en étais très heureux ! Quelle sombre affaire !

Entre nous, la ceinture je l’avais à la maison, mais je tenais à la garder, mais les chaussettes ! ... Aucune idée !

S’ils avaient su, le comble pour soldat, j’ai perdu mon fusil dans la nuit où j’ai trié les blessés des morts. Personne ne m’a fait d’ennuis. Simplement, on m’en a procuré un autre ! Enfin, l’incident était clos, et je le pris avec humour et sans colère.

L’incident était dos ? Peut-être ! Le lendemain matin, mes deux représentants de la loi étaient à la maison. Encore dans l’esprit militaire, j’ai pensé à quelque omission administrative. À une près ... n’est-ce pas ?

Eh bien, il s’agissait toujours de mes chaussettes. Leur chef, autorité suprême, exigeait un rapport et donc enquête sur cette ... voyons, ... mystérieuse disparition.

Là, je vis rouge. Il y a tout de même des limites ! Ils n’eurent pas de peine à établir le rapport. Je le leur dictais et il est sans doute toujours aux archives du canton : j’al perdu ma ceinture et ma paire de chaussettes dans la nuit du 21 au 22 novembre 1956, entre Alger et Marseille !...

J’espère que le chef a apprécié... libre à lui de continuer les recherches !

Le calme est revenu. Je n’ai donné, il est vrai, que six mois à la France où ... à l’Algérie ! Combien ont donné plus... de leur jeunesse, de leur santé, de leur vie, et officiellement je n’ai perdu que ...

N’en parlons plus !

Jean LYONNAZ-PERROUX

Les droits d’auteur de son ouvrage ont été versés au profit de l’œuvre du Père Brothier, les Orphelins et apprentis d’Auteuil.

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