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À L’ÉCOLE DE LA PATRIE

samedi 2 janvier 2016, par GUILLAUME DE DIEULEVEULT

Le communautarisme et la désintégration des valeurs gagnent du terrain dans les écoles de la République, principalement dans les quartiers défavorisés.

Mais des établissements d’un genre nouveau refusent cet abandon.

Reportage en banlieue parisienne, où l’on apprend aux écoliers le respect de l’autre et celui de la nation.

Par GUILLAUME DE DIEULEVEULT (texte) et THOMASZ COISQUE POUR LE FIGARO MAGAZINE (photos).

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Article paru dans le Figaro Magazine du mercredi et jeudi 31 décembre 2015

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À L’ÉCOLE DE LA PATRIE
Le communautarisme et la désintégration des valeurs gagnent du terrain dans les écoles de la République, principalement dans les quartiers défavorisés. Mais des établissements d’un genre nouveau refusent cet abandon. Reportage en banlieue parisienne, où l’on apprend aux écoliers le respect de l’autre et celui de la nation.
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GRANDIR SOUS LE REGARD BIENVEILLANT DES ADULTES
Une nouvelle génération de hussards noirs ? Les cinq professeurs qui travaillent ici à temps plein envisagent leur travail comme une mission. Ils s’y donnent corps et âme.

UNE PÉDAGOGIE DESTINÉE À FAIRE NAÎTRE LA FIERTÉ D’ÊTRE FRANÇAIS

Ce 16 novembre 2015, à peine trois jours après les attentats, il faisait un temps maussade. Gris et pluvieux. Un temps de circonstance. Comme chaque lundi, les 53 élèves du Cours Antoine de Saint-Exupéry, à Asnières-sur-Seine, dans la proche banlieue parisienne, avaient formé un carré dans la cour de l’école. Les garçons d’un côté, en pantalon noir et sweat à capuche vert bouteille, les filles de l’autre, sweat bordeaux et pantalon noir. Les professeurs s’étaient alignés en face. Patrick Bergot, le directeur de cette petite école hors contrat, dernière-née du réseau Espérance Banlieues, avait préparé un petit texte pour ces enfants âgés de 6 à 13 ans, dont l’immense majorité viennent de familles musulmanes originaires du Maghreb ou d’Afrique subsaharienne.

En voici un extrait : « Jamais les paroles de La Marseillaise n’ont paru aussi appropriées. La nation va "former des bataillons", elle va se battre, elle va défendre notre idéal. Vous serez peut-être appelés à prendre une part active dans ce combat qui pourra durer longtemps. Vous entrerez peut-être plus tard dans l’armée française, dans la police, au service de l’État ou chez les pompiers. C’est un combat juste contre une idéologie abominable. Vous savez, le monde a déjà rencontre d’autres abominations : le nazisme, le communisme, le maoïsme. Dans le cas présent, notre pays fait face à une nouvelle abomination diabolique, totalitaire et malfaisante, qui est appelée l’islamisme. Il va falloir se battre ensemble jusqu’au bout. »

Le directeur évoqua ensuite Nelson Mandela, Soljénitsyne, les chants de souffrance des esclaves noirs américains. Puis il y eut une minute de silence, on joua la sonnerie aux morts et, pendant qu’étaient hissés les drapeaux, les enfants entonnèrent, de toute leur âme, la main droite posée sur la poitrine, l’hymne national. Ils le connaissent tous par cœur, ils le chantent quatre fois par semaine.

Le Cours Antoine de Saint-Exupéry est le troisième établissement fondé sur le modèle de celui de Montfermeil, créé en 2012 par Eric Mestrallet sur le constat de l’échec de l’Éducation nationale dans les banlieues. Cet entrepreneur, qui préside la Fondation Espérance Banlieues, défend un modèle d’école reposant sur trois piliers : la maîtrise des savoirs élémentaires, l’apprentissage de la solidarité et l’amour de la France. «  Nous voulons faire de ces enfants des hommes de bonne volonté, explique Eric Mestrallet. Nous les prenons tels qu’ils sont. Nous ne nions pas la dimension religieuse de leur culture, car cette posture est ressentie comme une agression. Mais nous affirmons le caractère aconfessionnel de nos établissements. Notre but est de les aider, eux et leurs familles, à rejoindre la communauté nationale. »

Hors contrat, l’école d’Asnières a ouvert en septembre dernier, seulement sept mois après que le projet, impulsé par des particuliers, mais soutenu par le maire Manuel Aeschlimann, eut été lancé. Commune des Hauts-de-Seine, Asnières présente un profil particulier, avec des quartiers sud aisés et des quartiers nord défavorisés.

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Saut à la corde, chant, cours de sport et même le ménage ou la vaisselle : les enfants sont pris en charge à tout moment de la journée.

« Les quartiers sud ont décidé de venir en aide aux quartiers nord », résume Gilles de Craecker, le président de cette jeune association qui cherche de nouveaux locaux pour l’année prochaine et a besoin de soutien pour financer son budget de 500 000 euros. L’école est payante : 75 euros par mois. Elle est dirigée par Patrick Bergot. Ce financier, âgé de 55 ans, a quitté Londres avec femme et enfants le 28 août dernier, quelques jours seulement avant la rentrée des classes. Il a décidé de mettre sa carrière entre parenthèses pour deux ans. La pédagogie qu’ il met en œuvre ici repose sur de petits effectifs, avec pas plus de 15 à 18 élèves par classe et des signes forts : le port de l’uniforme, qui crée un sentiment de fierté et d’appartenance au groupe ; le sens de l’effort et du service ; le chant ; le vouvoiement, car, explique cet homme que l’on verrait effectivement mieux dans une tour de la City qu’au milieu d’une salle des profs, « le professeur vouvoyant l’enfant lui confère de la noblesse ». Les enfants et leur famille doivent aussi adhérer à la charte de l’école, qui affirme que « la fraternité est plus importante que la communauté », qu’elle « s’exprime dans les relations hommes-femmes » lesquels, bien que « de nature différente », ont droit « à la même éducation » et, enfin, que « la religion peut imprégner, mais ne doit pas dominer ».

Une charte, La Marseillaise, le port de l’uniforme, la remise de décorations : au Cours Antoine de Saint-Exupéry, une grande importance est accordée aux symboles. L’œil averti reconnaîtra là quelques emprunts à la pédagogie scoute, que ne récuse d’ailleurs pas la direction de l’école. Dans l’arsenal dont disposent les 5 professeurs et les 25 bénévoles impliqués ici, ce sont des armes élémentaires. Mais elles font la preuve de leur efficacité dans le combat mené pour faire naître chez ces enfants la fierté d’être français et pour lutter contre le nihilisme, cette machine à fabriquer du vide qui est le terreau sur lequel prospèrent les djihadistes. Pour les tirer aussi de recueil communautaire, dont la complexité a atteint un niveau insoupçonné depuis les quartiers favorisés des grandes villes. Dans cette cour de récréation banale et ces bâtiments scolaires loués pour une année par la mairie d’Asnières, ces enfants grandissent dans un monde où l’on ne joue pas à vivre, mais où l’on apprend à poser des choix d’homme, où les principes élémentaires de la vie en société sont mis en pratique au quotidien, sous le regard exigeant, mais affectueux d’adultes omniprésents : un monde loin de l’hédonisme et de la célébration de l’insouciance qui, dans ce domaine, ont été jusqu’ à présent les principales réponses aux agressions dont la France est victime.

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Chaque soir le directeur salue les enfants par leur prénom. Une implication de tous les instants qu’apprécié beaucoup Fadhila S., la maman de Lena (à droite). À gauche, Bintou, 7 ans, a gardé son uniforme pour faire ses devoirs chez elle, sous le regard de l’un de ses petits frères.

LES PARENTS VOULAIENT RETROUVER L’ÉCOLE QU’ILS AVAIENT CONNUE

Quelques jours après la cérémonie du 16 novembre, nous avons poussé la porte de l’école pour assister à la séance d’actualité. Elle a lieu tous les jeudis matins. En petits groupes, sous la houlette d’un professeur, les « grands », du CM2 à la cinquième, étudient un article de presse. Valentin Rebeix, 23 ans, élève d’HEC en année de césure et ici professeur de mathématiques et d’éducation physique, avait sélectionné pour son groupe un texte de Madeleine de Jessey, publié sur le FigaroVox. « Donnez-leur un idéal ! » plaide la porte-parole du mouvement Sens Commun. Les enfants lisent en silence : « Nous ne gagnerons la guerre qu’à la condition d’aimer et de faire aimer un héritage culturel commun. » « Monsieur, c’est quoi la culture ? » demande Benjamin, élève de CM1. « Gibril, qu’est-ce que c’est, selon vous, la culture ? » interroge le professeur. Gibril a 12 ans. Comme d’autres enfants accueillis dans ces murs, il revient de loin, mais, depuis qu’il est arrivé ici, c’est la métamorphose. « La culture c’est, par exemple en France, on a un patrimoine culturel qui est assez grand, avec la tour Eiffel. Nous avons une longue histoire derrière nous. » « Merci Gibril. Notre histoire, notre littérature, notre architecture, tout cela forme effectivement notre culture », poursuit Valentin Rebeix. « Mais monsieur, en France, il y a aussi le fromage ! » précise Mallorie. Pendant vingt minutes, les enfants continueront de parler ainsi, à bâtons rompus, de nos plats régionaux ou des causes de la barbarie, du salafisme, « un courant de l’islam », explique brièvement le jeune professeur, préférant renvoyer aux parents, visiblement considérés comme des alliés plutôt que des importuns, les questions d’ordre religieux.

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La maîtrise des savoirs élémentaires est un des piliers de la pédagogie de l’école. Ici pendant les cours de mathématiques.

Le lendemain matin, à la même heure, retour à l’école : trois enfants ont pour tâche de livrer un résumé du texte lu la veille. Depuis des semaines, Gibril demandait que ce soit son tour de se lever devant les autres et le professeur a enfin accepté. À la maison, sans dire un mot à son père, il a travaillé toute la soirée et encore ce matin avant de partir. Vient son tour. « Aujourd’hui, commence-t-il, si le terrorisme est là, c’est parce qu’on est une génération qui ne sait plus différencier le bien du mal, le vrai du faux. Or, la propagande de Daech, c’est de dire que si tu nous rejoins, tu feras le bien, tu iras ou paradis. Ces jeunes qui n’ont plus de repères, ce sont ceux qui rejoignent Daech. Et nous, on est la future génération de la France. C’est à nous de remonter la France. Et si jamais toi, toi, futur jeune de la France, nous tous, on apprend vraiment à faire le bien autour de nous, alors on arrivera à faire changer les choses et la barbarie disparaîtra de chez nous. » Applaudissements nourris. Gibril se rassoit. Cet enfant sait de quoi il parle. Après des années de combat judiciaire, son père a réussi à le tirer des griffes de radicalistes musulmans. Il l’a ensuite placé au Cours Antoine de Saint-Exupéry. « La planche de salut, pour tous les enfants qui sont embrigadés, ce sont des écoles comme celle-ci », plaide-t- il.

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les enfants déjeunent en compagnie des adultes professeurs bénévoles : ils sont 25 à donner de leur temps pour ce projet.

Le salut prend ici le visage d’adultes, professeurs ou bénévoles, dont l’implication est frappante. Ils ne viennent pas du même monde, ne partagent pas les mêmes références. Mais, entre grands et petits s’est installée en quelques mois une confiance limpide : on la constate en voyant avec quelle tranquillité ces enfants rentrent en contact avec les grandes personnes. Ce n’est pas venu tout seul. Ici, les professeurs sont présents du matin jusqu’ au soir. Il y a toujours des adultes auprès des élèves : encourageants, disponibles pour jouer avec eux dans la cour de récréation, déjeunant avec eux, faisant la plonge après les repas, chantant avec eux, saluant chaque enfant par son prénom le matin, le raccompagnant le soir jusqu’à la porte de l’école. Professeur de lettres modernes, Hedwige Hallopeau a enseigné pendant treize ans dans un collège de ZEP, à Gennevilliers. Elle s’est mise en disponibilité de l’Éducation nationale pour un an, afin de prendre part à cette aventure. « J’ai toujours travaillé avec des élèves de banlieue, explique-t-elle. Mais, dans mon ancien collège, il était impossible de suivre les enfants. J’ai vu des jeunes filles tomber dans la prostitution sans pouvoir les aider, faute de temps. Les petits effectifs me donnent la possibilité d’accompagner personnellement chaque élève. Nous les tenons par la main, avec beaucoup de rigueur, pour les faire avancer. » Pour les parents qui ont mis leurs petits dans cet établissement, les changements ont été stupéfiants.

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Il n’y a pas plus de 18 enfants par classe : l’équipe dirigeante tient à maintenir des effectifs réduits, afin de favoriser la sérénité du travail.

Direction le quartier des Quatre Routes, au nord d’Asnières, dans le paysage banal et grisâtre de la banlieue parisienne. Au milieu de barres d’immeubles, d’importantes rénovations sont en cours : il y a des travaux un peu partout, le tramway et une ligne de métro desservent la zone. C’est là que vit Maïmouna N. avec son mari et leurs trois enfants : Bintou, 7 ans, Aboubakar, 4 ans, et Mamadou, 3 ans. Bintou, une petite fille avec des tresses savamment nouées sur le crâne et de beaux yeux en amande, est élève en CE1 au Cours Antoine de Saint-Exupéry. Sa maman vit en France depuis ses 11 ans, mais elle est née au Mali. Musulmane pratiquante, elle ne porte pas le voile. Elle a entendu parler de l’école par une voisine. Les inscriptions étaient déjà closes, mais elle a fait le siège du bureau du directeur pour obtenir qu’il inscrive sa fille, raconte-t-elle, assise sur le canapé du salon familial, ses deux garçons lovés autour d’elle comme de petits chats. « J’ai lu la charte de l’école : j’étais en total accord avec eux. Mon père m’a donné une éducation stricte et je tenais à ce que les valeurs que je transmettrais à mon tour soient aussi enseignées à l’école. Or, à l’école publique, ce n’est plus le cas. L’année dernière, après l’attentat contre Charlie Hebdo, ma fille est revenue de la classe en me disant : « Je ne suis pas Charlie.  » J’ai compris qu’elle était en train de devenir victime de son environnement : ici, nous sommes ghettoïsés, dévalorisés en raison de la couleur de notre peau. À l’école, c’est la loi, du plus fort. Mais je ne veux pas que mes en enfants se laissent abattre par ce système qui les exclut de la société française. Le problème doit se régler à la source et cette source, c’est l’école. Voilà pourquoi j’ai tant tenu à ce que ma fille puisse aller dans un établissement où on lui communiquerait la fierté d’être française. » On retrouve la petite Bintou assise sur les genoux de son papa, qui nous lance un slogan qu’on est habitués à entendre dans d’autres bouches : « La France, aimez-la ou quittez-la ! », avant d’entonner avec sa fille les premières mesures de La Marseillaise. Visiblement, la greffe a pris.

Dans le même quartier, l’Espace Lucie-Aubrac est une annexe de la mairie d’Asnières où travaille Faiza M. dont le fils Youcef, 7 ans, est lui aussi élève du Cours Antoine de Saint-Exupéry. Cette femme est responsable du service « jeunesse et vie de quartier » dans les zones prioritaires d’Asnières. Elle est fille d’immigrés algériens. « À mon époque, raconte-t-elle, on allait à l’école pour s’imprégner de la culture française. La culture maghrébine, c’était à la maison. Mais les choses se sont inversées : l’école est minée par le communautarisme. Elle ne permet plus de construire un futur citoyen. Avec mon travail, je suis au courant de tout ce qui se passe dans le quartier : dès la maternelle, je savais que mon fils devrait partir dans le privé. Alors, c’est sûr qu’il se fait traiter de "boloss" par ses copains, sous prétexte qu’il joue à la corde à sauter en récré. Mais il a tellement changé en un trimestre ! Lui qui pleurait tous les matins parce qu’il en avait peur, il est heureux d’aller à l’école ! II se tient mieux, il ne rate jamais les informations à la télé et, dès qu’il entend La Marseillaise, il se met debout, la main sur le cœur ! C’est devenu plus clair dans sa tête : ce qu’il a de la France et ce qu’il a de l’Algérie. Il n’y a plus de mélange. »

Ce qui fonctionne à Asnières, Montfermeil, Roubaix ou Marseille pourrait marcher ailleurs. Pour changer les choses à l’échelle de la France, Eric Mestrallet espère à terme ouvrir 1000 établissements comme celui- ci. « Avec 120 élèves, vous touchez 1000 personnes. À partir de 200 écoles, nous aurons un impact sur 200 OOO personnes : nous ne serons pas loin de l’effet de seuil sur la société », espère-t-il. Pour l’instant, quatre écoles existent, une quinzaine devraient ouvrir à la rentrée 2016 et, affirme-t-on à la Fondation Espérance Banlieues, beaucoup de maires sont intéressés par ces établissements à part où des enfants en uniforme sont vouvoyés sauf quand on entonne certains chants avec eux, comme T’en fais pas, la vie est belle ! l’air préféré de la chorale du Cours Antoine de Saint-Exupéry. Ces derniers jours, leurs maîtres voulaient leur enseigner une autre chanson fameuse, où l’on se tutoie également : Le Chant des partisans.

GUILLAUME DE DIEULEVEULT

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