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Jean Vanier : « Être un homme, c’est reconnaître sa fragilité »

mercredi 28 décembre 2016, par Edouard de MARESCHAL

La grande question à se poser, c’est comment surmonter cette peur de la différence ? Comment voir que chaque être humain est beau ? La réponse de l’Arche, c’est de créer un lieu de vie où tout le monde puisse être heureux. JEAN VANIER

Le fondateur de l’Arche a été promu commandeur de la Légion d’honneur pour son œuvre auprès des personnes handicapées.

En 1964, Jean Vanier fondait la première communauté de l’Arche. Il achetait une petite maison à Trosly-Breuil, dans l’Oise, pour y habiter avec Raphaël Simi et Philippe Seux, deux hommes avec un handicap mental qui vivaient enfermés dans une institution psychiatrique. L’Arche compte aujourd’hui 150 communautés implantées dans 38 pays, où des personnes handicapées vivent en communauté avec des volontaires qui s’engagent pour six mois, un an ou une vie. Cinquante-deux ans après la fondation de l’Arche, l’œuvre de Jean Vanier est unanimement saluée, tant par le milieu associatif que par les pouvoirs publics.


- LE FIGARO.- Le 2 décembre dernier, vous étiez promu au grade de commandeur de la Légion d’honneur par Manuel Valls, alors Premier ministre. Quel souvenir en gardez-vous ?

- Jean VANIER.- Je suis arrivé avec toute la communauté, c’était très joyeux, festif. J’ai beaucoup apprécié ma rencontre avec Manuel Valls. Jieaucoup de gens se cachent derrière une position, une fonction, mais pas lui. J’ai vu un homme vrai, simple et bon. C’est rare. Généralement, les personnes en fonction m’impressionnent. Pas lui. Je l’ai trouvé simple, il ne cherchait pas à prouver quelque chose.

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JEAN VANIER
« C’est super d’avoir Templeton, c’est super de recevoir la Légion d’honneur, c’est super d’avoir une page entière dans Le Figaro, mais tout cela, ce n’est pas pour m’honorer moi, c’est pour honorer les personnes avec un handicap. »

- Dans votre discours de remerciements, vous avez fustigé la propension contemporaine à toujours être en recherche du plus. Le candidat à l’élection présidentielle Manuel Valls devait-il se sentir visé ?

- L’être humain recherche toujours plus de pouvoir, plus d’argent, plus de connaissance... La limite ne nous intéresse pas. Je ne pense pas qu’il ait dû se sentir visé. En disant cela, je voulais simplement souligner que notre quête permanente de l’infini est à la fois notre plus grande beauté, et notre plus grande pauvreté. Car on ne l’atteint jamais ! Quand on atteint le grand pouvoir, la mort arrive, et on tombe.

- Quelle doit être notre réponse face à cet appel à l’infini ?

- Nous sommes dans un monde stressé où l’on ne prend jamais le temps de se poser la vraie question : quel est mon plus grand désir ? Nous sommes toujours conditionnés par ce que les autres veulent de nous, il faut trouver cette liberté d’être soi-même et d’être à l’écoute de la petite voix intérieure qui nous oriente vers quelque chose de plus grand que nous-même. Je suis en train de lire la vie d’Abd el-Kadr, un grand mystique soufi qui a combattu les Français quand ils ont débarqué en Algérie en 1835. Toute sa vie, il a cherché Dieu. Donc on a des gens qui vont dans les astres pour comprendre ce qu’il s’y passe, d’autres étudient l’atome pour aller encore plus loin dans l’infiniment petit. Et puis il y a les soufis, mystiques chrétiens ou hindous qui désirent une rencontre avec Dieu, qui est le centre de tout cela.

- Vous dites que les personnes avec un handicap mental sont les personnes les plus humiliées au monde. Pourquoi ? ’ ’*

- D’abord, on ne veut pas d’elles. Si une maman annonce qu’elle attend un enfant avec un handicap, tout le monde dit : « Il faut l’avorter. » Je vis avec des personnes trisomiques ; 96 % des trisomiques sont avortés. Personne ne sait que ce sont des gens super ! Ils ont le coeur ouvert. Bien sûr, ils n’iront pas tous à l’université, tous n’arriveront pas à faire de grandes choses, mais ils sont des êtres humains, qui se réjouissent de leur humanité. Le drame, c’est qu’on ne veut pas d’eux, alors on les écarte. La grande question à se poser, c’est comment surmonter cette peur de la différence ? Comment voir que chaque être humain est beau ? La réponse de l’Arche, c’est de créer un lieu de vie où tout le monde puisse être heureux

- Comment la société pourrait-elle mieux les accueillir ?

- Notre société valorise la réussite individuelle, la se de grade et rejette ceux qui sont au plus bas. Notre monde ne peut avancer que si nous ouvrons cœurs à l’autre. Dans nos 34 communautés en France, nous avons environ 340 jeunes volontaires civiques. La plupart d’entre eux n’ont jamais été en contact avec des personnes handicapées. Et après quelque temps ici, ils me disent qu’ils se sentent changés. Ils découvrent que ces gens, dont on leur a dit qu’ils ne valaient rien, sont comme eux, des êtres humains formidables !

- Vous dites aussi que vivre avec des personnes handicapées renvoie à ses propres fragilités...
- On est nés fragiles, on va mourir fragiles, mais on passe notre vie à lutter pour montrer qu’on ne l’est pas. Être un homme, c’est reconnaître que l’on est fragile. C’est aussi ce qui nous rend capables d’aimer. Reconnaître ses faiblesses, c’est crier à l’autre : j’ai besoin de toi. Il faut atteindre cette simplicité pour pouvoir s’ouvrir à l’autre.

- Quel regard portez-vous sur l’Arche, cinquante ans après l’avoir créée ?

- Je n’ose pas dire que j’ai créé l’Arche. Ce que je peux dire, c’est que j’ai été le premier à sortir de l’emprisonnement asilaire des hommes avec un handicap mental. Ils vivaient enfermés, dormaient dans des dortoirs de 40 lits... Tout le projet de l’Arche, ça a été de les sortir de ces prisons psychiatriques et de montrer qu’on pouvait vivre tous ensemble. Je dirais que l’Arche est un lieu festif où l’on doit être le plus heureux possible, le plus libre possible. Le secret des personnes avec un handicap, c’est qu’elles s’autorisent à être folles. La plupart des gens n’ont pas le droit d’être fou, ils veulent être conformes à ce que l’on attend d’eux. Alors, le carré mystique de l’Arche, c’est de permettre à tout le monde d’être soi-même, de s’exprimer librement.

- Après Mère Teresa ou Alexandre Soljénitsyne, vous avez reçu le prix Templeton en 2015. En décembre, vous deveniez commandeur de la Légion d’honneur. Que pensez-vous de ces signes de reconnaissance ?

- Ce n’est pas moi mais l’Arche qui est reconnue. Si on me donne de l’argent, si on me décore, ce n’est pas parce que je suis devenu quelqu’un. C’est parce qu’a grandi cette vision que les personnes avec un handicap étaient de belles personnes. On a montré que l’on pouvait construire un monde où l’autre, dans toute sa différence, était mieux accepté. C’est super d’avoir Templeton, c’est super de recevoir la Légion d’honneur, c’est super d’avoir une page entière dans Le Figaro, mais tout cela, ce n’est pas pour m’honorer moi, c’est pour honorer les personnes avec un handicap.

- Pensez-vous avoir fait évoluer le regard sur le handicap ?

- Il reste un travail immense à faire. Mais beaucoup de choses ont déjà changé pour le mieux. Il y a les Jeux paralympiques, il y a toutes ces personnes avec un handicap qui sont accueillies dans des entreprises... Il n’y a pas que l’Arche, nous sommes des centaines et des milliers à œuvrer pour que chaque personne, quelle qu’elle soit, trouve sa place. Je peux citer les communautés Foi et Lumière, où des parents avec des enfants qui ont un handicap se retrouvent pour des temps de fêtes. Beaucoup de personnes ne savent pas qu’avoir un enfant avec un handicap est un trésor. On veut faire comprendre que les personnes avec un handicap ont aussi une valeur sociale.

Article paru dans le Figaro du 28 décembre 2016 dans la rubrique Champs libres. Opinions. Interview d’Edouard de MARESCHAL.

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Interview d’Edouard de MARESCHAL.

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