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Algérie-France : comprendre le passé pour mieux construire l’avenir 3

jeudi 26 février 2015, par Collectif.


Source http://www.senat.fr/ga/ga105/ga1054.html

TROISIÈME TABLE RONDE : 1962 - 2012, COMMENT RÉCONCILIER LES MÉMOIRES ?

Animateur : Sonia MABROUK, journaliste à Public Sénat.

Intervenants :

· Fatima BESNACI-LANCOU, éditrice, fondatrice de l’association « Harkis et droits de l’Homme » ;

· Pascal BLANCHARD, chercheur au laboratoire « Communication et Politique » du CNRS ;

· Laetitia BUCAILLE, sociologue, maître de conférences à l’université Victor Segalen / Bordeaux ;

· Joëlle HUREAU, historienne ;

· Gilles MANCERON, historien ;

· Danielle MICHEL-CHICH, journaliste, essayiste et traductrice.

Pour prendre connaissance de la biographie des intervenants, cliquer sur la vignette :

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Biographie des intervenants
Algérie-France : comprendre le passé pour mieux construire l’avenir 3

OUVERTURE

Sonia MABROUK, journaliste à Public Sénat

Merci, Monsieur le Président, pour avoir organisé ce colloque et pour m’y avoir associée. Pour la journaliste que je suis, l’intérêt est immense pour ce sujet, pour cette histoire. Et personnellement, pour la franco-tunisienne que je suis, le regard est impliqué pour les frères algériens et pour le pays d’adoption qu’est la France.

Un mot sur le sujet précis dont nous allons débattre. Comment réconcilier les mémoires ? Les « mémoires » sont multiples, diverses et plurielles ; il y a des « conflits de mémoires », des « concurrences de mémoires ». Deux questions sont posées : d’abord, peut-on réconcilier les mémoires et les faire converger avec le temps, avec l’apaisement, sans oublier les blessures, les souffrances et les rancoeurs ? Ensuite, comment construire et inventer un avenir commun et apaisé ? Chacun de vous ici a un lien physique, personnel ou intellectuel, ou les trois, avec l’Algérie. Certains portent les marques et les souffrances dans leur coeur et dans leur chair. C’est la raison pour laquelle j’ai interverti l’ordre des intervenants. Je donne tout de suite la parole à Danielle Michel-Chich, journaliste, essayiste, auteur de la Lettre à Zohra D., un livre dans lequel vous vous adressez à Zohra Drif, celle qui, il y a cinquante ans, a posé la bombe dans le Milk Bar d’Alger où vous vous trouviez avec votre grand-mère...

INTERVENANTS

Danielle MICHEL-CHICH, journaliste, essayiste et traductrice

Un regard sur le terrorisme : lettre à Zohra Drif

Je suis un regard singulier en ce sens que je parle à la première personne et non pas en tant que chercheuse. Cela permettra aux autres intervenants d’élargir après.

Réconcilier les mémoires...

Un titre que j’aime car il englobe des mémoires catégorielles et éclatées : celle des appelés, celle des harkis, celle des moudjahidine, des pieds-noirs, celle des femmes aussi, dont on a parlé ce matin. Malheureusement, ces mémoires me semblent parallèles pour l’instant, dans le sens où elles ne se rencontrent pas. C’est bien de vouloir les « réconcilier » parce que, par définition, pour vouloir se réconcilier, il faut un point d’accrochage. Cela signifie qu’on ne se contente pas de s’ignorer mais qu’on s’écoute.

Sonia Mabrouk rappelait à l’instant pourquoi j’étais là. Le 30 septembre 1956, j’étais au Milk Bar d’Alger avec ma grand-mère, qui a été tuée, et j’ai perdu une jambe. Voilà. Point. La question est : où se situe ma mémoire personnelle dans cette mémoire collective qu’on essaie de bâtir ?

La mémoire est un objet d’histoire, qu’on « construit » dit-on, et d’ailleurs, autour de cette table, il y a des historiens, des chercheurs, des sociologues, mais moi je ne fais pas partie de tous ces groupes. Je suis un « témoin » : celle qui raconte dans cette lettre adressée à Zohra Drif, qui a posé la bombe du Milk Bar, ce que j’ai fait moi de cette histoire qui a été la mienne.

Mais, je pense être davantage qu’un fournisseur de matière pour l’historien. Je pense être moi-même une mémoire, une mémoire vivante.

A ce titre, je pense pouvoir contribuer à la mémoire collective à laquelle nous essayons de travailler aujourd’hui.

Ce que je vais faire avec vous, ça n’est pas vous raconter le livre que j’ai écrit - ça n’aurait pas de sens -, mais plutôt analyser avec vous les très nombreuses réactions que j’ai recueillies depuis la parution du livre en février dernier. Je vais analyser avec vous ces réactions parce qu’elles participent de la construction de la mémoire aussi. J’ai parlé du livre devant de nombreux auditoires, dans les médias, dans des émissions de télévision. Toutes les réactions que cela a suscité ont été surprenantes et montrent bien tout ce que la mémoire de cette période n’est pas, ou plus exactement, tout ce qu’elle est encore.

Je croyais, avec une certaine naïveté que je mesure aujourd’hui, que la mémoire était plus apaisée, parce que la mienne l’était. Et je pensais que de façon plus générale, elle l’était aussi. Je pensais qu’il existait une possibilité de se parler de ce passé commun. Mais je me suis heurtée partout à une immense douleur. Et, de ce fait, le dialogue a été parfois difficile. En racontant l’histoire qui est la mienne, sans haine ni rancoeur, ni désir comptable, ni désir de revanche, j’ai eu l’impression de gratter des plaies encore à vif qui n’étaient pas prêt de cicatriser ; finalement, j’ai provoqué de la gêne, de l’incompréhension, du rejet, et parfois même de la violence.

Avant d’analyser ces réactions, et pour éviter toute polémique, je voudrais rappeler ma position fondamentale, développée en toutes lettres dans mon livre et que je ne cesse de répéter.

Oui, la décolonisation était nécessaire et s’imposait et je l’aurais sans nul doute soutenue si j’avais été en âge de le faire, mes engagements d’adulte en témoignent.

La deuxième chose, c’est que je ne me pose pas en victime. Bien que j’aie été blessée dans un attentat, je refuse ce terme qui enferme et qui empêche d’avancer dans la vie.

Sonia MABROUK

Quel mot utilisez-vous alors ?

Danielle MICHEL-CHICH

C’est très difficile. Je suis obligée d’utiliser des périphrases - « j’ai été blessée dans un attentat » - mais je n’emploie pas le mot « victime » qui est très connoté. Et en face du mot « victime », il y a le mot « bourreau » que je n’utilise pas non plus.

Et quand j’écris à Zohra Drif pour lui dire ce que j’ai fait de « ce qu’elle m’a fait », ce n’est ni un lamento, ni une accusation, c’est juste un récit de ce qu’on peut faire d’un moment de l’histoire où l’on se trouve un peu par hasard. Mon livre, c’est un moment de la guerre d’Algérie où j’étais : comment ne pas se laisser engloutir par un événement, même quand il est violent, et par ce que d’autres vous imposent sans le vouloir de façon personnelle. De ce fait, j’ai l’impression d’avoir une mémoire complètement « libre », parce que je ne suis pas embrigadée, je n’ai pas été active et agissante. Je pense avoir une mémoire beaucoup plus libre que ceux qui se sont figés dans une histoire personnelle qui a été écrasée par l’Histoire avec un « grand H » et qu’ils ont été obligés de caser dans une association ou dans un mouvement quelconque et qui en font, ce que j’appelle de façon un peu négative, « leur fond de commerce ».

En me revendiquant ainsi en marge, et en me présentant non pas comme une « actrice » de l’histoire mais comme un « sujet », je pense apporter un regard décalé. Trop souvent, en effet, ce sont les acteurs, c’est-à-dire les militants des deux camps, les associations d’anciens de ceci ou de cela qui « gèrent » cette mémoire. Moi, qui suis ce que l’on pourrait appeler « un dégât collatéral », je suis une mémoire forte, inscrite dans ma chair et dans la vie de ma famille.

Au miroir de cette mémoire que j’exprime, j’ai aperçu la mémoire des autres qui s’est exprimée en réaction. Et ce que j’ai vu montre qu’il subsiste encore beaucoup d’obstacles à l’écriture d’une mémoire commune.

Alors, bien sûr, j’ai suscité des réactions positives et, tout à l’heure encore, un Monsieur d’Alger est venu me féliciter pour ma façon de raconter les choses. J’ai eu des réactions positives, émues et émouvantes qui montraient que j’ai été comprise. J’ai eu des coups de fil d’Alger, après une émission sur France 2 notamment.

Mais ce qui est plus intéressant, c’est de s’intéresser aux réactions négatives que j’ai eues et qui sont de deux ordres.

En premier lieu, il y a celles qui s’inscrivent dans une réaction que j’appellerais « la guerre continue ». Certains refusent de m’entendre et d’entrer dans ma démarche en disant « c’est du passé ». Moi, j’en ai fait quelque chose de plutôt positif puisque je suis plutôt contente de ma vie, donc, allons-y maintenant, cinquante ans après, parlons-nous. Non. Pour les adeptes de « la guerre continue », il n’y a pas d’apaisement, il n’y a pas de dialogue possible en tout cas. Et de se renvoyer l’enchaînement des violences. On m’explique ainsi que l’attentat du Milk Bar c’était - je le raconte dans le livre parce que je ne suis pas ignorante des faits - la riposte directe à l’attentat meurtrier de la rue de Thèbes dans la Casbah. Nous sommes là dans la logique de la loi du Talion, que j’appelle également la règle funeste de la « cour de récréation » : vous nous avez fait ça, on vous a fait ça, etc. Cinquante années plus tard, on rejoue le même jeu comme s’il était impossible de le dépasser pour se dire : quel est le message maintenant ? Il ne s’agit pas de revisiter les faits - on les connaît - mais de se demander : que peut-on se dire maintenant ?

Je ne suis pas unique, il y a d’autres conflits dans le monde où les gens tentent aussi de se parler, notamment au Moyen-Orient. Je suis très sensible à quelqu’un comme Izzeldin Abuelaïsh, ce médecin palestinien qui a perdu trois de ses filles dans un tir de mortier pendant l’opération « plomb durci » de janvier 2009 : dans son livre intitulé Je ne vous haïrai point, il essaye en permanence de faire des choses avec des Israéliens pour avancer ensemble.

Ma position - vous avez compris qu’elle est un peu entre deux - m’a valu des réactions de haine - minoritaires, certes, mais franchement brutales - notamment de la part des gardiens de l’histoire pied-noire de l’Algérie française. Parce que je n’exprime ni haine, ni désir revanchard à l’égard de Zohra Drif et à l’égard des Algériens combattants en général - alors que selon eux, j’ai le droit et même le devoir d’en vouloir à Zohra Drif et aux moudjahiddin et aux moudjahidates en général -, je me fais traiter de traitresse, comme si j’insultais leur souffrance, leur histoire et leurs morts. Encore une fois, cet extrémisme est minoritaire, mais il mérite d’être noté parce qu’il illustre les écueils sur le chemin de la réconciliation des mémoires.

Dans la même veine, certains Algériens m’ont dit ou écrit : « Vous n’aviez qu’à rester chez vous », « Vos parents n’avaient qu’à pas vous faire naître et grandir dans un pays qui n’était pas le vôtre ». Nous entendons là une mémoire qui a peu évolué, qui s’est arrêtée en 1962 pour tout le monde et qui entraîne un blocage complet.

Le deuxième type de réactions négatives - de loin les plus fréquentes - relève de ce que j’appellerais « la concurrence des mémoires », qui consiste à me renvoyer aux victimes de l’autre camp. « Vous avez souffert Madame, d’accord, on vous respecte, mais nous avons souffert plus que vous ». Comme s’il fallait absolument se mettre dans la balance et, pour se parler, se dire « Moi, j’ai plus souffert ». Dans le premier cas, la guerre continue, on se renvoie la balle. Là, on pèse les souffrances. J’ai eu droit à des décomptes macabres du nombre de morts (et j’ai eu envie de sourire lorsqu’une Algérienne m’a expliqué qu’elle avait dans sa famille quelqu’un de « plus amputé que moi » !). Cette réaction est d’autant plus troublante que, précisément, je ne demande de comptes à personne ! C’est aux historiens de faire le compte des morts (M. Pervillé l’a fait déjà) ; nous, nous ne pouvons que respecter ceux des deux camps.

Là encore plus, j’ai ressenti une sorte de découragement. Si même cette voix qui est la mienne - qui refuse le terme de victime et de bourreau, et ouvre le dialogue directement avec l’auteure de l’acte qui l’a blessée - peine à déclencher des échos positifs, c’est que les passions sont encore trop vives pour que, simplement, on accepte d’écouter la mémoire de l’autre.

Il y a tout une série de bonnes volontés parmi lesquelles je veux bien me placer. Mais, j’ai le sentiment que ce qu’il manque pour faire ce travail d’écriture de mémoire ensemble, c’est la volonté politique, pour que ces bonnes volontés puissent se transformer.

Ces réflexions m’amènent à mon sujet initial : comment ma Lettre à Zohra Drif peut-elle servir la mémoire ?

J’avais pensé que, si nous pouvions parler l’une et l’autre, non pas d’une seule voix, mais comme deux voix qui se rejoignent cinquante ans après, cela pourrait avoir une portée symbolique et mémorielle très forte. Comme elle n’est pas là aujourd’hui, je ne vais pas développer davantage parce que cela serait incorrect et tout à fait inutile. Mais je voulais utiliser le détour des Justes de Camus, pour avec elle et à travers elle, avec d’autres, poser la question morale du terrorisme aveugle et, surtout, le travailler cinquante ans après.

Tout ce travail m’a appris que j’avais été ambitieuse et, en tout cas, très naïve sur les obstacles qui allaient se présenter dans ce travail d’écriture. Il y a des obstacles très nets sur le plan officiel qui font que la mémoire se heurte au politique en permanence, et qu’en conséquence, elle ne s’écrit pas de façon sereine.

Dans ce que j’ai dit de cette guerre qui se poursuit dans les têtes, de ces passions toujours aussi vives dès qu’on va à la rencontre des protagonistes et des survivants de cette période, je me suis heurtée à une sorte d’anomalie dans le statut de ce qui est la matière même de la mémoire : le temps. Avec la guerre d’Algérie, les mémoires ne s’apaisent pas avec le temps alors que, dans d’autres conflits, on craint la disparition de la mémoire avec le temps, d’où l’idée d’un « devoir de mémoire ». Avec l’Algérie, le devoir de mémoire se fait en permanence, soit en tir groupé, soit en tir individuel.

Pour certains, le temps s’est arrêté et la mémoire a fait un arrêt sur image, en 1956, 1957 ou en 1962, selon l’histoire de chacun. Pour d’autres, le temps s’est étiré plus lentement mais le souvenir ne s’est pas bonifié en vieillissant, comme on s’y attendrait. Surtout, il m’a semblé que des deux côtés de la Méditerranée, le temps n’avait pas avancé à la même allure.

Le temps des Français a d’abord été celui de l’oubli ou d’un refus crispé du passé ; puis ils ont tourné leurs regards ailleurs. Et désormais, la France est entrée dans le temps du repentir - à propos, non pas seulement de l’Algérie, mais de la colonisation en général - et accepte de parler de la torture.

L’Algérie, quant à elle, pour ce que j’en connais, a d’abord tiré sa force de son histoire pour construire un nationalisme vibrant, comme c’est toujours le cas après les guerres de libération, et c’est bien légitime. Cette histoire est devenue consubstantielle à l’État : dès lors, peut-être, les mémoires individuelles ont-elles été étouffées par l’écriture de la mémoire officielle ? Peut-être faudrait-il que cette mémoire officielle s’estompe pour laisser la place à une écriture plus multiple et plurielle...

Mon sentiment est aussi que tous ces groupes vivent des temps de la mémoire trop différents et que cela empêche la réconciliation. Moi, je voudrais que les mémoires soient plus modestes, plus individuelles, moins souffrantes avec le temps. Et qu’elles soient moins rectilignes, parce que lorsqu’elles sont rectilignes, elles ne se rejoignent pas. Alors que, quand elles sont plus sinueuses, comme l’est la mémoire de chacun, il y a de temps en temps des petits points de rencontre et cela permettrait d’avancer... ?

Je suis désolée d’apporter ainsi un bémol au tableau de la réconciliation des mémoires. D’autant plus, qu’à titre personnel, je reste profondément engagée dans ce travail d’écriture de la mémoire et j’y crois très fort, même si c’est à plus ou moins long terme !

Sonia MABROUK

Je ne sais pas qui peut croire que ce que vous dites est négatif, quand on voit que vous n’avez pas de haine, pas de colère et que vous ne portez aucune vengeance.

Je donne maintenant la parole à Laetitia Bucaille, sociologue, maître de conférences et auteur de Le pardon et la rancoeur. Algérie-France, Afrique du sud, peut-on enterrer la guerre ? A travers votre livre, vous avez cherché à comprendre les raisons qui peuvent amener à transcender une relation de violence, une relation de vengeance et de haine, à travers les récits que vous ont racontés les vétérans des conflits sud-africain et franco-algérien.

Laetitia BUCAILLE, sociologue, maître de conférences à l’université Victor Segalen / Bordeaux

Mémoires combattantes

Effectivement, j’ai travaillé sur les combattants de la guerre d’indépendance algérienne. D’un côté, je me suis intéressée aux combattants du Front de libération nationale (FLN), et de l’autre, à ceux qui se sont engagés dans l’Organisation armée secrète (OAS). Parce que, ce qui me tenait à coeur, c’était d’essayer de comprendre comment des gens qui s’étaient engagés dans une cause, qui avaient décidé de risquer leur vie et qui vivaient dans un espace colonial - soit comme dominé, soit comme dominant -, pouvaient, une fois la guerre terminée, envisager de faire un bout de chemin vers leur ennemi, voire de le reconnaître comme un égal, et de comprendre les raisons de leur engagement.

Je partage une partie des réflexions que vous avez tirées de votre expérience et de votre travail, Mme Michel-Chich. Si l’on compare la situation franco-algérienne avec l’Afrique du Sud, les choses sont bien moins apaisées. J’ai eu bien souvent l’impression que le combat avait eu lieu la semaine dernière en écoutant les Français et les Algériens qui avaient participé à cette guerre. Alors qu’en Afrique du Sud, bien que le conflit ait été résolu bien plus récemment, il y a un sens du « politiquement correct » plus établi, qui promeut la réconciliation, et un travail réalisé au niveau de la Commission Vérité et Réconciliation, de sorte que les gens sont prêts à reconnaître ce qui a été fait de mal dans leur camp et la violence utilisée de part et d’autre.

Entre la France et l’Algérie, c’est beaucoup plus compliqué. Côté algérien, la guerre de libération est le socle du projet national. Le FLN au pouvoir défend l’idée que le peuple est l’unique héros de la révolution qui a combattu pour l’indépendance de l’Algérie. On a accordé énormément de poids aux combattants, aux martyrs et aux moudjahidines, qui, finalement, sont l’un des soutiens essentiels du pouvoir et se retrouvent détenteurs d’une rente à vie financée par la rente pétrolière. Ce qui leur donne un statut à la fois symbolique et matériel extrêmement privilégié dans l’Algérie indépendante. Le montant des pensions de certains moudjahidines peut aller jusqu’à sept fois le montant du Smic algérien. Cela donne une idée des échelles de valeurs dans l’Algérie indépendante.

D’une certaine façon, si les moudjahidines ont été l’une des bases essentielles du pouvoir, la relation s’est un peu infléchie en défaveur du pouvoir. Parce qu’une partie des anciens moudjahidines instrumentalise sa position pour tirer toujours plus d’avantages et de profits, en proclamant son appartenance à la famille révolutionnaire. Pour avoir accès aux bénéfices divers et variés, il est important de prouver qu’on a été un bon révolutionnaire, voire un meilleur révolutionnaire que le voisin. Dans cette logique de fonctionnement social et politique, on a besoin encore de l’ennemi colonial. Au fond, les propos qui sont tenus en France pour « réhabiliter » la colonisation ou parler de « colonisation positive » alimentent le système et cette surenchère entre les combattants ou entre les différents groupes de combattants. Du coup, la mobilisation contre l’ennemi colonial est très présente. Idéologiquement, on reste mobilisé contre les relents de la colonisation.

Quant aux membres de l’OAS, ils ont perdu la guerre. Ils se trouvent dans une situation difficile, parce qu’ils avaient combattu au nom de la France puis se sont retrouvés emprisonnés ou en fuite, etc. Finalement, ils ont été amnistiés et ont plutôt bien profité de la croissance des années 70 en France : certains ont très bien réussi, se sont servis de leurs réseaux ou de réseaux en France pour s’insérer économiquement, socialement, et, parfois, pour faire des carrières politiques. Ils sont très actifs pour imposer leur vision de l’histoire, j’y reviendrai dans quelques instants.

Sonia MABROUK

Quel est le point de rencontre des mémoires ? Est-ce la compréhension, faut-il reconnaître l’autre comme un acteur politique ?

Laetitia BUCAILLE

Lorsqu’on fait parler les uns et les autres de leurs combats et de la guerre, la différence est très marquée avec l’Afrique du Sud. Le FLN, comme l’OAS, valorisent la violence. On retrouve cette argumentation de la proportionnalité dont parlait Danielle Michel-Chich. Les anciens combattants du FLN reconnaissent qu’ils ont été violents, qu’ils ont posé des bombes, mais ils estiment que l’armée française était beaucoup plus violente. Ils font état d’une violence nécessaire face à un ennemi beaucoup plus puissant. Du côté de l’OAS, on retrouve ce type d’argumentaire : « certes, nous avons été violents, mais nous n’avons fait que quelques victimes à côté du nombre de victimes du FLN ». Là aussi, à la différence du travail réalisé en Afrique du Sud par la commission Vérité et Réconciliation, il n’y a pas d’examen critique sur les agissements de son propre camp. On ne fait qu’accuser l’autre mais on est généralement assez peu capable de reconnaître ses erreurs, ses fautes politiques ou ses fautes morales. On en est très loin de part et d’autre.

Du côté de l’OAS, les nostalgiques de l’Algérie française sont assez bien organisés et mobilisés pour essayer d’infléchir le regard sur la guerre d’Algérie et sur la colonisation française - la loi du 23 février 2005 montre leur habileté. L’Assemblée nationale française a été assez réceptive à cette thèse de la colonisation positive qui a pu se développer dans les années 90, parce que l’Algérie connaissait une période de guerre civile qui a permis à cette idée de s’installer. On a des mémoires très mobilisées de part et d’autre.

En même temps, si idéologiquement les ennemis sont bien présents, du point de vue inter-personnel et humain, il y a des histoires empreintes d’une certaine chaleur et d’une certaine amitié. De part et d’autre, des gens ont pu être sauvés, paradoxalement, grâce à l’amitié qu’ils avaient nouée avant le conflit avec des gens de l’autre camp. Des membres de l’OAS sont intervenus pour « sauver la peau » de l’un de leurs amis algériens et inversement. Beaucoup de pieds-noirs sont reçus très chaleureusement en Algérie, y compris parfois des anciens de l’OAS...

Gilles MANCERON, historien

Établir vérité et justice sans passer par le prétoire

On est dans l’obligation d’établir la vérité et la justice, mais on est dans l’impossibilité de recourir à des procédures judiciaires, contrairement à l’Afrique du Sud qui a mis au point une forme de justice reposant sur l’aveu et la reconnaissance.

Cinquante ans après la fin de la guerre, il y a eu en France une série d’amnisties ou de mesures qui décrétaient l’oubli ou l’effacement d’un certain nombre de peines et la restitution d’un certain nombre de grades. Nous sommes dans un processus qui nous interdit de recourir à l’institution judiciaire.

Comment établir malgré tout une forme de justice qui ne passerait pas par l’institution judiciaire ?

Car, sans justice, il ne peut pas y avoir de réconciliation des mémoires. La notion de justice est indispensable, et surtout et avant tout, la notion d’histoire. Les mémoires ne pourront pas se réconcilier si on ne fait pas un travail historique, comme ce que nous avons fait ce matin dans les deux tables rondes. Il faut regarder l’histoire avec un certain recul.

Je ne suis personnellement pas lié à ce passé. Je ne suis pas originaire d’Algérie, j’étais lycéen à l’époque des faits. Je me suis intéressé à la question parce que cela m’a préoccupé que la République française se trouve empêtrée dans ce bourbier de la fin de la guerre d’Algérie. La barbarie manifestée par l’OAS, qui exprimait une sorte de vérité de la colonisation, m’a interloqué. J’ai, par la suite, souhaité travailler sur ce sujet comme historien.

Il faut la médiation de l’histoire parce que c’est par l’histoire qu’on arrivera à diffuser des connaissances et à contrebalancer les « mémoires construites ». Pour faire référence à Maurice Halbwachs et à son ouvrage Les cadres sociaux de la mémoire, la mémoire désigne beaucoup de choses, y compris une certaine lecture du passé construite par des groupes politiques et idéologiques dans un but politique - je pense à ceux qui s’expriment au nom des rapatriés. Il faut bien distinguer les rapatriés en tant qu’ensemble démographique et les groupes qui s’expriment en leur nom, qui me semblent reposer sur des ressorts idéologico-politiques.

D’abord, l’État doit faire des gestes forts pour reconnaître que la colonisation était en contradiction avec les droits de l’homme, et notamment avec le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, droits qui, s’ils étaient proclamés et reconnus dans l’espace européen et pour les seuls Européens, étaient implicitement niés dans l’espace colonial. Ce qui a été évoqué ce matin à travers l’exemple du code de l’indigénat le montre bien : il faut des gestes forts de la part de nos institutions et de leurs plus hauts responsables sur cette page de notre passé.

Sonia MABROUK

N’y a-t-il n’y pas eu de mots, d’avancées dernièrement, pour la reconnaissance des crimes et des excès du colonialisme ?

Gilles MANCERON

Il y en a peu, il y a eu de petits gestes. Je pense notamment au discours de Jacques Chirac lors de sa visite à Madagascar mais c’est bien loin Madagascar, et c’est un épisode qui a bien moins marqué l’opinion que la question algérienne. Il y a eu un geste de l’ambassadeur de France, Colin de Verdière, à l’université de Guelma et au Monument aux morts, mais c’était consécutif à la loi du 23 février 2005, comme si le Président Chirac avait voulu faire le grand écart entre deux positions contradictoires.

Il y a eu quelques petits gestes, mais pas de geste fort similaire au discours de Jacques Chirac de juillet 1995 sur les responsabilités des autorités françaises pendant la Seconde Guerre mondiale, qui a clos avec force un problème qui restait pendant dans l’histoire de France. C’est ça que l’on est en droit d’attendre. S’agissant de la loi du 23 février 2005 évoquée par Olivier Le Cour Grandmaison, on peut considérer qu’en retirant l’alinéa 2 de l’article 4, le Président Chirac a, pour le coup, vidé le texte de la question la plus problématique. Restent l’article 3 sur la Fondation et l’article 13 sur le versement de pensions à des partisans de l’OAS qui n’étaient pas rentrés tout de suite en France parce qu’ils étaient partis avec leur butin en Espagne et qui sont rentrés beaucoup plus tard. Cela relève du domaine des historiens.

J’en arrive à mon deuxième point : il reste des points sombres à élucider sur cette histoire coloniale. Certains épisodes commencent à être mieux connus, comme le 8 mai 1945 ou le 17 octobre 1961 à Paris, mais sur d’autres qui sont très mal historicisés, règnent encore beaucoup de mythes. Je pense au 20 août 1955 sur lequel des travaux ont commencé. Et comme l’évoquait Sylvie Thénault ce matin, il faut aussi étudier l’impact de la situation coloniale sur la société.

Sonia MABROUK

Les historiens algériens ont-ils accès aux archives ?

Gilles MANCERON

La question a été évoquée ce matin, notamment par Abdelmajid Merdaci et Amar Mohand-Amer. Ce dernier évoque, dans sa thèse sur l’été 1962, ses difficultés à accéder à certaines sources algériennes. C’est avant tout aux collègues algériens de faire pression sur les autorités algériennes.

Parmi les points sombres à élucider, il y a la question de l’OAS qui me semble l’objet d’une méconnaissance dans la société française. On connait les attentats sur le sol métropolitain ou ceux qui ont provoqué les manifestations de Charonne en octobre 1961, mais sait-on par exemple le nombre de victimes européennes d’Algérie assassinées par l’OAS ? Il y a eu à l’été 1961 - l’OAS ayant vu le jour début 1961 et s’étant surtout développée après le putsch d’avril - une interdiction d’aller en vacances en France. Sait-on que les appartements d’Européens qui avaient contrevenus à cette consigne ont été plastiqués ? Sait-on que l’impôt collecté par l’OAS était assorti de menaces de sanctions, d’attentats, voire d’assassinats, pour les Européens qui ne payaient pas ? Que les commerçants étaient rackettés ? L’occultation de tous ces faits conduit à un discours politique parfois fondé sur l’oubli de ces violences. Il est choquant de considérer comme des résistants des gens qui déclaraient combattre au nom de la France alors qu’ils s’opposaient aux institutions françaises et pas seulement au général de Gaulle. Rappelons que, lors du référendum de janvier 1961, 75 % des Français ont approuvé la recherche d’une solution négociée. C’est dans ces conditions que les négociations d’Evian ont été ouvertes en mai 1961. Il faut mettre fin à ces mensonges qui cultivent un certain discours communautariste et mémoriel dans certains milieux dont la base idéologico-politique est proche de la droite extrême.

On ne peut pas se contenter de recueillir une mémoire sans l’interpeller. La fusillade de la rue d’Isly du 26 mars 1962 est très mal traitée dans le film documentaire de Marie Colonna et Malek Bensmaïl, 1962, de l’Algérie française à l’Algérie algérienne. Les archives du ministère de la Défense permettent pourtant d’établir qu’il y a eu des tirs contre des militaires français.

Pour avancer sur la réconciliation des mémoires, il faut multiplier les échanges avec nos collègues algériens. Ces échanges existent. Beaucoup d’entre nous participent à des colloques croisés. Il y aura, la semaine prochaine, deux colloques importants à Alger. Mais il faut que les États, sans se mêler de l’histoire - parce que ce n’est ni au Parlement ni à l’exécutif d’écrire l’histoire - encouragent des échanges entre historiens des deux pays et d’autres nationalités.

Sonia MABROUK

Quel est votre avis sur l’exposition organisée par le Musée de l’Armée, « Algérie 1830-1962 » ?

Gilles MANCERON

J’ai été très agréablement surpris par le contenu de cette courageuse exposition. Le Musée de l’Armée, c’est-à-dire l’institution militaire, dit un certain nombre de choses qui, jusqu’à présent, étaient qualifiées comme le discours de l’anti-France, et notamment par un certain Livre blanc paru il y a une dizaine d’années, signé par 500 généraux et officiers de l’époque. Il y a vraiment un changement de cap assez radical que l’on peut saluer.

Fatima BESNACI-LANCOU, éditrice, fondatrice de l’association « Harkis et droits de l’Homme »

Les harkis, au delà des idées reçues

J’ai choisi de vous parler des idées reçues. Sur la question des harkis, il y en a beaucoup, à commencer par celle qui feraient des harkis une ethnie ou un peuple. Je vais structurer mes propos en quatre phases.

La première couvre la période avant la guerre. Les harkis n’existaient pas, même si des forces étaient déjà levées parmi la population « indigène ». Lors des tables rondes de ce matin, il a souvent été question de la violence du système colonial. Pour moi, comme pour de nombreux historiens, l’histoire des harkis - qui font partie de la paysannerie algérienne -, est une tragédie qu’il faut inscrire dans l’histoire de la colonisation et de la décolonisation.

Les harkis ont subi le système colonial et la violence de la guerre d’Algérie au même titre que les autres Algériens. De surcroît, une fois arrivés sur le sol français, relégués dans des camps, ils ont eu du « rab » en matière de colonialisme.

La deuxième phase va de 1954 à 1962, la période de la guerre. Il s’agit d’évoquer ici l’idée reçue selon laquelle le choix des harkis serait idéologique. Selon l’historien Mohammed Harbi, dans un article paru dans Le Monde du 4 mars 2003, les supplétifs ont principalement fait le choix de la survie. J’espère que d’autres historiens algériens vont continuer à travailler sur ce sujet. Les engagements ou enrôlements sont liés directement à la violence subie par les paysans qui était d’une double nature. En premier lieu, les militaires français au service des autorités politiques voulaient maintenir, à n’importe quel prix, la présence française en Algérie. Ils ont mis en place toutes sortes de manoeuvres pour faire adhérer la population algérienne. Face aux combattants français, les combattants du FLN, qui voulaient en découdre avec le colonialisme, ont également élaboré des stratégies souvent violentes. Les paysans se sont retrouvés « pris entre deux feux ». En fonction des violences que je ne hiérarchiserai pas, je laisse les historiens le faire -, ces paysans basculaient d’un côté ou de l’autre.

Une autre raison pour laquelle les paysans se sont enrôlés ou engagés est liée aux camps des « déplacés ». Près de deux millions de paysans ont été regroupés dans des camps, pendant la guerre, pour les couper des combattants du FLN. Comme l’a montré le documentaire de Ben Salama, Une histoire algérienne, ils n’ont pas quitté leur terre avec leur bétail ou avec leur jardin. La famine et le manque de soin ont frappé, faisant près de 200 000 morts selon le rapport de Michel Rocard. Pour l’armée française qui avait déplacé ces populations, il a été extrêmement facile de recruter de jeunes bergers dans ces conditions - certains avaient 14 ou 15 ans. Parmi les nombreux anciens harkis que j’ai rencontrés, plusieurs m’ont confié que, devant la détresse économique, il fallait parfois être « pistonné » pour accéder à un « emploi ».

L’été 1962 constitue la phase numéro trois de l’histoire de ces hommes. Parmi les idées reçues, il y a celle consistant à dire que tous les harkis ont été tués ou bien que tous les survivants sont partis en France. S’agissant de ceux qui ont été tués pendant l’été 1962, les chiffres sont fantaisistes, aussi bien en France qu’en Algérie, et je ne contribuerai donc pas à la polémique. Près de 90 000 harkis - ce chiffre incluant les familles - sont partis en France. Un grand nombre est toutefois resté en Algérie, notamment ceux qui ont été protégés par leur clan ou leur tribu, comme me l’a raconté un ancien harki des Aurès présent dans la salle. Il me semble important de rappeler que, sur les sept ans et demi de guerre, près de 250 000 « indigènes » ont été enrôlés comme supplétifs. Il ne s’agit donc pas d’un épiphénomène, comme voudraient le faire croire les autorités algériennes. Si vous comptez les membres de leur famille, plus de deux millions de personnes sont concernées par l’histoire des harkis pendant la guerre et ses suites.

Si nombre d’entre eux continuent à vivre avec leur famille en Algérie, bénéficiant des mêmes droits et devoirs que les autres citoyens, de nombreux harkis restés en Algérie, ou membres de leurs familles, font état de discriminations...

Dans un article qu’il signe le 12 novembre 1962 dans Le Monde, l’historien Jean Lacouture dévoile l’intention des autorités civiles algériennes de « frapper d’indignité nationale » les anciens harkis et toutes personnes ayant combattu aux côtés de l’armée française et ne pouvant justifier de services rendus à la cause nationale. Si les harkis ont vécu, pour beaucoup, une « mort civile », selon l’expression utilisée par des délégués du Comité international de la Croix-Rouge (CICR) en poste en Algérie à cette période, cette volonté ne se concrétise pas rapidement. Il faudra attendre 37 ans pour qu’un texte voie le jour, sous l’impulsion de la puissante association des anciens moudjahidin. L’article 68 de la loi du 12 avril 1999, qui ne nomme pas explicitement les harkis, dispose : « Perdent leurs droits civiques et politiques, conformément à la législation en vigueur, les personnes dont la position pendant la révolution de libération nationale a été contraire aux intérêts de la patrie et ayant eu un comportement indigne ». Cette disposition législative est appliquée depuis 2007.

Je n’ai pas trouvé dans les archives de document attestant clairement que des consignes avaient été données pour arrêter ou tuer les harkis. Mais j’ai retrouvé des documents qui attestent que des chefs de wilaya avaient fait arrêter ou encouragé à assassiner des harkis, parfois même des familles entières. Le 3 juin 1963, Ahmed Ben Bella déclare devant la presse nationale : « Je dénonce les actes criminels contre les harkis ; nous irons jusqu’à l’exécution des coupables. » Cet appel arrive près d’un an après le début du massacre et au moment où le CICR s’apprête à visiter les harkis détenus en Algérie. Des questions s’imposent :

Pourquoi avoir attendu si longtemps pour intervenir ? Pourquoi le colonel Boumediene, ministre des armées, voulait-il amender les accords d’Évian pour réprimer les harkis ? Pourquoi les avoir détenus dans des prisons et dans des camps militaires, certains jusqu’en 1969 ? On nous dit qu’il fallait les protéger des vengeances. Alors, pourquoi les avoir torturés pendant leur détention ? De nombreux documents du CICR l’attestent. Des archives du CICR font état « d’actes de clémence » de la part des autorités algériennes, notamment dans le cas de libération de harkis emprisonnés. On voit poindre ici les termes d’une contradiction : si l’emprisonnement des harkis vise à les protéger, comment considérer leur libération comme un « acte de clémence » à leur égard ?

Certes, en 1962, l’État algérien était chancelant, mais peut-on dire pour autant qu’il n’était pas responsable ? Le CICR a recensé près de 2 500 hommes détenus dans les prisons. Par ailleurs, les archives de Jean-Marcel Jeanneney, versées aux archives du Centre d’histoire de Sciences Po, montrent que le gouvernement algérien de 1963 ne nie pas la détention de 7 000 harkis dans des camps militaires. Voici un texte retrouvé au CICR à Genève, décrivant les circonstances dans lesquelles des milliers d’hommes ont péri en déminant les frontières de la ligne Morice.

« Des harkis par milliers ont été employés aux travaux de déminage de la vaste et profonde zone que l’armée française avait fortifiée à la frontière tunisienne. Les mines en bakélite dont ce terrain est farci ne peuvent être détectées comme des mines métalliques avec des appareils spéciaux. Ce sont les harkis qui en ont été chargés. Des camps entiers ont été vidés et dirigés les uns après les autres sur ce territoire d’où, semble-t-il, aucun n’est revenu vivant... »

Cette dernière phase apporte un début d’éclairage sur la mythique « amitié franco-algérienne ». À mon avis, nous sommes loin de l’apaisement. Pour progresser vers la réconciliation, une volonté politique doit se manifester des deux côtés de la Méditerranée.

De son côté, la France doit reconnaître la responsabilité du gouvernement dans l’abandon des harkis à l’été 1962, abandon dramatique ne serait-ce que pour les 20 000 qui ont sauté sur les mines - sans compter tous les autres -, et dans la relégation dans les camps en France. Je suis favorable à ce que la France reconnaisse le drame colonial avec tout ce que cela implique, y compris les crimes et tortures commis pendant la guerre de décolonisation, car les familles de harkis ont aussi été les victimes de ce drame et ont porté dans leur chair toutes les souffrances depuis 1830, au même titre que le peuple algérien.

Nous demandons, par ailleurs, au gouvernement algérien d’abroger l’article 68 de la loi du 12 avril 1999, de la même manière que nous avons demandé, côté français, l’abrogation de l’alinéa 2 de l’article 4 de la loi du 23 février 2005 proposant d’enseigner le rôle positif de la colonisation. Les associations d’enfants de harkis ont été parmi les premières à se mobiliser contre de nombreux articles de cette loi, Gilles Manceron présent ici pourra en témoigner.

Nous demandons également au gouvernement algérien la libre circulation des anciens supplétifs de l’armée française. Il est intolérable qu’on renvoie en France d’anciens harkis qui avaient obtenu un visa pour se rendre en Algérie, comme c’est arrivé le 29 avril dernier à un vieillard. Nous demandons aussi que l’Algérie ne renvoie plus les cercueils d’anciens harkis désirant se faire enterrer en Algérie. Ces deux cas relèvent de la barbarie.

Joëlle HUREAU, historienne

Les mémoires entre guerre et paix

Ce titre exprime moins une conviction personnelle qu’un doute, né de la confrontation entre la question « Comment réconcilier les mémoires ? » et l’observation machinale de différentes réactions à l’actualité sur le sujet, au cours des décennies passées.

Le cinquantenaire suggéré par les deux dates 1962-2012 concerne l’Algérie, la France et quantités de mémoires possibles.

Cinquantième anniversaire de la fin de la guerre de 1954-1962 pour les deux pays intéressés, il est aussi celui de l’indépendance et de la naissance de la république pour l’Algérie. On peut y voir également celui du début d’une autre existence pour des millions d’Algériens et pour près d’un million de pieds-noirs, ainsi que d’un parcours sans l’Algérie pour les Français en général, avec une impression de soulagement pour les uns, d’amputation pour les autres. On peut y voir encore celui de l’achèvement de la Ve république dans sa version finale, si on songe au referendum d’octobre 1962, et de la résurgence des deux France, point qui serait à approfondir.

Cette énumération n’est certainement pas exhaustive.

Les mémoires conviées, avec leur lot de mémoires sous-jacentes, sont plus nombreuses encore que les motifs de commémoration, si on dénombre celles qui se sentent occultées ou sous-estimées, tant en Algérie qu’en France, ajouterais-je avec prudence. Car, sans ignorer totalement l’existence des thèmes mémoriels algériens, mon approche n’en est sans doute que très superficielle. Je m’en tiendrai donc aux « mémoires françaises » :

  • mémoire « métropolitaine » et mémoire « pied-noir » ;
  • mémoire des Européens restés en Algérie après l’indépendance, pour toutes sortes de raisons ;
  • mémoire diverse des appelés, mémoire des harkis (en tenant compte de la dose de banalisation que comporte l’usage de ce terme), mémoire des militaires de carrière ;
  • mémoire des partisans de l’Algérie française, mémoire de ceux de l’OAS ;
  • mémoire des partisans de l’indépendance algérienne et du refus (porteurs de valises, déserteurs, objecteurs de conscience) ;
  • mémoire des blessés, des torturés de cette guerre, de leurs familles et des familles restées sans informations sur ceux de leurs membres victimes d’enlèvement. Sans compter, des deux côtés de la Méditerranée, les générations nouvelles qui n’ont connu ni la période coloniale, ni la guerre de 1954-1962, mais qui recueillent les données des mémoires collectives.

Toutes ces mémoires, et les mémoires individuelles qui s’y insèrent, débordent le cinquantenaire. Elles fonctionnent relativement aux expériences antérieures, sous l’impulsion d’espérances, de craintes, de désillusions, d’irritations actuelles, en réaction aux événements d’aujourd’hui, perçus en fonction du souvenir et inversement. Néanmoins, les dates qui encadrent ce colloque invitent à ancrer toutes ces mémoires dans la guerre d’Algérie ou dans la guerre en Algérie.

Deuxième constatation : les mémoires collectives ont fait une sorte de voyage ces dernières décennies entre l’histoire des mentalités et la structuration mémorielle. A première vue, réconcilier les mémoires paraît un projet philosophique, faisant plus appel à la morale et à la sagesse qu’à la démarche historique.

Cependant, l’histoire est partie prenante dans cette gageure. Les historiens, en étudiant les premiers les mémoires collectives dans les années 1970-1980, ont largement contribué à la diffusion de cette notion. Plus d’un historien s’est reposé, depuis, la question des rapports entre histoire et mémoire, celle-ci étant susceptible de falsifier celle-là.

Au cours des années 1990, dans le sillage du « travail de mémoire », devenu « devoir de mémoire », le « lieu de mémoire » passa, au prix d’un malentendu, dans le langage courant. Parallèlement, les commémorations connurent un regain d’intérêt et diverses associations mémorielles se créèrent. Pourtant, la fin de la guerre d’Algérie, reconnue comme telle en 1999 seulement, n’est pas clairement commémorée.

Le consensus sur la date n’a pu se faire jusqu’à présent. En vertu de deux décrets de 2003, un hommage est rendu aux harkis et autres membres des formations supplétives, le 25 septembre, et le 5 décembre, aux morts pour la France en Algérie, Maroc, Tunisie, auxquels sont associés depuis 2005 (loi du 23 février) « les rapatriés d’Afrique du Nord, les personnes disparues et les populations civiles victimes de massacres ou d’exactions... ». Cependant, un certain nombre de municipalités, la Fédération nationale des anciens combattants d’Algérie (FNACA) et l’Association républicaine des anciens combattants commémorent la fin de la guerre d’Algérie et ses victimes le 19 mars. Quant aux associations, nombreuses, hétérogènes et multiformes du côté des harkis et des pieds-noirs, elles ne sont pas toujours spécifiques du côté des appelés, ni monolithiques et souvent antérieures au mouvement mémoriel.

Du reste, la commémoration du cinquantenaire se fait en ordre dispersé, tant les intentions qui l’animent divergent. Déjà effectuée pour les partisans du 19 mars, elle concerne le cessez-le-feu consécutif aux accords d’Évian. Entamée dans le domaine des livres, numéros spéciaux (en mars), colloques et forums, documentaires de télévision, émissions de radio, elle vise tantôt à une rétrospective, tantôt un aspect bien spécifique du sujet.

Prévue pour le 5 juillet par différentes associations de rapatriés, elle se présente comme un hommage : soit aux disparus « de l’Algérie française », soit aux victimes du massacre d’Oran, soit à toutes les victimes de la Guerre 1954-1962, « avec une intention particulière pour les Enlevés et Disparus ». Du côté de l’autorité publique, la discrétion a prévalu jusqu’à présent, en partie en raison du calendrier électoral.

Indépendamment de la disparité des processus, on peut se demander s’il y a compatibilité entre « mémoires » et réconciliation.

Après avoir parlé un temps d’oubli ou d’amnésie au sujet de la guerre de 1954-1962, on a utilisé assez fréquemment, depuis la fin du XXe siècle, la métaphore « guerre des mémoires » à propos des mémoires « antagonistes » se rapportant à ce conflit. Entre 2007 et 2010, parurent divers ouvrages ou articles titrant sur ce thème. Depuis peu, les termes de « paix » ou d’« apaisement » sont venus timidement lui faire pendant. Parallèlement, divers événements accréditaient l’idée d’une guerre mémorielle : loi du 23 février 2005 provoquant un vif débat public et deux pétitions d’historiens ; édification d’un « Mur des disparus » à l’initiative du Cercle algérianiste en 2007 sévèrement critiquée au cours d’une Journée d’Études réunissant plusieurs historiens ; polémique en 2010 à propos du film Hors-la-loi ; très récemment, manifestation et contre-colloque suscités par un colloque sur La fédération de France du FLN 1954-1962.

Comment expliquer cette « guerre » jamais déclarée, mais souvent constatée ? Les associations mémorielles auraient-elles perpétué les dissensions liées à la guerre d’Algérie ? En effet, les pratiques propres aux groupes mémoriels, quel que soit leur objet, (sélection de thèmes le plus souvent non consensuels, ayant parfois déterminé leur constitution, découlant généralement d’expériences douloureuses11 inévitablement différentes selon les groupes concernés ; dépréciation réciproque des thèmes ou des souffrances respectifs ; stigmatisation des prises de position et actions de la partie considérée comme adverse ; terminologie emphatique ou inadéquate) ne favorisent pas des relations paisibles, ni même les contacts.

De plus, pendant les deux décennies qui suivirent 1962, les historiens pouvaient éprouver quelques difficultés à traiter sans passion d’une guerre qu’ils avaient vécue. L’avènement d’historiens n’ayant aucun souvenir propre de la guerre d’Algérie était de nature à lever cet obstacle. Toutefois, pour ces nouveaux chercheurs garder leurs distances vis-à-vis des mémoires antagonistes n’est pas si simple. Car l’émergence des témoignages et leur entrée dans le débat public, pendant et depuis la troisième décennie, ont réactivé les mécanismes de la mémoire collective. Leur échapper n’est pas toujours aisé.

Du reste, doit-on se défausser sur les historiens d’une réconciliation que les parties prenantes n’ont ni réalisée, ni généralement recherchée ? D’autant moins que les associations, s’exprimant au nom des groupes mémoriels sans qu’on puisse en évaluer l’exacte représentativité, ne puisent dans l’apport des historiens que ce qui s’ajuste à leurs préoccupations majeures. On peut donc s’interroger sur les chances de succès des obscurs sherpas de la réconciliation face à d’autres « porteurs de mémoires » dont la brouille est la raison d’être ou qui occupent le devant de la scène.

La réconciliation nécessite de la bonne foi et de l’attention à autrui ; elle implique la rencontre, le dialogue, la recherche d’un terrain d’entente. Elle contraint à inventorier, à vérifier sa propre mémoire, à renoncer à ses mythes. Dans le cas qui nous intéresse, il faut être plusieurs à la vouloir et que certains fassent le premier pas. Le feront-ils, s’ils escomptent une rebuffade ? Le feront-ils sous des regards indifférents ou narquois ? La solidarité de ceux qui ne portent pas ces mémoires spécifiques, ou qui croient ne pas les porter, est donc également indispensable. Car, du simple fait que tous connaissent leur existence, les mémoires collectives éparses font confusément partie du patrimoine mémoriel commun.

Pascal BLANCHARD, historien, chercheur-Associé au laboratoire « Communication et Politique » du CNRS

L’Algérie au coeur de l’histoire et des mémoires coloniales de la France

Je pense que la situation est extrêmement différente aujourd’hui - à l’occasion du cinquantenaire 1962-2012 - de celle d’il y a vingt, trente ou, plus encore, cinquante ans, au sortir de la Guerre d’Algérie. D’abord, parce que l’on se « parle » alors qu’il y a cinquante ans, on se tuait. Ne pas se rendre compte que ces mémoires sont en train de se réconcilier - trop lentement sans doute - relèverait de l’aveuglement. Nous sommes entrés dans le temps où toutes les mémoires, toutes les souffrances, de toutes les victimes doivent être reconnues. Alors, bien sûr, cela fait trente ans que nous usons nos « fonds de culotte » avec Gilles Manceron, Benjamin Stora et nombre d’historiens à faire des colloques, des débats, des soirées, des livres et des expositions pour expliquer tout cela et pour se « tourner enfin vers l’avenir », comme le proclamait une tribune en novembre 2007 au sujet de l’Algérie et du conflit. Heureusement, les historiens de toutes les générations ont plutôt bien travaillé, de sorte que les politiques sont aujourd’hui devant leurs responsabilités, ils ne pourront plus fuir la reconnaissance de ce passé. Nous avons fait notre travail. Et cela n’a pas été facile. Les associations ont fait leur travail aussi. S’agissant des événements d’octobre 1961, ce n’est pas du côté des historiens que le travail a émergé, mais du côté des associations d’ailleurs, et demain, dans quelques semaines sans doute, ce sont les politiques qui devront faire oeuvre de reconnaissance, je dis bien « reconnaissance » et non « repentance », car c’est bien de reconnaissance dont nous avons besoin.

En outre, beaucoup de médiateurs ont été actifs. On pense aux réalisateurs qui ont largement fait leur travail dans le monde du cinéma (ou de la télévision pour les documentaristes), bien que ce ne soit pas toujours facile de traiter le sujet de l’Algérie au cinéma. La soixantaine de films réalisés depuis le début des années 60 (et diffusés en France) n’ont pas tous été de grands succès. Même Hors la Loi de Rachid Bouchareb n’a pas « déplacé des foules », comme si ce thème avait du mal à entrer dans le présent. Seul RAS, en 1973, d’Yves Boisset parviendra, à sa sortie, à toucher avec 1,5 millions d’entrées. Et que représentent-ils, ceux de la région Provence-Alpes-Côte d’Azur qui sont venus hurler contre le film au festival de Cannes ? Une infime minorité. C’est-à-dire quasi-personne. Ceux qui s’expriment le plus bruyamment sur l’Algérie sont une minorité extrêmement marginale. Alors qu’il y a tous les autres, et c’est à eux qu’il faut parler désormais.

L’histoire France-Algérie a commencé il y a 188 ans avec une conquête. Nous sommes prêts de clore cette histoire avec un bicentenaire celui de la conquête coloniale de l’Algérie en 1830. La France aime bien les bicentenaires. C’est à ces occasions que nous parvenons à réconcilier les révolutionnaires, les monarchistes et les coupeurs de têtes, parfois avec l’aide d’un regard extérieur - c’est un historien américain qui a réconcilié les résistants et les collaborateurs, par exemple, en 1973 (Robert Paxton avec La France de Vichy). Je pense qu’au bout de cinquante ans, le travail a été plutôt bien fait sur la guerre d’Algérie, la période de conquête, le temps de la « gestion », mais aussi le temps des récits croisés ou des appels pour les trois guerres en Europe (1870-1871, 1914-1918, 1939-1945), quoique peut-être pas assez ensemble des deux côtés de la Méditerranée. Et encore, là aussi il faut nuancer. Je me souviens d’un colloque à l’Institut du Monde Arabe où nous parlions déjà de ces questions (Mémoire et enseignement de la guerre d’Algérie du 13-14 mars 1992). Je pense aussi à des livres majeurs, comme celui de Gilles Manceron et Hassan, Remaoun, D’une rive à l’autre, qui sont des regards croisés sur ces questions en 1993, l’année où nous proposions aux Invalides, dans le cadre de la BDIC/MHC, de déconstruire ces imaginaires sur le passé colonial avec l’exposition Images et Colonies.

Aujourd’hui, c’est aux politiques de travailler. Ici et en Algérie. Comment fait-on pour réconcilier les mémoires ? D’abord, on fait de l’histoire. Parce que, sinon, les mémoires sans histoire ne peuvent que s’opposer. Si on arrivait à faire que les mémoires soient à peu près d’accord sur l’histoire, cela serait un grand pas. Il faut donc commencer par là. Seul un travail « rigoureux conçu en partenariat franco-algérien », expliquait Benjamin Stora, permettra de sortir des guerres de mémoires. Et seul le travail des enfants et petits-enfants des acteurs de cette histoire va permettre de dépasser les clivages et rancunes, pour bâtir un récit commun indispensable. Mais, cela n’empêchera pas les mémoires de continuer à exister à travers leurs propres souvenirs, leurs propres désirs, leurs propres histoires personnelles, leurs propres destins individuels. Il ne faut surtout pas éteindre cette flamme intérieure. Mais il faut distinguer mémoire individuelle et mémoire collective. On est chacun les enfants de ses parents. Je n’ai pas la même mémoire que vous et j’en suis fier. Cela ne nous empêche pas de partager nos mémoires et nos histoires. Et écrire une histoire commune, on sait faire ! Qu’on ne nous dise pas que l’histoire franco-algérienne est compliquée, nous sommes bien parvenus à écrire une histoire commune avec les Allemands ! On a réussi à faire un manuel scolaire commun, à se tenir la main entre deux présidents, à commémorer des morts en commun et même à avoir une armée commune avec les Allemands que nous « détestions » beaucoup plus que les Algériens à une époque (entre 1870 et 1914). Si on a réussi à faire cela avec les Allemands, je peux vous assurer que c’est possible avec les Algériens !

Donc, c’est une affaire de politiques. Mais c’est aussi une affaire d’histoire. Et cela passe par des choses très concrètes. Quand les historiens ont fait leur travail, quand les archives s’ouvrent, quand les échanges commencent à se faire, quand les colloques se succèdent, que les gens arrivent à se parler même s’il y a quelques remous - comme à Marseille, au colloque de Marianne, en début d’année, et même ici, et c’est bien qu’il y ait du bruit car il faut s’exprimer, parce que ces histoires sont encore douloureuses et font toujours conflit - l’important, c’est de pouvoir en parler plutôt que chacun souffre dans sa « cuisine », dans sa ville ou dans son quartier. L’important est de voir des documentaires à la télé. Et ça n’est que depuis une période très récente que l’on peut voir des documentaires en « prime time » à la télévision sur ce sujet. Mais tout cela est en train d’arriver. L’important est d’avoir de grandes expositions, comme celle que vient de proposer le Musée de l’Armée aux Invalides. L’important est de toujours proposer des livres et des albums pour que le savoir surnage sur les souvenirs ou les rancoeurs.

Qu’est-ce qui reste à faire par nos politiques en France ? Sachant que les Algériens ont le même « travail » à faire chez eux. Chez nous, l’avantage, c’est que nous avons depuis mai-juin 2012 une majorité forte à tous les échelons : État, Parlement, collectivités territoriales. Et si ce gouvernement n’est pas capable de faire dans les cinq ans qui viennent ce que leurs prédécesseurs n’ont pas fait depuis cinquante ans, il y aura une véritable responsabilité. Il y avait 16 musées du sabot dans les années 80, il y en a maintenant plus d’une vingtaine (j’en découvre tous les ans), et toujours pas un musée de l’histoire coloniale pour raconter à nos enfants cette histoire ! Et les musées, ce ne sont pas les historiens ou les associations ou les journalistes qui les construisent, cela relève d’une décision politique. C’est quand même étonnant que notre pays, qui a quatre siècles et demi de relations avec le monde colonial, n’ait aucun musée de la colonisation ou de l’esclavage ! Aucun endroit où parler de l’Algérie, même si l’on parle en ce moment du musée qui doit ouvrir à Montpellier en 2014 et qui avait été imaginé par Georges Frèche, sous le titre de Musée de l’histoire de la France en Algérie.

Deuxième point : il faut faciliter le recrutement de chercheurs sur ces questions. Cela s’est beaucoup amélioré, comme nos manuels scolaires, mais il y a encore beaucoup à faire parce qu’à chaque moment, on sait qu’on peut revenir en arrière (comme l’on montré les débats aboutissant à la loi de février 2005 à l’Assemblée nationale et au Sénat). On pourrait aussi mettre à contribution la francophonie dont on se demande depuis trente ans à quoi elle sert -, pour écrire un manuel commun avec la cinquantaine de pays qui ont participé à l’histoire de l’Empire français, cette histoire qui commence avec le Canada, il y a très longtemps, et qui se termine avec Ouvéa, très récemment. Concrètement, la francophonie s’engagerait dans une mission forte en portant ce projet : on pourrait enseigner une histoire, une géographie et une littérature communes avec des peuples et des cultures qui partagent une langue et une histoire communes depuis plus de quatre siècles pour certains.

Enfin, troisième niveau, et c’est fondamental, le cinéma est en train de devenir un vecteur majeur pour transmettre ces histoires. Il n’y a qu’à voir l’impact d’un documentaire comme celui de Benjamin Stora cette année ( Guerre d’Algérie, la déchirure co-réalisé avec Gabriel Le Bomin), ou de films comme Indigènes ou La Vénus noire d’Abdellatif Kechiche. Le cinéma peut arriver à faire que des gens qui n’ont pas forcément envie de partager ces histoires, parce que ce ne sont pas les leurs, rentrent d’un seul coup par la fiction dans ces destins, qui constituent des pans majeurs de l’histoire de France et qui nous fabriquent aujourd’hui encore dans nos histoires complémentaires.

Il y a là un sujet majeur. A cet égard, on ne peut que regretter la décision de baisser le budget de la Commission « Images de la Diversité » du Centre national du cinéma et de l’image animée (CNC) et de l’Agence nationale pour la cohésion sociale et l’égalité des chances (Acsé), qui aura pour conséquence que l’on verra moins de films sur ces questions dans les prochaines années. Il faut se battre sur tous les terrains, donc, pour que le gouvernement considère ces sujets comme de vraies priorités, pour que les enfants de nos quartiers ou de l’autre côté de la Méditerranée qui se cherchent en termes d’identité, se demandent si cette histoire est bien la leur. Cela concerne le ministère de la Culture que l’on attend sur ces questions dans nos musées, les programme d’expositions et l’audiovisuel, mais aussi l’Education nationale, la recherche, la politique de la ville, l’outre-mer et les affaires étrangères, mais aussi, nous l’avons vu, la Francophonie. Demain, lorsqu’un écolier cherchera dans les manuels scolaires, il devra tout simplement voir des gens dans notre histoire de France qui lui ressemblent et qui lui parlent d’une histoire qui est bien sûr la sienne. C’est très compliqué de transmettre une histoire à ceux qui ont le sentiment d’en être soit les exclus, soit les victimes. Ce n’est pas qu’une histoire de victimes ou d’exclus. C’est Notre histoire.

Je viens de faire une exposition avec une grande personnalité - Lilian Thuram - sur les zoos humains au quai Branly. Le public qui s’est déplacé pour venir voir l’exposition sur ce sujet sensible était constitué de descendants d’exhibés et de descendants de visiteurs. Ils ont été plus de 250 000 visiteurs. Mon fils, qui est d’origine bretonne, a découvert que des Bretons avaient été exhibés. On apprend tous de l’histoire. On peut traverser le prisme de la victime et celui du visiteur pour se retrouver de l’autre côté de l’image. Nous ne sommes pas les héritiers de telle ou telle posture, nous devons apprendre à regarder autrement ces passés, sans repentance, mais avec cette exigence de reconnaissance chevillée au corps. Et ce cap, il faut toujours le garder comme objectif.

Tout ça pour dire qu’on rentre dans une génération où la pression sur les politiques va devenir majeure. C’est leur tour. C’est un véritable enjeu car le sujet fait peur. Si les socialistes ou la droite n’ont jamais été capables de construire un musée de l’histoire coloniale, c’est qu’il y a des raisons. Et ces raisons sont indépendantes des cris poussés par certains lors de la sortie de films comme Hors la loi, ou des stèles posées à la mémoire de l’OAS, dans le sud de la France, ou des livres blancs commis par quelques militaires. C’est une société entière qui a fermé les yeux sur cette histoire, car cette histoire nous interpelle.

D’un côté de la Méditerranée, elle légitime un pouvoir, un régime et une nation. Et de l’autre côté, elle met en cause une République qui est incapable d’assumer qu’elle a pu coloniser. C’est un problème sensible qui dépasse largement l’histoire franco-algérienne pour toucher à l’histoire coloniale. C’est compliqué pour une nation de s’assumer comme le produit d’une histoire coloniale, on préfère s’assumer en résistant et uniquement en résistant. Quand on a une histoire républicaine, pays des droits de l’homme, qui a été irriguée par cette histoire coloniale, c’est très dur d’expliquer à un enfant : « tu sais, tu es issu du pays des droits de l’homme et pourtant ce pays a considéré que d’autres hommes et d’autres femmes n’étaient pas tes égaux ». Essayez un jour, vous allez voir à quel point c’est compliqué !

Pour comprendre tout cela il faut remonter à très loin, pensions-nous alors. En 1889 se fixait alors un des fondements du « vivre ensemble à la française », avec la définition d’une société dont la hiérarchie politique est définie juridiquement : les citoyens mâles et blancs qui exercent les droits complets de la citoyenneté ; les citoyennes blanches qui n’ont pas les droits électoraux et ne sont pas égales en termes de libertés publiques ou sociales ; les citoyens parfois récents que sont les juifs (notamment ceux d’Algérie depuis les décrets de 1870) ou les citoyens d’empire du Sénégal, des vieilles colonies ou des comptoirs des Indes qui sont susceptibles de perdre leur statut de citoyen à l’aune des régimes (comme Vichy) ou des réformes politiques ; les étrangers qui pourront, selon des processus distincts et plus ou moins contraignants en fonction des époques (et des besoins de l’économie), devenir citoyens français ; les sujets (hommes et femmes) de l’empire, c’est-à-dire les « indigènes », qui n’ont que des devoirs et bien peu de droits sous l’emprise des codes et législations spécifiques qui les gouvernent (et contraints à des servitudes spécifiques telles le travail forcé). A partir de 1900, cette partie de la population sera la plus importante quantitativement au sein de la République impériale.

Réalité politique qui n’est que très rarement mise en avant lorsque le grand récit républicain se raconte ! Pour ces populations « indigènes », il faudra attendre 1956 (loi-cadre pour l’AOF, l’AEF, Madagascar, le Togo et le Cameroun ; indépendance de la Tunisie et du Maroc) et 1958 (référendum en Algérie) pour que l’égalité devant les urnes entre dans les faits (après une époque où la pratique du double collège et du suffrage restreint a dominé), soit deux ans avant les indépendances en Afrique noire et à Madagascar. Bien tardivement donc, 275 ans après la mise en oeuvre du Code noir qui faisait des esclaves noirs des objets juridiques pour la France. Vous voyez, c’est compliqué, et pourtant il faut expliquer. Et encore expliquer.

L’histoire de la guerre d’Algérie est à introduire dans le temps long. Dans ce temps long. Ceux qui sont porteurs d’une mémoire vont devoir apprendre à lâcher prise peu à peu. C’est le sens de la vie. Et ce n’est pas une trahison. C’est comme cela que tout cela va se normaliser dans nos mémoires. C’est aussi de l’histoire impériale et coloniale dans sa globalité qu’il va falloir apprendre à faire et plus seulement de l’histoire de l’Algérie coloniale. Vous ne pouvez pas comprendre l’histoire de la guerre d’Algérie, si vous ne la réintégrez pas dans l’histoire de la France et de l’Algérie. Comment comprendre cette histoire sans connaître Frantz Fanon ou l’histoire de la Guerre froide et des empires qui s’effondrent, sans comprendre l’histoire du Cameroun et des événements au Maroc et en Tunisie, de l’héritage pour l’armée française de la défaite de Dien Bien Phu en Indochine ou même de ce Madagascar si lointain ?

Tout cela est un tout. Cette guerre n’est pas seule dans l’histoire. C’est parce qu’on va la réintégrer ensemble dans une histoire plus longue, plus complexe, plus massive, peut-être aussi moins nationaliste et moins individualiste, que les mémoires pourront continuer à respirer parce qu’elles parleront de la même histoire et arriveront mieux à dialoguer. Voilà ce que le modeste historien qui n’est ni né en Algérie, ni issu de parents qui ont connu cette terre, ni concerné par tout ça dans sa chaire, peut vous dire aujourd’hui. Car c’est tout simplement de son histoire aussi à lui dont il a voulu vous parler ici.

Le 8 mai 2012, dans Libération, nous étions quelques-uns, historiens pour la plupart, mais pas uniquement, de toutes les opinons politiques, à lancer un simple appel pour que rapidement un lieu puisse porter ce récit et cette histoire. J’en citerai un passage pour conclure :

« Il est temps de rompre avec ce modèle. Il est temps d’innover et d’oser. C’est pourquoi nous revendiquons la création d’un grand lieu unique, fédérant ces récits et mémoires, capable de dépasser l’histoire de chacun pour bâtir une histoire commune, permettant à tout un chacun de s’approprier de manière critique la complexité et la dimension plurielle de l’histoire de France, en Europe et hors de l’Europe. Un véritable lieu de culture et d’histoire, ambitieux dans sa programmation, grand public dans ses objectifs, fédérateur dans sa démarche. Un lieu des mémoires de la France qui pourrait également renouveler le projet « Maison de l’histoire de France », encore en réflexion sur ses contenus et ses objectifs, repenser la Cité de l’immigration qui semble ne plus avoir de perspectives et n’est pas un acteur du présent. Trois lieux pour bâtir une histoire commune... Cette année, les cinquante ans de la guerre d’Algérie et alors que nous commémorons les traites et abolitions de l’esclavage en ce 10 mai, moments cruciaux de notre histoire contemporaine, nous rappellent à quel point l’histoire coloniale a pesé sur la société française et combien les traces en sont toujours vivantes. Refusons les rancoeurs et le repli ! Osons rassembler et croiser largement les mémoires et les récits pour bâtir une France renforcée par la pluralité de ses histoires. Pour nous, il s’agit aujourd’hui de faire l’effort d’imaginer le lieu qui va rassembler tous les récits produits par la longue histoire de la colonisation française et les flux migratoires extra-européens en France, aux côtés du récit migratoire et d’une lecture dynamique de l’histoire de France. Nous ne parlons pas d’un passé révolu mais de notre présent, celui d’une société plurielle appelée à forger en commun son avenir. Car, nous sommes tous les héritiers de cette histoire qui doit pouvoir désormais se transmettre dans une grande institution culturelle. Un lieu pour mettre en contexte et en conversation ces passés, où croiser les mots et les représentations des « peuples autochtones », des esclaves, des colons, des travailleurs migrants dans les colonies, des travailleurs immigrés et de leurs enfants dans l’Hexagone, des anciens combattants, des supplétifs des armées coloniales, des harkis, des rapatriés, des bagnards aux colonies, des nouveaux migrants... tous citoyens français, tous ceux sans qui la France ne serait pas la France. Un lieu pour inscrire l’histoire de la société française dans l’histoire globale. Un lieu innovant et nécessaire. Un lieu exemplaire. »

Tout simplement.

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