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« Not in my name » (pas en mon nom) !

vendredi 27 novembre 2015, par Luc FERRY

Cet article de Luc Ferry est paru dans la rubrique Opinions du Figaro du jeudi 26 novembre 2015.

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Le Figaro

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Ce slogan, qu’on a vu affiché un peu partout dans le monde occidental par des musulmans après le massacre de Charlie, pose une question réelle : ceux qui se revendiquent de l’islam doivent-ils tout spécialement se désolidariser de Daech ?

Est-ce à eux plus qu’aux autres de manifester contre la barbarie qui se réclame de leur religion ? Mercredi dernier, le CFCM a heureusement répondu par l’affirmative en invitant les 2500 mosquées de France à consacrer leurs prêches aux attentats. Il faut aller plus loin. Si des centaines de milliers de musulmans défilaient dans tout le pays contre les déviations fanatiques, la France entière serait derrière eux.

À la fois soulagée et fière de ses compatriotes, elle applaudirait des deux mains. Le plus inquiétant, aujourd’hui, c’est que cette conviction de bon sens ne soit pas partagée.

Pour l’avoir formulée sur Radio classique, j’ai reçu des messages de haine, par exemple celui d’un enseignant qui, croyant sans doute avoir trouvé l’argument imparable, m’écrit ceci, qui laisse sans voix : « Demande-t-on aux catholiques de manifester contre la pédophilie ? » Sic ! Ma réponse est simple, à double détente : d’abord pourquoi pas ? En effet, nous avons tous salué le courage du Pape, qui a osé prendre enfin le problème à bras-le-corps sans craindre de le porter sur la place publique et j’avoue que si des catholiques manifestaient contre ce fléau, je vois mal ce que j’aurais à y redire. Mais il y a évidemment plus, et on frémit à l’idée que nos malheureux enfants puissent avoir en face d’eux un professeur dont le cerveau est à ce point embrumé par tant de confusionnisme ; que je sache, en effet, l’Église catholique ne se revendique pas de la pédophilie ! En principe, et d’ailleurs en fait, elle le combat autant qu’il est possible et, du reste, rien ne l’encourage, c’est le moins qu’on puisse dire, dans la théologie chrétienne.

En revanche, Daech se réclame haut et fort de l’islam et le fondamentalisme prétend même en détenir la meilleure lecture, une interprétation fidèle, littérale, dont ceux qui défendent « l’islam des Lumières » se seraient écartés. Voilà pourquoi il me semble essentiel, et pour tout dire proprement vital, que des musulmans se révoltent contre l’intégrisme, contre ceux qui expliquent qu’écouter de la musique vous transforme en singe, qu’ils expliquent urbi et orbi en quoi et pourquoi les déviations mortifères sont ce qu’elles sont, une ignominie. Qui d’autre qu’eux pourra le faire ? Qui d’autre autant qu’eux pourra s’adresser aux jeunes et les convaincre que s’engager dans le djihad est contraire à l’enseignement de l’islam ? Qui suis-je, moi, pour le dire de manière crédible, voire tout simplement audible ?

Comprenons-nous bien : il ne s’agit nullement de demander aux musulmans de se justifier, comme s’ils étaient en quelque façon déjà coupables, mais tout au contraire de leur suggérer de se faire entendre davantage, d’expliquer, de faire comprendre, d’élever la voix contre ceux qui se servent de leur religion pour tuer des innocents de la manière la plus absurde et la plus atroce qui soit.

En 1968, la plupart de mes camarades étaient marxistes. J’étais - et suis resté - gaulliste. Or je ne cessais de les sommer de marquer leurs distances avec le stalinisme - ce que du reste, certains s’efforçaient de faire. Je me souviens de ceux qu’on appelait les « Italiens », ces « Eurocommunistes » qui à longueur de journée expliquaient combien ils se voulaient « démocrates » et dénonçaient sans barguigner la fameuse « déviation stalinienne ». Qu’y avait-il de scandaleux à exiger qu’ils le fassent ? Même chose pour les catholiques qui, dans la personne de Benoît XVI, ont présenté sans fard leurs excuses pour le comportement d’une certaine hiérarchie ecclésiastique pendant la Seconde Guerre mondiale.

Alors oui, je persiste et signe : voir des milliers de musulmans défiler contre Daech ferait chaud au cœur, entendre des imams et des théologiens savants expliquer comment il faut lire les passages du Coran qui prêtent à confusion serait intellectuellement plus que précieux. Il n’y a là nul « amalgame », selon la formule du politiquement correct désormais consacrée, mais au contraire un appel crucial à la distinction, à la nuance, à l’intelligence et à la connaissance que seuls les musulmans peuvent aider nos compatriotes à accomplir.

C’est leur devoir, leur tâche sans doute la plus essentielle dans les mois et les années qui viennent. Bref, il est grand temps de donner tout son sens à la formule : « Not in my name » !

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