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"RÉPUBLIQUE/ISLAM : DES DEUX CÔTÉS, ARRÊTONS LA STIGMATISATION !"

samedi 24 janvier 2015, par Abdennour BIDAR, Patrice de MERITENS

Parallèlement à l’action politique, « l’après - Charlie » doit conduire à une réflexion philosophique sur les rapports entre l’islam et la République. Spécialiste du monde musulman, Abdennour Bidar inaugure pour nous cette voie.

PROPOS RECUEILLIS PAR PATRICE DE MÉRITENS

publiés à la rubrique Esprits Libres du Figaro Magazine du 107 du 23 janvier 2015


Comment le philosophe que vous êtes analyse-t-il l’escalade de la violence que nous venons de vivre ?

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Abdennour BIDAR
Abdennour Bidar, agrégé de philosophie, membre de l’Observatoire de la laïcité, initiateur du groupe Facebook « Repenser l’islam avec Abdennour Bidar », est l’auteur, notamment, de « L’islam sans soumission. Pour un existentialisme musulman » (Albin Michel, 2008), et de « Histoire de l’humanisme en Occident » (Armand Colin, 2014).

Abdennour Bidar - Je tiens d’abord à dire que la violence terroriste qui vient de nous frapper a violenté non seulement la liberté d’expression et nos valeurs, aussi bien républicaines qu’humanistes, que l’islam comme culture et civilisation. C’est pour cela que les musulmans doivent aujourd’hui se mobiliser pour manifester leur indignation ; ils doivent le faire non seulement en tant que citoyens français ou membres de la société française, mais aussi pour affirmer l’islam comme civilisation, c’est-à-dire comme matrice culturelle de femmes et d’hommes civilisés, et comme tels attachés sans aucun « oui mais » à la liberté d’expression, à la tolérance, à une fraternité qui ne se limite pas seulement aux frontières d’une communauté. Je pense en disant cela au livre de Michel Houellebecq, qui imagine un Président musulman arriver au pouvoir en France en 2022, à la tête d’un parti que Houellebecq appelle la « Fraternité musulmane ». Or il n’y a rien de plus terrible qu’une fraternité qui ne serait que « musulmane » ! Nous n’avons pas besoin de fraternités communautaires mais d’une fraternité universelle...

C’est « l’amour du genre humain » que réclamait déjà Henri Bergson au début du XXe siècle, et notre civilisation humaine n’a fait aucun progrès de ce côté-là. On continue d’écouter à ce sujet les cyniques qui ricanent, les soi-disant réalistes qui se moquent de cela comme d’une utopie ! Et on continue de faire comme si la fraternité universelle devait rester perpétuellement un bel idéal de fronton, alors qu’elle devrait être au cœur de notre projet de civilisation et de l’éducation morale de nos enfants.

Cette fraternité reste, au fin fond de notre devise républicaine, la grande oubliée, et nous n’avons toujours pas compris qu’elle ne reste abstraite, irréalisable, qu’aussi longtemps seulement que nous n’y éduquons pas nos enfants dès le plus jeune âge. C’était l’une des grandes intuitions de nos humanistes classiques : Erasme disait, au tout début du XVIe siècle, qu’«  on ne naît pas homme, mais on le devient ». C’est exactement ce type d’héritage que nous n’assumons plus aujourd’hui et le prix que nous payons est celui de cette infidélité : nous n’assumons plus que l’homme puisse et doive s’humaniser en cultivant sa capacité de fraternité, sa capacité à considérer tout être humain comme son frère ou sa sœur, comme son semblable, comme son prochain, sans aucune distinction de couleur ou d’origine.

Souvenons-nous aussi - c’est le moment - de l’évêque de Digne dans Les Misérables : à Jean Valjean qui s’étonne et s’émeut d’être aussi bien accueilli en disant à l’évêque : « Vous me recevez chez vous avec cette confiance alors que vous ne me connaissez même pas », l’évêque répond : « Si, je te connais, tu t’appelles mon frère. » Et, il faut le dire aussi, cette culture de la fraternité sans frontières n’est plus un héritage assez vivant du côté de l’islam et des familles musulmanes. Combien éduquent leurs enfants selon ce principe ? Combien éduquent à considérer le juif, le chrétien, l’athée, etc., comme frères tout autant que leurs frères en religion ? Combien ont une culture de l’islam assez solide pour savoir que la fraternité est une vertu infiniment plus importante que le fait de respecter mécaniquement des règles alimentaires ou de porter tel ou tel vêtement ? Combien de temps encore, dans l’islam, des musulmans vont-ils ainsi choisir l’extérieur au lieu de l’intérieur, la règle au lieu de la vertu, la loi au lieu du cœur ?

On me dira que la fraternité ne fait pas partie de l’histoire de l’islam. Mais je répondrai, comme Paul Valéry, que «  l’histoire donne des exemples de tout », du meilleur et du pire dans chaque civilisation ; celle de l’islam comme celle de l’Occident. C’est aux musulmans, en l’occurrence, de choisir dans le Coran et la sunna l’exemple du Prophète, et dans toute l’histoire de l’islam ce qui exalte cette fraternité, et de rompre définitivement avec ce qui la nie. Mais les musulmans sont- ils prêts à cette relecture critique de leurs sources et de leur histoire ? J’insiste bien ici sur le fait que nous avons tous - non-musulmans et musulmans - la même responsabilité aujourd’hui : retrouver l’inspiration de nos héritages humanistes. L’escalade de la violence nous met d’urgence, et de façon décisive pour l’avenir, face à ce rendez-vous avec le passé. Il y a, des deux côtés, des héritages qui dorment et qu’il faut mettre en partage.

Quels sont les enjeux de la nation, en ces heures où certains craignent l’amorce d’une guerre civile ?

Je ne me risquerai pas à ce type de pronostic ! Un adage romain dit « Si vis pacem, para bellum », si tu veux la paix, prépare la guerre. Je crois que ce type de devise est à consommer avec modération. Oui, il faut une politique de sécurité exceptionnelle face à la réalité de la menace terroriste, dont nous venons de prendre conscience. Mais il faut aussi un discours et une action politiques qui dépassent cette indispensable réaction sécuritaire. Celle-ci est nécessaire mais pas suffisante en soi. « Si tu veux la paix, prépare la paix », voilà me semble-t-il ce qu’il faut ajouter à l’adage romain. Cela veut dire en l’occurrence qu’il ne faut pas seulement « lutter contre » mais « lutter pour », non pas seulement se défendre contre les terroristes mais recommencer à promouvoir nos valeurs de façon beaucoup plus forte. La laïcité, la liberté d’expression, la fraternité dont j’ai parlé précédemment. Ce sont des outils de paix qui requièrent maintenant - cela devrait enfin être devenu évident pour tous - notre engagement maximal et collectif. Il faut en finir avec les « oui mais », avec les renoncements, avec les atermoiements.

Si nous voulons éviter cette guerre civile dont vous parlez, il faut d’urgence nous remobiliser tous, nous solidariser tous, dans le combat pour ces valeurs et la fermeté dans leur mise en œuvre. C’est le rôle de l’Etat et celui de chacun des citoyens que nous sommes. N’est-il pas temps de créer un ministère de la Fraternité constitué, autour d’un ministre, d’un collège dans lequel siégera un représentant de chacune des familles philosophiques et spirituelles qui composent notre société ? Ce ministère ayant pour fonction prioritaire de mettre en place le service civique dont a parlé récemment François Hollande, et d’aider toutes les initiatives citoyennes en faveur de cette fraternité dans les relations au travail, dans l’enseignement moral et civique transmis par l’école, entre les communautés culturelles et religieuses, entre les classes sociales et les territoires... Car, dans cette question de la fraternité, il y a non seulement celle de l’amitié entre les cultures, mais aussi celle de la solidarité entre ceux qui ont beaucoup et ceux qui n’ont pas assez - que ce soit en termes de capital économique ou culturel. Le vrai enjeu pour notre nation, dans ce qui vient de se passer, est là ; allons-nous savoir nous saisir de cet événement comme d’un électrochoc suffisant pour nous ressaisir ? Pour être à la hauteur de nos défis de fond ? Lesquels sont tous relatifs au vivre-ensemble - menacé aussi bien par les « guerres culturelles » que nous avons laissées se développer que par l’accroissement prodigieux et scandaleux des inégalités sociales ?

Quelles sont les réflexions à tenir pour les musulmans eux-mêmes ?

Je voudrais, pour commencer, insister sur la laïcité. Nous avons trop laissé se développer à son sujet deux contrevérités absolument désastreuses. Première contrevérité : la laïcité serait « l’ennemie de la religion », elle serait « liberticide et stigmatisante » à l’égard de l’islam. C’est faux, car elle est ce principe d’organisation politique et sociale qui permet aux non-croyants comme aux croyants de toutes confessions de jouir des mêmes droits et d’être astreints aux mêmes devoirs - fixés par la loi. On peut donc parfaitement être croyant et laïque. Les musulmans, qui sont trop nombreux à avoir intériorisé une image fausse de la laïcité, par ignorance, devraient tout autant que les autres en reconnaître enfin le prix au moment où dans le monde musulman, depuis les Printemps arabes de 2011 .c’est justement une forme de laïcité qui se cherche vis-à-vis de tous les autoritarismes politiques et religieux. Je ne voudrais donc pas que les musulmans de France, qui ici ont la chance d’être dans un pays laïque qui respecte leurs droits, commettent un immense contresens historique en étant à contre-courant de l’évolution qui se joue dans le monde musulman ! Ce qui me paraît particulièrement ruineux, stérile et contre-productif, c’est la logique d’accusation de la France que j’entends trop souvent : la France qui n’aimerait pas les musulmans, qui serait raciste, islamophobe, etc. Oui il y a des actes anti-musulmans inquiétants, mais notre fermeté vis-à-vis d’eux doit aller de pair avec notre fermeté sur la laïcité. A l’inverse, je constate les ravages de cette même logique d’accusation de l’autre côté par tous ceux qui voudraient faire de l’islam le bouc émissaire désigné de tous nos problèmes de société. Quand donc allons-nous, là encore, nous ressaisir collectivement, en passant d’une logique d’accusation de l’autre à une logique de responsabilité ?

Responsabilité pour les musulmans de penser leur foi et leur pratique dans le cadre de la laïcité, ce qui en réalité ne leur impose rien du tout de liberticide mais qui, tout au contraire, donne ici aux musulmans une chance formidable, peut-être unique, de repenser leur culture en rééquilibrant son extérieur et son intérieur, en trouvant l’intelligence de l’adapter, etc.

Responsabilité pour la France de voir que le « problème de l’islam » n’est pas seulement celui d’une religion et d’une culture qui ont encore tout à apprendre de leur inscription dans une société multiculturelle, mais aussi le problème propre d’une société tout entière, la nôtre, qui doit lutter beaucoup plus énergiquement contre les discriminations, la formation de ghettos sociaux où n’existe plus de mixité culturelle, et aussi contre le détournement de sa laïcité par une extrême droite qui voudrait en faire une arme de destruction massive de la diversité.

Un mot encore sur le sujet : je suis toujours stupéfait par ces intellectuels qui prennent la défense des musulmans « stigmatisés » mais qui ne connaissent pas grand-chose aux questions d’islam... Leur sentiment est bon, mais leur ignorance est grande. Car aujourd’hui, en France, la stigmatisation et les actes anti-musulmans sont le résultat de deux facteurs conjugués : d’une part les préjugés et les fantasmes sur l’islam - que certains confondent toujours avec l’islamisme -, mais d’autre part aussi l’incapacité ou la réticence d’un certain nombre de musulmans à adapter leurs pratiques à une société française dont ils ne maîtrisent toujours pas la culture et les valeurs. C’est le choc des ignorances.

Toutes choses que vous avez développées dans votre « Lettre ouverte au monde musulman »... [1]

Oui, une lettre où je lui dis notamment : je te vois en train d’enfanter un monstre qui prétend se nommer Etat islamique et auquel certains préfèrent donner un nom de démon : Daech. Mais le pire est que je te vois te perdre - perdre ton temps et ton honneur - dans le refus de reconnaître que ce monstre est né de toi, de tes errances, de tes contradictions, de ton écartèlement entre passé et présent, de ton incapacité trop durable à trouver ta place dans la civilisation humaine. « LA » grande question est celle-ci : pourquoi ce monstre t’a-t-il volé ton visage ? Pourquoi ce monstre ignoble a-t-il choisi ton visage et pas un autre ?

En tant que philosophe de l’islam, ma contribution plus spécifique à nos débats me conduit à alerter les musulmans sur le travail d’autocritique qui les attend toujours, du côté d’une culture gangrenée par de trop nombreux maux : dogmatisme, intolérance, antisémitisme, littéralisme, formalisme, machisme, et tous les « ismes » d’un obscurantisme dont la religion islamique n’a certes pas le monopole, mais vis-à-vis duquel il lui reste à faire l’effort civilisationnel d’un aggiornamento radical.

En faisant attention au piège de tous ceux qui, comme Tariq Ramadan - avec lequel nous avons perdu beaucoup de temps et d’énergie en vain -, parlent de « réforme radicale » en détournant méthodiquement et habilement de leur sens tous les concepts de la modernité (démocratie, liberté de conscience, etc.) au service d’une pure et simple réaffirmation du système de l’orthodoxie islamique, ou bien en prétendant retourner vers une supposée « pureté des origines », ce qui est le vice du salafisme.

PROPOS RECUEILLIS PAR PATRICE DE MÉRITENS

23 JANVIER 2015 - LE FIGARO MAGAZINE 107


Lire également l’article publié dans l’Express

"Le monde musulman, grand corps malade" Par Abdennour Bidar, publié le 23/01/2015 à 07:46

http://www.lexpress.fr/actualite/so...

Le philosophe Abdennour Bidar refuse tous les amalgames. Mais pour cette figure éclairée de la réflexion sur le religieux et la laïcité, c’est sur les maux dont souffre la civilisation de l’Islam qu’a proliféré le cancer de l’islamisme.

Notes

[1] Pubiée le 13 octobre 2014 Consultable sur le site de Marianne, rubrique « Agora » (http ://www.marianne.net/Lettre-ouve...)

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