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Gueules cassées. Sourire quand même !...

vendredi 26 juin 2009, par Jean-Marc BOCCARD


Les séquelles physiques ou morales de la guerre d’Algérie ont été plus nombreuses qu’on se l’imagine.

Pour certains le cauchemar est toujours présent 50 ans plus tard.

Merci Jean Marc d’avoir su faire parler Pierre. Un témoignage qui nous révèle un héros du quotidien. Un modèle de courage.


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Gueules cassées

"Sourire quand même", Pierre Nicollin a fait sienne cette devise des "Gueules Cassées" dont il est l’un des délégués régionaux.

Il témoigne : Je suis né le 11 août 1938 à Annecy. Notre famille comprendra quatre enfants : trois garçons et une fille. Notre frère aîné s’engagera pour servir en Indochine. Nous nous installerons, avec notre maman, à Cran Gevrier. Elle y travaillera d’ailleurs aux Forges de Cran. Après l’école primaire, à 14 ans je suis entré au centre d’apprentissage de la Société Nouvelle de Roulements. Je ferai carrière comme agent technique chez S.N.R. de septembre 1952 à septembre 1989.

Septembre 1958 : je suis incorporé avec la classe 58-2A et je rejoins le 1er Régiment de Hussards Parachutistes à Tarbes (quartier Larrey). Quatre mois de classes et le 15 février "l’El Mansour" s’éloigne des côtes françaises pour une destination inconnue. Je ne savais pas qu’un cruel destin me frapperait moins d’un mois plus tard.

Ma maman s’était fait beaucoup de souci à mon départ de la maison. Moi, je n’ignorais rien : des voisins étaient déjà partis, il y eut des morts dans mon quartier. Nous sommes allés à l’hôpital de Desgenettes faire une visite à un appelé qui habitait en dessus de chez moi et qui avait été blessé à Souk Arrhas. Je me souviens, il occupait la chambre 32. Une année plus tard elle sera la mienne !

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Tamda. Grande Kabylie

D’Alger, je rejoindrai le 13ème Régiment de Dragons Parachutistes, son PC pour débuter à Azazga, puis dans la foulée son 3ème escadron à Tamda (Kabylie). Le poste est installé dans le douar. Je reçois en dotation une carabine US et je deviens le pilote d’une automitrailleuse

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Automitrailleuse d’origine anglaise

d’origine anglaise. Ces A.M. ont remplacé les chars. Montées sur pneus, c’est important pour la suite, elles n’ont qu’un pilote et un chef de voiture tireur à l’AA52. On participe à quelques bouclages.

Début mars 1959, on part pour une opération de quatre jours dans la région de Dra el Mizan. À notre retour, notre Capitaine demande au Chef de Peloton d’encadrer la jeep de son adjoint, le Lieutenant Potier, par deux A.M. Il doit se rendre à Azazga, distant de 30 km. Vers 17 heures, après avoir vérifié l’armement et fait le plein, on prend la route qui conduit à Azazga.

À la sortie de Tamda, une grande courbe précède un pont métallique et rejoint la RN 12. Dans ce virage, à 100 m au plus de notre poste, l’A.M. que je pilote, en queue de convoi, est frappée par la foudre…

Nous nous étions protégés de l’orage violent en verrouillant toutes les trappes du véhicule. Les pneus devaient nous protéger de tous risques… la foudre a tout de même frappé, semble-t-il attirée par notre antenne radio. À l’intérieur, tout ce qui était combustible a instantanément pris feu : radio, vêtements, accessoires…

Choqué, je lâche le volant et l’A.M. escalade le talus et s’arrête contre un arbre. L’enfer…Le Maréchal des Logis Aimé Bonnenfant, chef de voiture et tireur de l’A.M., malgré de graves brûlures aux mains, parvient à ouvrir la tourelle, je hurlais…Par chance, si je puis dire, un deuxième convoi suivait le nôtre emmenant un blessé à Tizi-Ouzou. Ils nous arrachent littéralement à ce qui n’est plus qu’un cratère de feu et de flammes. Une explosion, qui aurait pu nous être fatale, retentit, mais nous étions dehors. Je me roule sur la route pour éteindre ce qui reste de mes vêtements.

La jeep nous emporte à l’hôpital de Tizi-Ouzou. L’ascenseur est en panne et c’est un infirmier qui me porte jusqu’au service. Une piqûre m’endort. Mes vêtements sont découpés. Tout le haut de mon corps disparaît sous des bandages de tulle. Momie vivante, je souffre terriblement et je souffrirai encore longtemps sous ces bandes légères qui m’emprisonnent. Un ophtalmologiste parviendra à soulever mes paupières tuméfiées pour constater qu’un jour je pourrai à nouveau voir, le jour où je pourrai enfin ouvrir les yeux.

Trois mois seront nécessaires. J’entends également, mais ma bouche déformée par le feu me condamne à refuser toute alimentation. Avec émotion, je me rappelle ces Légionnaires de l’hôpital Maillot, qui, avec beaucoup de patience, imaginèrent les bons gestes pour m’alimenter.

À Tizi Ouzou, je resterai jusqu’au 1er avril 1959, à Maillot jusqu’au 11 avril 1959, sans jamais bénéficier des soins appropriés à mon état. Mes plaies, sous les bandages de gaze, s’infectaient. M’avait-on déjà condamné ? Beaucoup plus tard, ayant recherché Aimé BONNENFANT et l’ayant finalement retrouvé, celui-ci me remettra deux photos prises sur nos lits de douleur à Tizi-Ouzou. Alors m’est revenu le souvenir de cette inénarrable souffrance.

Le 11 avril 1959, je suis rapatrié sur Lyon par un avion sanitaire "Nord 2501" René BLANC, qui sera pâtissier à Evian, était du voyage ! Je le retrouverai, beaucoup plus tard, au cours d’une belle journée de ski, dans une benne du téléphérique des Grands Montets. Quand je dis, je le trouverai, c’est plutôt lui qui eut ce pressentiment et vous devinez pourquoi !

À Bron, une ambulance nous conduit au Centre des Grands Brûlés de l’Hôpital Édouard Herriot. Je devais encore attendre une nuit avant d’être pris en charge. La raison ? L’assistante du médecin chirurgien qui fera des miracles pour moi, me l’avouera un jour : "et celui-là on va le prendre comment ?" aurait avoué, le soir de mon arrivée dans son service, le grand Patron.

Je bénéficie enfin des soins appropriés, j’avais maigri de 10 kg ! Deux années et demie de soins, 24 opérations m’attendent. Et la famille, me direz-vous ? Pour eux : un drame ! Je donnais régulièrement de mes nouvelles. Quand la source s’est tarie, ma maman s’est très vite inquiétée. Quatre semaines après l’accident, une assistante sociale est venue l’informer. Mais ce n’est qu’à Lyon qu’ils ont pu, enfin, venir me voir.

Ma chambre était stérile et l’on s’est parlé au travers d’un hygiaphone. A cette date, je ne m’étais pas encore vu et j’ignorais tout de ce que serait demain mon visage. D’avril à juillet, débuteront les premières greffes de la peau, les principales. D’autres suivront, réalisées par les mains de fée de mon chirurgien, celui du premier jour, celui qui un instant a douté et qui, ensuite, a réussi ce qui paraissait impossible.

J’ai été démobilisé en octobre 1961. A suivi une période de convalescence et j’ai repris le travail en février 1962. Il fallait aller de l’avant, j’ai souffert physiquement, je souffre encore parfois. Tout ça n’est rien relativement à la souffrance morale. Alors les Amis sont venus. Ils m’ont accompagné sur les chemins de la ville que nous parcourions ensemble pendant notre jeunesse.

Et puis, un jour, je me suis enhardi, j’y suis allé seul, je n’avais plus peur de moi…Créer une famille me paraissait impossible. Je me suis fait une raison. Pourtant, en 1974, j’ai rencontré ma future femme. Elle travaillait, comme moi, chez SNR. En 1976 nous nous sommes mariés. Elle avait déjà deux filles nées d’un premier mariage. Je les ai adoptées. Elles nous ont donné cinq merveilleux petits-enfants.

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Notre camarade courage

Je ne veux pas terminer sans évoquer le combat que j’ai encore mené pour obtenir une pension à hauteur de ce que j’avais vécu, subi et que je subissais encore. Au départ, j’ai été pensionné "au lance-pierres" à 95 %. J’ai donc du travailler rapidement à mi-temps. Le Capitaine chargé d’évaluer le taux d’invalidité m’a un jour annoncé, lisant ses barèmes : 50 % ! Je ne me suis pas dégonflé et lui ai dit "vous ne pensez pas que je mérite mieux que çà ?" "Certainement" m’a-t-il répondu "votre invalidité se situe entre 50 et 95 % mais on nous demande de toujours retenir le taux le plus bas. Il vous reste le recours par le biais des associations !" C’est ce que j’ai fait.

J’ai connu à plusieurs reprises le Tribunal des pensions militaires dont les décisions se font attendre plusieurs années, quatre parfois, pour décourager les demandeurs. J’ai appris le fonctionnement de ces Tribunaux, ai acquis le barème des invalidités, acheté le code des pensions, me suis fait élire trois ans comme assesseur ! Je suis aujourd’hui pensionné à 100 %. J’ai aussi beaucoup milité dans les Associations de blessés. En 1964, j’ai adhéré aux "Gueules Cassées". J’ai remplacé le délégué régional à son décès en 1987. J’ai adhéré à l’UDC en 1973 quand la section de Cran Gevrier a été créée. J’ai sauté à nouveau en parachute, en Israël !...

Comme venait de me le dire Pierre, j’ai marché à ses côtés sur un chemin où il n’y avait pas que de la souffrance. J’ai découvert en plus de la grandeur d’âme.

Annecy, le 10 avril 2009, témoignage recueilli par Jean-Marc BOCCARD.

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