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Souvenirs d’un guide chamoniard, instituteur à Haoura.1957-1959 .

samedi 6 août 2011, par Claude GRANDJACQUES

  • Claude, il faut qu’on se rencontre. J’ai des photos à te donner !....

C’était le vendredi 7 janvier 2011. Il était 19 h 30, je quittais discrètement la salle du Bicentenaire de Chamonix où, devant une délégation importante d’anciens d’AFN de Chamonix, je venais de donner une conférence sur les causes profondes de la guerre d’Algérie et sur les SAS.

La section locale des anciens d’AFN tenait son assemblée annuelle sous la houlette de son président Pierre Porthier. Celui-ci m’avait invité à faire cet exposé. Comme j’avais le sentiment d’avoir un peu dépassé le temps qui m’était imparti, je m’éclipsais discrètement en emportant mon matériel.


A cette occasion j’évoquais pour la première fois, devant un auditoire concerné et attentif le fait qu’il conviendrait de songer à honorer à l’avenir, non seulement la mémoire nos compagnons tombés en Algérie, mais également la mémoire de nos adversaires d’alors.

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Combattants de l’ALN, originaires du Beni Zikki, morts au champ d’honneur pour l’Algérie indépendante

Pourquoi ? Parce que le combat de ces derniers était inspiré par le désir de vivre libres et dans la dignité : faute d’être considérés comme des citoyens français à part entière, ils ont préféré mourir pour la citoyenneté algérienne dont ils ont fait la conquête par les armes. Leur combat doit inspirer le respect et même l’admiration. En effet si les Algériens au lieu d’être traités en sujets français avaient été traités en citoyens français, il n’y aurait jamais eu la guerre.

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Morts pour la France, en Algérie, originaires du pays du Mont Blanc

Ce fut une découverte pour un auditoire attentif. Personne n’avait jamais entendu parler de la distinction entre sujets et citoyens français. Après ces révélations, chacun se montra au diapason avec la démarche envisagée.

Cette présentation sera reprise par Jean Marc en présence des lycéens des classes terminales du Lycée du Mont Blanc à Passy, le mardi 12 avril. Pendant ce temps-là, j’en parlais de mon côté lors de mon séjour à Bouzeguène. Les réactions en ma présence ont toutes été positives et n’ont alors soulevé aucune objection, bien au contraire.

Celui qui m’avait rejoint sous le porche du hall d’entrée de la salle du Bicentenaire est Armand Comte. Pas tout à fait un inconnu pour moi, puisque j’avais eu des contacts téléphoniques avec lui, 4 ans plus tôt lors de la sortie du livre « des Miages aux djebels ». Il m’avait alors parlé d’Haoura où il était en 1957. Depuis nous n’avions pas eu de contact.

La projection du diaporama sur l’école d’Haoura a suscité chez lui de fortes émotions et fait ressurgir tout un passé : il a été l’un des premiers instituteurs à Haoura.

  • Bien sûr que nous allons nous revoir. Ne voudrais-tu pas rédiger tes souvenirs ?
  • J’ai un album de photos. Mais pour écrire, c’est un autre problème. Viens me voir.

Après cette entrevue très brève, quelques jours plus tard, alors que la pluie et l’humidité plombent de façon insidieuse les rigueurs de l’hiver, je me présente chez Armand, un Chamoniard pur souche.

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Armand Comte chez lui à Chamonix en janvier 2011.
Il présente à Claude son album de photos de l’école d’Haoura. 1957-1958.

D’un naturel plutôt réservé, amoureux de la nature et des grands espaces, à son âge il aime encore aller couper le bois en forêt. Il va ensuite le débiter, le fendre et l’empiler. C’est un sage qui connaît la valeur des produits de la nature.

Celui-ci me fait entrer dans la pièce de séjour. Le poêle à bois diffuse une douce chaleur qui met en confiance et facilite le contact. C’est autour d’une tasse de café que ce guide de haute montagne pour lequel les aiguilles de Chamonix n’ont aucun secret, me raconte son histoire.

  • À l’issue de ma formation à l’école normale, en 1955, je suis nommé à l’école des Frasserands, un petit village situé entre Argentière et Montroc.

Début mars 1957, après quatre mois de formation militaire à Annecy, dont je garde un très mauvais souvenir, je bénéficie d’une semaine de permission à Chamonix. Comme pendant cette semaine de repos, le temps est détestable, je suis presque content d’arriver à Alger : le soleil est radieux et la température est clémente.

Le surlendemain de mon arrivée en Algérie, je découvre Haoura. Le secteur me plait : je suis dans une région montagneuse et boisée donc pas dépaysé. Le poste militaire est dominé par la Main de la Fatma, une belle paroi rocheuse près du village de Berkaïs.

Je suis sans attendre affecté à l’école pour remplacer deux collègues : Perroud, instituteur dans le civil et de Vilmandy. Ils ont ouvert l’école il y a environ six mois et vont être démobilisés. J’apprends par eux que depuis longtemps les villageois réclamaient des écoles dans cette vallée très peuplée. Il a fallu que l’armée s’implante à Haoura pour qu’ils obtiennent satisfaction et qu’une route carrossable permette enfin d’atteindre le village ! Que de temps perdu par l’administration française !...

Depuis l’ouverture de l’école, Perroud et de Vilmandy ont fait du bon travail : les élèves commencent à comprendre et à parler le français. Ils chantent « Au clair de la lune », « La mère Michèle », « Alouette, gentille alouette »,« Cadet Rousselle a trois maisons. » .

Pendant 2 à 3 mois, je suis aidé par un jeune du village Berkat Ouramdame. Il a vécu en France et sert d’interprète. Compte tenu des bases déjà apprises et assimilées, je peux commencer rapidement l’apprentissage de la lecture, de l’écriture et du calcul.

L’arrivée de Jean Pilchen que les enfants appellent « Farmasse », permet de répartir les effectifs : lui s’occupe des petits, moi des grands.

En plus de l’enseignement, nous nous efforçons, en relation avec l’infirmier du poste, de soigner avec les moyens dont nous disposons, les plaies diverses, les brûlures, les affections de la peau, surtout à la tête, les problèmes aux yeux.

En outre, presque quotidiennement, nous leur donnons des compléments alimentaires sous forme de lait, biscuits de l’armée, sardines. La plupart sont en effet sous alimentés, leurs parents n’ayant pas l’autorisation d’aller se ravitailler.

De temps en temps nous achetons pour les hommes, ce qui est rigoureusement interdit, du tabac à priser « Bentchicou » ou « La mouche ». C’est Rabah Saïb, un sergent originaire de Rouiba, ou parfois Ali Aliane d’Alger, qui se charge des emplettes.

Pendant 7 ou 8 mois, l’école est installée dans la djemaa au centre du hameau de Berkat. Nous pouvons ainsi bavarder avec les hommes qui se réunissent en face de l’école. Ils parlent très bien le français et pour cause, certains ont travaillé à Marseille, à Paris, dans l’Est. Il y a Bourah Tahar, Azzoug Ali, Azzoug Amara, Azzoug Belkacem, Attiche, Chaalal, d’Haoura, amputé d’une jambe à la suite d’une blessure de guerre en France….

Mes élèvent s’appelent Achoui Mohand, Achoui Mouloud, Achoui Salah, Achoui Saïd, Ajir Zorah, Allouche Djida, Allouche Mohand Akli, Allouche Moussa, Attiche Mohand, Azzoug Mohand Amziane, Azzoug Mohand Ou Idir, Azzoug Rachid, Bouab Akli, Bouab Mohand, Berkat Mohand, Boufferache Yamina, les 3 sœurs Bourah ( Fatima, Fatma, et Kartsouma), Chaalal Mohand, Chaalal Saïd, Kessaï Zohra, Kessaï Ounissa, Mesbahi Arezki, et sa cousine Fatima qui était une des meilleures élèves, Mesbahi Mohand, Saïdani Sadiah, Saïfi Arezki, Yakoubi Mohoub, Yakoubi Taklit , Younsi Mohand, Younsi Saïd, Zatout Ali, Zatout Madjid. La liste n’est pas complète.

À la fin de l’année 1957, l’école déménage près du camp : nous sommes installés sous deux tentes.

Pendant l’hiver 57/58, avec mon copain Jean Pilchen, on se lève la nuit la nuit pour dégager la neige qui s’amoncelle sur les tentes. Pour éviter qu’elles ne s’effondrent sous le poids de la neige, nous les soulevons depuis l’intérieur. C’est pendant cette période que toujours avec mon copain, nous mettons à l’abri dans l’école, sous la tente, pendant la nuit, une vache transie de froid perdue dans la tourmente !...

Sur cet emplacement au cours de l’année 1958, sont construits deux bâtiments en dur. Pour aménager le soubassement, on commence avec un gars d’origine pied-noir, qui travaille mal. Il est remplacé par des Kabyles : Djaffar, un jeune qui vient d’effectuer son service au 22e BCA, et deux autres Amida et Yaya. L’un d’entre eux est roux. Ils sont tout à fait qualifiés : avec mon copain, nous sommes les manœuvres.

Les enfants de Haricq rejoignent l’école au cours de l’été 1958. Ils arrivent, accompagnés par deux gars du village venus les inscrire, les garçons d’un côté, les filles de l’autre. En voyant leurs habits, j’ai l’impression que leurs familles sont plus aisées que celles d’Haoura. Ils ont envie d’apprendre. Parmi eux : Ourida Bellabas, Hamouche Dabiha, Hamouche Malha, Bellabas Ouardia, Hamoudi Zorha, Bellabvas Youssef, Hamoudi Tamazoust, et bien d’autres dont j’ai oublié les noms….

Je ne leur fais pas la classe très longtemps et ne possède malheureusement pas de photos des enfants de Haricq.

Je quitte Haoura en janvier 1959 pour revenir à la vie civile.

Dans ma carrière d’enseignant, la période d’Haoura est celle qui m’a le plus marqué.

Lors de mes activités de guide de haute montagne, en gravissant les aiguilles de Chamonix, mes pensées volaient souvent vers les Beni Zikki. Je songeais souvent à ces jeunes enfants qui m’avaient été confiés dans ce contexte si éprouvant. Comme à tous les élèves dont j’ai eu la charge, j’ai essayé de leur inculquer ce que nous-mêmes avions eu la chance de recevoir. Modestement j’espère avoir contribué à les préparer à mieux affronter leur vie d’adulte.

Que mes anciens élèves, devenus maintenant eux aussi grands-parents, sachent qu’à Chamonix, il y a un chibani qui pense encore à eux !

Que ces photos qui reflètent ce qu’avec d’autres nous avons essayé de transmettre pour bâtir un monde meilleur, soient un trait d’union entre les cœurs, entre les générations et entre les Alpes et le Djurdjura.

Merci à Claude d’avoir pris l’initiative de faire retour de ces photos via Internet. Elles ne sont pas d’une grande qualité artistique. Elles traduisent cependant des tranches de la vie quotidienne avec ses moments de joie et d’insouciance dans la misère du moment.

À noter que les photos ne sont pas présentées dans l’ordre chronologique.

À l’échelle du temps, quelle importance !...

Amical bonjour à tous depuis Chamonix, au pied du Mont Blanc (4810 m).

Armand, « chir voutertizine », l’instituteur joufflu.


Pour découvrir les autres facettes de notre ami Armand, je me suis permis d’établir des liens Internet .

http://compagniedesguidesdechamonix...

http://www.mineralogie-chamonix.org...

http://compagniedesguidesdechamonix...

Pour respirer l’air des cimes autour du Mont Blanc aller sans hésiter à

http://www.alainherrault.com/fr/act...

« Edito d’Alain Herrault 180° au pays du Mont-Blanc"

Vous comprendrez ce qui motive les guides de haute montagne.

Portfolio

Album photos de l'école d'Haoura

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9 Messages de forum

  • Merci à Armand d’avoir donné ces photos à Claude afin qu’il en fasse profiter le plus grand nombre de personnes.Sur un grand nombre de ces clichés j’ai reconnu beaucoup de mes anciens élèves qui, pour certains ,ont fait une brillante carrière. J’ai pu, grâce à toi, Armand, voir les débuts de l’école de Haoura dans des conditions très difficiles. Vous avez fait du bon boulot car ces élèves étaient parvenus au niveau du " Cours Moyen" à la rentrée de 1961. Pendant 19 mois J’ai continué votre travail avec le sergent Gérard BRAILLON et Jean-Louis SAHUT , instituteurs que tu as du connaitre, puis avec Jean-Pierre CHATEAUDON. L’école a été fermée en février 1962 mais j’étais déjà revenu en métropole.

    Mais une question me taraude l’esprit : As-tu repris le métier d’instituteur ou es-tu devenu un guide de Haute Montagne à temps complet après ton service militaire ?

    Tu n’es pas le seul à avoir eu des relations conflictuelles avec un sergent et un adjudant. Pouquoi tant d’animosité envers les "intellectuels" ? Chaque fois que je rencontrais l’adjudant de compagnie il me disait : " Des fonctionnaires, j’en ch... tous les matins." Il est vrai qu’il déjeunait avec un petit rosé.

    Encore merci Armand pour tes photos et également merci à Claude pour ce porto-folio.

    Daniel PAJOT

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  • merci gradjacques pour ces belles photos, une question : vous étiez ou pendant le massacre à AHRIK juin 1960 ? au lieu dit :(ICHARRAVEN) pourquoi vous n,avez pas parler de ce carnage mr claude ? ;; ;; je reviendrais avec d’autres questions merci.


    un citoyen du village ahrik immigration. ,,,,nagyv hammoudi

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    • Bonjour Nagyv.

      En juin 1960 je ne connaissais Bouzeguène que de nom et ne savais même pas localiser cette commune. Pour évoquer ICHARRAVEN que je situe dans le village de Ahricq, voici que j’en sais. Lors de mon séjour dans votre région en octobre 2007, les anciens du village m’ont interrogé en me montrant la plaque sur laquelle figure la mention suivante : « En ce lieu, dit « Icherraden », en octobre 1960, un groupe important de harkis et de soldats français a rassemblé les habitants du village et a fait subir à la population tout type de tortures ».

      En octobre 1960, j’étais à chef de SAS à Bouzeguène.

      À une époque que je situerais postérieure à la création du poste de Ahariq, le 8 novembre 1960, ont eu lieu dans le secteur d’Ahriq des exactions inadmissibles (actes de violence et même viol). Celles-ci ont donné lieu à une enquête diligentée par le Chef de Corps à la suite de laquelle un sergent et un chasseur ont été traduits devant le tribunal militaire et condamnés à des peines dont j’ignore l’importance. Ils n’ont jamais été revus dans le secteur.

      Je ne sais pas préciser si les actes auxquels je fais allusion sont en relation avec ce qui figure sur la plaque.

      Comme vous semblez vivre en France, je me permets de vous demander si vous souscrivez au chantier entrepris par Miages-djebels : rapprocher les Français et les Algériens ? Le chantier est immense, les moyens inexistants et les bonnes volontés brillent souvent par leur absence.

      Claude

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      • bonjour,merci pour la diffusion de ces photos de nos martyrs ,juste je veux de corriger le sujet du texte , que sont des martyrs de la commune de beni-zikki,pas uniquement du village amokreze amicalement club les amis de la montagne saibi lounis 00213773007950

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        • Bonjour Saïbi

          Merci pour ta remarque. J’ai corrigé l’intitulé de la photo. Je ne puis m’empêcher de penser à ce que disait en quittant son poste le chef de Corps du 27e BCA en août 1959 : « Et c’est peut-être sur des lieux où l’honneur militaire s’est exprimé, tels les Beni-Ziki ou l’Akfadou, que pourraient plus tard et mieux qu’autre part en Algérie, se rapprocher dans le recueillement, des communautés ayant connu deuils et déchirements. Là où, comme dans le djebel Affroun, se sont courageusement affrontés des combattants armés. Retrouvés étendus mourants côte à côte. Ou recevant les mêmes soins quand ils étaient blessés... »

          Le rapprochement symbolique de ces jeunes que rien n’opposait est émouvant.

          Ils se sont fait la guerre dans un contexte qu’il convient d’expliquer en France et en Algérie pour avancer sur la voie qui conduit au respect et à la compréhension de l’autre après 130 ans d’incompréhension et bientôt 50 ans de guerre des mémoires.

          Amical bonjour autour de toi.

          Bien cordialement.

          Claude

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  • Mon Cher Claude. Merci pour cet album de photos. J’avais 5 ans en 1957 mais j’aurais pu me reconnaitre quelques annees plus tard comme l’un de ces gosses kabyles petri de jeunesse et d’ innocence en pleine guerre d’Algerie du cote de la Soummam. J’ai des bons et mauvais souvenirs de ces temps la mais je prefere me rappeler que des bons moments. Ah le parfum de madame Bernisson qui nous ennivraient en classe mais helas les avions qui plannaient au dessus de notre village et bombardant la montagne voisine. l’Algerie d’aujourd hui est une catastrophe sur tous les plans et pour nous les Kabyles c’est un cauchemar. A si seulement on pouvait refaire l’histoire et corriger les fautes, on pourrait faire des miracles. Massine

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  • de michel songeon,je viens de lire votre texte sur Haoura ;j’ai été de 1961 à 1962 chef du poste de ahariq avec une école à gérer ;president des AC de Veyrier du lac à coté d’Annecy ,je suis tout à fait d’accord avec votre position. M S

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