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08 Novembre 59 - Mort du Lieutenant de BODMAN

vendredi 11 juillet 2008, par Jean-Pierre Legendre


Drame extrait du livre "Histoire du 18e Régiment de Chasseurs à Cheval Aurès-Némentchas 1956-1962" de Jean-Pierre Legendre.

Le but était de contrôler la population et intercepter, si possible. les membres de la Kasma Bouderheim. Moyens ; 4 escadrons du 18ème , la harka de la ferme Maurin, une section de la 403 CRD, une partie du 94ème R.I., le peloton jeep ECAS du 18ème et une patrouille de T6 en alerte au sol.

Préparation a 4 heures du matin et départ dès 5 heures.

Le convoi de Babar était formé à la sortie du poste : en avant le command-car avec le Capitaine Ribollet, le Lieutenant le Meur, le Lieutenant de Bodman, chauffeur et radio. Jean-Pierre Legendre.

J.P.L - J’étais au volant de l’avant-dernier véhicule chargé de transporter le peloton d’élèves gradés dont le Lieutenant de Bodman était le commandant.

Jacques Boudry, je crois, M.D.L., était monté près de moi dans la cabine, à l’abri du froid.

A l’ avant le Capitaine avait dit au Lieutenant le Meur : « le Meur allez avec le camion serre file ! ». Réflexion amusée de le Meur à de Bodman : « Il est pas bien le Capitaine c’est moi l’ancien ! » Boutade, car en réalité il avait deux mois de plus que Xavier de Bodman.

« C’est juste ! lui dit ce dernier, c’est à moi d’y aller. »« Mais non, c’est une plaisanterie. »

« ça ne fait rien quand même, j’y vais, reste avec le Capitaine. »

Le Lieutenant de Bodman était de la lignée de Hélie de Roffignac ; brillant officier de 24 ans, d’une suite de militaires de carrière au passé prestigieux ; son père était Colonel. Il était un cavalier dans l’esprit de ce qu’à de plus beau la Cavalerie. Un allant extraordinaire ; il aurait dû avoir une carrière brillante et atteindre les plus hauts sommets de l’armée. Fougueux, pour ne pas dire téméraire sur le terrain, sans crainte du danger, aimé de ses hommes à juste raison.

Il était monté souvent dans mon camion. Je crois pouvoir dire qu’il y avait une envie réciproque de dialogue sur des sujets divers et nos entretiens étaient toujours enrichissants, surtout pour moi !

Il arriva à hauteur de mon camion me lançant, comme à l’ordinaire : « Tiens ce matin, je monte avec vous. » de Bodman ne me tutoyait pas et je le ressentais comme une marque de considération pour le simple brigadier que j’étais. Boudry avait dû laisser la place, par la suite il ne s’en est pas plaint.

Notre voyage n’a pas été loin ! À 05 heures et quart, à hauteur de l’oued Hattiba, mon camion sautait sur une mine. Le Lt Xavier de Bodman

Le Lieutenant de Bodman était tué sur le coup ; son corps déchiqueté fut retrouvé plus de 30 mètres plus loin.

Dans ces circonstances les choses se passent en une fraction de temps extrêmement court ; bizarrement tout va vite et tout va lentement. L’explosion en elle-même n’est pas perceptible, enfin pour des mines de la puissance de celle-là qui était, d’après ce qui en a été dit bien plus tard, une bonbonne de gaz piégée ; immédiatement choqué, j’ai vu une énorme boule de feu qui irradiait le ciel devant mon pare-brise ; c’était quelque chose de merveilleux, un halo lumineux de toute beauté, d’ailleurs, je m’entends encore m’écrier : « Que c’est beau ! » Tout de suite, instinctivement, j’ai porté ma main à ma jambe droite et j’ai tiré ; puis une sensation d’aspiration par une force irrésistible, comme dans un film au ralenti. G.M.C. de Jean-Pierre Legendre

Projeté du même côté que le Lieutenant de Bodman j’ai repris conscience dans une nuit noire et dans un silence éprouvant. J’ai eu le sentiment que personne ne s’était rendu compte de rien ; que j’étais seul, dans le bled et abandonné, puis une peur panique m’a prise ; les fells allaient venir et mon affaire serait faite ; ils allaient me les « couper ». Immédiatement comme les autres, tous les autres, j’ai crié : « Maman ! » puis j’ai appelé la Vierge Marie : « Très Sainte Vierge, sauvez-moi, je vous promets de réciter chaque jour 3 Notre Père et 5 Je vous Salue Marie. » J’ai tenu promesse, quelques temps, puis j’ai oublié, m’en suis rappelé, puis encore oublié ; il m’arrive, de temps à autre, de m’en souvenir et de m’acquitter de ma promesse. La Vierge est bonne, elle m’a sûrement pardonné !

J’ai aperçu dans le noir de la nuit des lumières qui cherchaient ou nous étions le Lieutenant et moi : « Par ici, il y en a un ! » C’était le Lieutenant pour qui hélas on ne pouvait plus rien faire.

J’ai crié : « Je suis là ! Venez vite ! » Les lumières se sont rapprochées, des visages brouillés me sont apparus ; un camarade a voulu me lever mais ma jambe restait à terre, le pied complètement tourné sur la droite. J’ai crié : « Je me vide comme un lapin, vite faites-moi un garrot. »

L’ambulance est venue près de moi ou j’ai été transporté jusqu’à elle ; à l’intérieur l’infirmier, Oblak je crois, a tenté de me rassurer avant de me faire la piqûre de morphine.

Je lui ai dit : « C’est foutu, je ne boxerai plus, je ne danserai plus ! » C’étaient les deux choses qui me venaient à l’esprit, le sport et les bons moments. Enfin les bons côtés de ma vie d’avant.. .

J’avais en Algérie pris la mauvaise habitude de fumer la cigarette en conduisant de nuit. Cela me gênait et me tenait éveillé ; m’étant habitué à la cigarette j’avais adopté la pipe qui passant d’un côté à l’autre de ma bouche me gênait elle aussi et donnait les mêmes résultats. Dans le matin blafard, un gars est venu et m’a dit : « Tiens ta pipe ! » et me l’a posée sur la poitrine.

« Quelle chance, ai-je répondu, j’ai pas cassé ma pipe ! » Quarante ans plus tard, j’ai retrouvé ce garçon qui me l’a rappelé.

Puis je me suis endormi sous l’effet de la morphine.

A l’aube, dès qu’il a fait jour, un hélico est venu pour me transporter à l’antenne de Khenchela.

Je me suis encore éveillé ; on m’a installé dans une coquille plastique transparente accrochée le long de l’hélico. Là, près de moi, était l’Adjudant-chef qui avait fait muter Laplanche à Zoui. Cet Adjudant-chef était, je ne sais pour quelle raison, surnommé « Le Zimbrec. » Je l’ai regardé puis, d’une voix faible et étonnée le regardant avec surprise j’ai dit : « Oh ! le Zimbrec ! » Je revois son visage attristé, je suis sûr qu’au fond de lui, comme me l’ont écrit d’autres sous-officiers d’active, il voyait là avec peine un de ces gamins qu’il avait déjà vu souffrir ou mourir sur d’autres champs de bataille.

C’est fou ce qu’on peut voir et interpréter dans un regard, quand tous les mots sont inutiles et vains !

Je me suis inquiété de mes camarades qui étaient dans le camion ; aucun n’était blessé ; l’hélicoptère s’est élevé, c’était pour moi une première ; puis je me suis endormi, c’était fini !

Adieu Babar ; adieu à tous ; j’allais connaître d’autres choses ; d’autres combats, mais c’est une autre histoire. Au revoir 18ème car on allait se retrouver 42 ans plus tard, pour fixer sur le papier ton histoire et celle de tous ceux qui y sont passés une année ou l’autre avec plus ou moins de bonheur, plus ou moins de grandeur.

Retour en arrière, continuité d’un présent qui ne nous a jamais quittés. Beaucoup en ont bavé dans les djebels et s’en souviendront toujours.

Pour beaucoup, et je suis du nombre, ce n’est que bien plus tard que nous avons eu conscience de ce que nous avions fait, à quelque échelon que nous nous soyons trouvés.

Nous avons servi la France du mieux que nous avons pu et comme nous avons pu en fonction de l’échelon où nous étions, ne serait-ce que par notre présence, et il est bon que la France et les Français s’en souviennent ; chacun peut et doit être fier de ce qu’il a fait, n’aurait-il simplement que subi.

La souffrance des uns est la souffrance de tous et de chacun tant nous sommes solidaires. Nous sommes le plus souvent silencieux. A quoi servirait-il de parler de ce que nous avons vécu à ceux qui ne l’ont pas connu. C’est notre histoire, elle a fait de nous des hommes à l’âge ou le blé n’est pas encore dur, aussi nous nous reconnaissons un certain droit, pour ne pas dire un droit certain, de répondre à tous les philosophes, tous les penseurs, les visiteurs de l’histoire, les thuriféraires de la « Conscience Universelle » qui de façon récurrente ont l’outrecuidance de nous raconter notre propre histoire mieux que s’ils l’avaient vécue, avec une tendance appuyée à faire de nous des barbares, par le mot de Cambronne.

Vous vous trompez de cible en faisant des assassins d’hier des héros et des véritables jeunes héros des assassins. On peut vous pardonner, vous avez l’habitude. Votre géométrie est de faire ce qui est droit tordu ; vous salissez pensant vous blanchir ; vous n’êtes que des éphémères de l’histoire !

Ces barbares, Messieurs les censeurs, étaient des fils de France tirés de leur champ ou de leur atelier, de leur usine ou de leur école, de leur université, des territoires d’outre-mer, et d’Algérie. Ils n’avaient pas le droit de voter avant 21 ans, mais celui de mourir à vingt ; il est à espérer que si demain, par malheur, il fallait faire à nouveau appel à la jeunesse pour défendre la France ou ses intérêts, où que ce soit, il s’en trouve encore de cette qualité pour le faire et si je devais faire référence à des propos haineux qu’ont tenu en 2003 des hauts responsables américains, fâchés que nous ne les ayons pas accompagnés dans leur aventure irakienne, je dirais : « Non, Messieurs, nous n’avons pas pété de trouille ! »

Extrait du livre "Histoire du 18e Régiment de Chasseurs à Cheval Aurès-Némentchas 1956-1962" de Jean-Pierre Legendre. Voir présentation du livre à la rubrique bibliographie.

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  • Bonjour a vous, Je découvre aujourd’hui votre texte par hasard en cherchant la signification du mot Zimbrec que nous utilisions souvent dans la région de Philippeville Algérie dans mon enfance et même actuellement 60 ans plus tard sans connaître son origine mais en comprenant son sens commun… Hors depuis quelques minutes a la lecture de votre récit, j’ai enfin trouvé son sens exact : le surnom du lieutenant Bodman, personnage que je respect du plus profond de mon statut de pied noir. Je ne ferai pas l’éloge de ces GENS comme vous Monsieur Legendre que nous appelions « pathos » venant de métropole pour défendre La France dans toute sa composante et qui par leurs actions, et peu de gens le savent, ont permis entre autre pour moi d’étudier et d’obtenir un diplôme de l’école d’agriculture de Philippeville. En effet par définition cette école se trouvait dans la campagne et c’est grâce à des « trouffions » bien aimés qui nous gardaient en pleine campagne que j’ai pu plus tard faire carrière dans le milieu agricole. Merci a vous. De plus je suis d’accord avec vous pour la sauvegarde des actions de l’armée dans son ensemble et faire taire les charognards, les partisans de l’adversaire et même de l’ennemi. Nous avons régionalement sur Aix en Provence Le C D H A, Centre de documentation historique sur l’Algérie plus Maroc et Tunisie qui stock tous documents, papiers photos, récits, objets de toutes sortes (j’ai même envoyé un petit sac de blé de la dernière récolte Française avec les graines de mauvaises herbes) afin que personne ne puisse raconter notre histoire a notre place et surtout l’inventer. De l’est à l’ouest et du nord au sud des milliers de pieds noirs livrent leurs archives perso mais aussi officielles montrant la période Française de l’Algérie, pour faire taire ces scribouillards en mal de papier à éditer pour vivre. Merci Zimbrec, merci Legendre, d’avoir défendu La France et de m’avoir permis d’étudier en toute sécurité pendant la période 1955- 1958. N B : Les Aures, Némentchas… nous avons du nous croiser sur les chemins de poussière. Gérard Boutonné.

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