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Évocation historique de Bouzeguène Centre.

lundi 17 octobre 2011, par Claude GRANDJACQUES

A mon arrivée à Bouzeguène en août 1960, je n’avais aucune information concernant la construction du bordj, réalisé seulement quatre années plus tôt.

Il faut dire que le contexte ne se prêtait pas la création ou à la conservation de documents puisque même l’état civil n’était pas à jour. Quant aux archives, elles étaient inexistantes tout comme le personnel administratif.

Dernièrement, au hasard de mes lectures, souvent focalisées sur la région, j’ai découvert trois témoignages sur la naissance du bordj autour duquel a grandi Bouzeguène centre et de façon providentielle des photos de l’époque.


Le premier rédigé par Akkou Mohand Saïd, a été publié dans l’Echo de Bouzeguène N° 6 de juillet 2006.

Le deuxième est extrait du livre de Roger Enria, les Chasseurs de l’Akfadou.

Le troisième provient du livre de Jean Demay, Troufion en Algérie que j’ai découvert dernièrement.

Je les restitue en l’état espérant faire plaisir à ceux qui s’intéressent à l’histoire et au passé douloureux de cette région au genre de vie similaire à celui de la Savoie en y ajoutant des photos sur lesquelles je viens de mettre la main tout dernièrement .

Elles ont été prises par HERTZOG Jean, aujourd’hui décédé. Cet alsacien, caporal-chef du 27e BCA, a vécu la création du poste de Bouzeguène. Je tiens à remercier chaleureusement son fils Claude qui m’a donné l’autorisation de les publier.

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Cherchons la direction du rapprochement des coeurs.
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Megève, près du Mont Blanc et Bouzeguène en Grande Kabylie

Évocation. Ighil Bwammas, Aït Megève, Bouzeguène. Publication dans l’Echo de Bouzeguène N° 6 de juillet 2006.

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l’Echo de Bouzeguène N° 6 de juillet 2006.

Qui se souvient d’Ait Mégève, cette place forte de l’armée française implantée durant la guerre de libération en plein coeur du "djebel kabyle" comme il avait été rapporté à l’époque à la une des journaux ? Les survivants de la génération ayant vécu en ces temps là doivent sûrement s’en rappeler quelque chose. Lieu de sévices et d’exécution sommaires. Ait Mégève, anciennement Ighil Bwammas et actuellement Bouzeguene-centre est un plateau situé à mi-distance de l’oued Sahel, affluent du Sébaou, et la foret de l’Akfadou, symbole historique de la résistance année, en plein centre de l’ancien douar Béni Idjeur. Ait Mégève est la dénomination du camp érigé par l’armée française au début de la guerre, vers la fin de l’année 1955.

Ce nom hybride composé du berbère" Ait", fils de, et Mégève, commune de la haute Savoie en France est dû probablement à la similitude du relief entre les Alpes et l’Akfadou ; au génie de quelques officiers rêveur, au fait que la majeure partie des effectifs du camp sont originaires de cette région de France ; ou bien tout simplement au fait que le contingent qui est installé relève du 27éme B.C.A (Bataillon de chasseurs Alpins). Quant à l’appellation originale "ïghil Bwammas" se composant de "Ighil", coteau, et "Ammas", le sein, le centre, elle répond avec exactitude à la position géographique du lieu dit qui se trouve équidistant de la plaine et de la montagne.

Ighi Bwammas était un lieu dit délimité à l’est par la rivière du tléta(ancien marché hebdomadaire des Béni Idjeur situé près du village Ait Ikhlef, à l’orée de l’Akfadou) ; à l’ouest par la route menant vers Ait Ikhlef jusqu’au niveau de l’endroit appelé -"Thindra" ;au nord par la courbe délimitant l’endroit appelé "Thimedwin" ceci jusqu’au repère dénommé "Azrou Bouzrem" au niveau de l’actuel G.E.M. Akli Amar ; au sud par la route menant vers Tabouda via Sahel. En somme un périmètre de quelque dix hectares environ.

Ighil Bwammas de la fin des années 40 était, comme il m’en souvient, le rendez-vous des petits bergers des villages voisins avec leur petit nombre de bêtes (ceux qui avaient des troupeaux plus ou moins importants avaient pour pacage la plaine ou la montagne avec leurs vastes prairies ou clairières) ; des tanneuses qui venaient extraire des racines de chêneaux maigres et rabougris l’écorce nécessaire à l’usage ; des chercheuses de bois d’allumage qui venaient ramasser le ciste particulièrement maigre en cet endroit.

Si mes souvenirs sont exacts, le premier officier S.A.S. (section administrative spécialisée) ayant commandé la place s’appelait le capitaine Chaudran. Les travaux de construction du camp ont été réalisés sous sa direction. C’était vers la fin de l’année 1955.

J’ai toujours en mémoire, quoique d’une manière vague, la photo d’un journal de l’époque montrant un bull terrassant avec en retrait l’officier S.A.S. en calot et quelques autres gradés à ses cotés. A l’emplacement du triangle actuel de la forteresse se trouvaient les ruines d’un gros village kabyle (de l’époque médiévale ?) au tracé des maisons et des cours dallées bien en évidence attestant que l’endroit a vécu dans le temps une animation qui sied aux cités. A ce jour, malgré mes quêtes incessantes, je n’ai jamais pu connaître le nom du village qui a marqué la place. Le gros des ruines s’étendait sur le superficiel du triangle de la forteresse. Les premiers commerçants à prendre pied sur ce plateau central avec l’arrivée de la route au début des armés 50 furent, d’ouest en Est :
- 01)- Mohand Said n’Ath Messaoud (Hammadi Md Said) du village Ibouyesfene installé dans un baraquement en tôles aux environs de la pompe à essence actuelle en qualité de peaussier. Un des premiers maquisards de la région. Tombé au champ d’honneur dans le courant de l’année 1957.
- 02)- Omar n’Ath Messaoud (Hammadi Omar) frère du premier installé dans une masure en pisé aux environs du café actuel appartenant à Hameg Md Akli en qualité de cafetier. Il a pris également le maquis comme son frère. Ayant gagné la Tunisie à pied ou il a rejoint les rangs de l’A.L.N. Il a survécu à la guerre.
- 03)- Arabn’AthAli (AzouaniArab) du village Ait Azouan, commerçant en bois et dérivés sa baraque en bois dressée au niveau de l’actuel restaurant des amis, a survécu à la guerre, voire l’après guerre, jusqu’à la fin des années 80.
- 04)- Larbi n’ath chikh (Chikh Larbi) du village Ihatoussen, commerçant en denrées alimentaires et matériaux de construction. Son dépôt en bois également, était installé tout à coté du précédent, au dessus du tournant donnant sur le chemin qui descend vers le village de Bouzeguene. Il était beaucoup plus grand que la baraque du premier le tournant était le terminus des autobus. Il y avait comme transporteurs Achiche Tahar et Trani Philipe qui desservaient la localité à partir d’Azazga.
- 05)- Akli hadj Arezki (El hadj Arezki n’Ath ouakli) du village Bouzeguene, dépositaire de la S.A.P en denrées alimentaires, voisinant avec Chikh Larbi, toujours sur le même coté de la route. Son dépôt construit en pierres jointes au mortier de terre existe à ce jour en son état initial. L’armée française en a fait dans le temps une boulangerie pour la garnison.
- 06)- Akli Mohand oulhadj (Mohand oulhadj n’Ath ouakli) du village Bouzeguene également, commerçant en alimentation générale et matériaux de construction, installé sur le coté haut de la route, à quelques dizaines de métrés de son cousin Hadj-Arezki. Son dépôt construit également en dur est beaucoup plus grand que les précédents. Il existe à ce jour au même endroit dans les proportions initiales tout en étant modifié dans les formes. Mohand Oulhadj’Amghar pour les djounoud) a rejoint le maquis corps et biens (avec tous ses fils, toutes ses filles, ses belles-filles, son épouse et ses biens) promu au grade de colonel après la mort d’Amirouche, il a su faire non seulement face mais échec à l’assaut le plus gigantesque et le plus meurtrier, lancé, tout de suite après sa prise de commandement, par l’armée française contre la wilaya 3. Il s’agit de la fameuse opération "jumelles" qui a connu un déploiement de forces et une durée de temps jamais égalés. Mohand oulhadj a survécu à la guerre. Il est décédé une dizaine d’années après l’indépendance.
- 07)- Mohammedi Md ouidir (si Mohand ouidir n’Ath Ahmed) du village Ait sidi Amar, exploitant un café maure dans un baraquement en bois, à une vingtaine de mètres au dessus du dépôt de Md oulhadj, au milieu des buissons.

Ighil Bwammas de l’époque, en dehors de quelques propriétés bien connues et délimitées par des murs en pierres sèches d’une hauteur dépassant pour la plupart 1 mètre, tout le reste de la superficie du lieu-dit était terrain vague ou buissons.

Voila approximativement l’esquisse de l’état des lieux précédant de peu l’arrivée de l’armée française à ce qu’elle appellera "Ait Megeve", esquisse dont l’ébauche a été entamée a la date du 21 septembre 1995 et reprise seulement aujourd’hui.

En conclusion, il est regrettable de constater aujourd’hui que cette forteresse qui constitue le seul vestige à l’entour qui puisse rappeler la guerre de libération avec tout ce qu’elle a entraîné comme affres et sacrifices, souffre non seulement d’un délabrement avancé mais se voit aliénée même sous le regard indifférent de tous les témoins surtout au mépris de l’histoire, de la logique et de la raison.

Akkou Mohand Oukaci


Extrait du livre de Roger Enria, Les Chasseur de l’Akfadou .

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Les Chasseurs de l’Akfadou de Roger Enria.

...Mais, au moins aussi préoccupant que le harcèlement des postes par les rebelles, voici les prémices de l’hiver et si l’on en croit Georges Menant du Dauphiné Libéré qui a visité le poste d’Aït-Megève à cette époque de l’année, cela n’a rien de réjouissant. Il écrit notamment en février :

"Aït-Megève... février 1956. - C’est une étrange impression. Un orage infernal, comme il n’en sévit pas dans les régions les plus sauvages de nos Alpes, s’abat sur le paysage. Et ce paysage est un paysage alpin. Au volant de sa jeep Delahaye qui tangue à travers des ruisseaux de boue, le commandant Pascal me parle du pays. Sous la "tarte" ruisselante, le visage rugueux et mystique du montagnard s’anime.

  • Regardez ça, là-bas, dans l’éclaircie. Dépêchez-vous, voilà un nuage qui arrive. C’est la main de Fatma ! J’écarquille les yeux. Entre un double rideau de brume violette, l’aperçois la silhouette noire d’un pic à triple bec. Quelque chose les Trois-Pucelles de Villard-de-Lans, en mieux …

Quarante-huit heures plus tôt, dans les premiers rayons d’un soleil rouge, un hélicoptère porteur d’eau, qui m’avait cueilli sur une crête du djebel aurésien, me déposait à Khanga Si’Nadki, aux confins du Sahara, pour déjeuner d’un camembert coulant sous une tente de la coloniale plantée à la diable entre quatre palmiers assoiffés, avant de repartir deux heures plus tard, sur un piper-cub de liaison qui me débarquait, un peu assommé, sur la piste jaune de Batna, après un survol en diagonale du monstrueux Aurès.

Le lendemain soir, après douze heures de désoeuvrement nerveux dans un train roulant - à vue le plus souvent - entre une double haie de poteaux abattus, et deux heures dans un car bondé de Kabyles en guenilles au milieu duquel un malheureux gendarme d’escorte serrait sa mitraillette entre ses genoux comme une vieille fille son sac à main, j’atterrissais à Tizi-Ouzou, m’avisant brusquement de l’effet alarmant que pouvait produire ma barbe de quatre jours sur les populations amies de l’ordre. Je ne plaisante pas. Le chasseur alpin règne à Tizi-Ouzou. Et avec lui, une netteté, une mesure, une courtoisie de bon aloi comme on n’en rencontre nulle part ailleurs sous l’uniforme.

Cette odieuse atmosphère de guerre, je veux dire de "meurtre légal" qui envahit le pays comme une lèpre à cette heure, fait place ici à une tonique ambiance de "campagne". Sa meilleure expression, cette ambiance, on la trouve à l’État-major de la 27ème division d’infanterie alpine. C’est l’hôpital de Tizi-Ouzou qui a pris ainsi figure de symbole : par une aile du bâtiment sortent les convois hérissés de mitrailleuses, par l’autre pénètrent les ambulances civiles amenant comme à l’ordinaire leur cargaison de grossesses, d’appendicites et de jambes cassées….

Au moment de partir, le commandant Pascal a empoigné sa mitraillette (une Beretta, souvenir de la campagne des Alpes, que ce fin tireur préfère à toute autre), puis il m’a désigné le sous-verre qui ornait le mur nu de son petit bureau.

  • Vous reconnaissez ?

C’était une vue du lac d’Annecy par temps clair. Ce n’était pas un souvenir, mais une importation ; le chasseur apporte avec lui son esprit. Où qu’il soit, il voit les choses en bleu jonquille.

Ainsi de cette Kabylie pleine de colonies de vacances et de chalets pour week-end familiaux à travers laquelle nous grimpons en lacets depuis des heures sous un déluge à ne pas mettre une marmotte dehors. Avant les chasseurs alpins, on disait de la Kabylie qu’elle était la Corse de l’Algérie : montagnes, particularismes, émigration sur le continent (la plupart des "Arabes" travaillant en France sont en réalité des Berbères de Kabylie), son goût de la solidarité familiale, qui trouve aussi son expression la plus sacrée dans la vendetta, l’impitoyable "rehkba" kabyle. Depuis l’arrivée des chasseurs, la vendetta a d’autres chats à fouetter, et la Kabylie est devenue la Savoie algérienne. Je fais part de ma découverte au commandant Pascal, il sourit.

  • Vous ne croyez pas si bien dire !

À ce moment, une pancarte surgit au tournant de la route. "Aït-Megève" lit-on sur la tôle bleue.

  • Le vrai nom m’explique le commandant, c’était Bouzeguene. Nous avons rebaptisé tout ça en arrivant.

Aït-Megève est le camp où la compagnie d’appui du bataillon a planté ses tentes. Elles sont là toutes luisantes de pluie, dans le contre-jour de l’orage, qui fument paisiblement par de petits tuyaux à chapiteau. N’étaient les silhouettes insolites des automitrailleuses qui pointent leurs quadruples mitrailleuses lourdes vers la montagne au milieu d’un nuage de barbelés, on pourrait se croire aux grandes manoeuvres de printemps de la division alpine. Pipe au bec et poigne dure, le capitaine Bardet nous accueille.

Comme à Annecy, comme n’importe où, un détachement d’honneur est là pour recevoir le chef de bataillon. Garde à vous, salut, compliments. On nous fait les honneurs de la popote où des grogs bouillants fument sur un bar de fortune contre le rebord duquel, l’artiste de la compagnie a dessiné un énorme cor de chasse jaune sur fond bleu. Réchauffés par l’alcool et la cordialité, nous partons faire le tour du propriétaire. Des tentes, rien que des tentes, où deux rangées de lits de camp sont installées autour d’un poêle minuscule dont l’effet, contre la bourrasque qui malmène la toile et fait miauler les cordes des tendeurs, est essentiellement psychologique.

Comme le poste a été baptisé Aït-Megève, les tentes s’appellent l’Isba, l’Igloo, et le Dauphiné Libéré est devenu le journal habituel avec quelques jours de retard sur sa parution. Et ces mains de boulangers, ces mollets de secrétaires sont devenus des mains, des mollets de chasseurs alpins. Ouvertures de routes, patrouilles, contre-embuscades, de l’aube au crépuscule à travers le brouillard, la neige et la boue, constituent le menu quotidien, le plat unique.

Le seul bâtiment en dur est l’infirmerie, deux pièces en panneaux préfabriqués. C’est le royaume du mystère. Ici, dans l’odeur de la teinture d’iode et du ciment frais, règne le médecin-lieutenant Marcellot. Sur ce grand gars rosé et timide reposent tous les espoirs d’Aït-Megève. Après quelques jours de formation accélérée pendant lesquels ce dauphinois de Grenoble a appris l’Islam comme on apprend le code de la route à la veille du permis de conduire, Marcellot, avec tant d’autres, a été baptisé "officier d’affaires indigènes". On dit ici, affaires algériennes.

C’est lui la cheville ouvrière et le baromètre de ce pour quoi les autres passent leurs jours et leurs nuits à sillonner la montagne par tous les temps et tous les dangers : la pacification. Entre sa table d’examen et son armoire à pharmacie, Marcellot attend le patient.

De temps en temps, un groupe de silhouettes apparaît au détour du chemin, dans l’axe des mitrailleuses. Une djellabah s’en détache en hésitant, puis s’avance en direction du poste."Toubib !" Ces jours-là, le coeur d’Aït-Megève s’arrête de battre. L’oeil arrondi, la main crispée, l’homme ou la femme, pénètre dans le petit bâtiment aux murs nus. Sous les hardes, un enfant malade, une cheville tordue, une mauvaise plaie qui résiste aux pansements d’herbes. Marcellot opère en silence, réconforte, cherche à bavarder un peu, si l’autre connaît quelques bribes de français. Et le visiteur s’évanouit comme il est venu, à travers les raccourcis de la montagne impassible. Marcellot est très content : la semaine dernière, trois visites. Un vrai succès à ce qu’il paraît."


Extrait du livre Troufion en Algérie de Jean Demay

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Troufion en Algérie de Jean Demay.

Tizi-N’Boua.

Notre section est désignée pour apporter un appui de recherches dans le secteur de la compagnie. Départ en début d’après-midi, bagage léger, subsistance assurée par l’intendance de la 1ère Cie. Une escorte renforcée du PC rend plus agréable le cheminement par la piste routière qui serpente entre falaises et ravins avec ses innombrables tournants façonnés au gré de la nature tourmentée, blocs de roche ou cascatelles coupant la chaussée, un vrai cauchemar pour nos vaillants chauffeurs pourtant endurcis à toute épreuve. Le convoi aborde dans un crissement de freins surchauffés le dangereux passage du pont tournant, en béton, avec ses gracieuses arcades, ouvrage à l’architecture déplacée dans ce cul de fosse. Nous découvrons l’ancien emplacement de la 1ère Cie, dans la courbe au-dessus du pont, qu’elle protégeait. Quel véritable coupe-gorge ! En contrebas l’oued rugissant, sur l’autre face les dépressions du djebel boisé, couvert de naturels créneaux rocheux, à un jet de mitraille des guitounes ; je n’aurais pas voulu partager la vie des copains pendant les six mois qu’ils ont pété la trouille dans ce cul-de-basse-fosse. Un copain m’a révélé que les tours de garde étaient de vrais cauchemars, car l’oued en période d’eaux fortes et le bruissement du vent dans les oliviers rendaient les écoutes insupportables et les fells y venaient régulièrement essayer leurs nouvelles munitions et surtout maintenir une psychose de peur, durable.

La mission de la compagnie consistait à contrarier l’action rebelle dans le secteur et à protéger l’ouvrage d’art indispensable pour la surveillance de la région, alors que les fells venaient régulièrement la nuit en endommager les structures.

Après une rude montée tout en zigzag dans une forêt d’oliviers, nous découvrons le vaste plateau avec en son centre l’ébauche de fondations de l’implantation d’un futur bordj, travaux retardés par les intempéries et le manque de « finances », une SAS (section administrative spécialisée) doit s’y implanter au printemps prochain.

Je reconnais bien ce site dégagé, c’est ici que le 2 septembre (1956) dernier nous avions commémoré la Sidi-Brahim. Au cours d’une haletante marche d’approche, de nuit, nous avions effectué le bouclage des villages établis en demi-cercle autour du plateau afin d’acheminer la population « volontaire de force » vers le lieu de célébration de cette commémoration de la défense héroïque de nos aînés, qui le 23 septembre 1845, sous les ordres du capitaine Géreaux, du 8e bataillon de chasseurs, avaient résisté à des milliers de cavaliers d’Abd-El-Kader, en s’enfermant dans le marabout de Sidi-Brahim, dans l’Oranais. La légende disait :
- « Ils sont tombés silencieux
- Sous le choc, comme une muraille
- Que leurs fantômes glorieux
- Guident nos pas dans la bataille. »

Le général Gouraud, commandant notre 27e division alpine, neveu de l’illustre général manchot, héros de la Guerre, avait tenu à présider cette cérémonie, le parterre des anciens fellahs arborant leurs Médailles ternies sur des burnous aux couleurs incertaines, notre grand chef rappela en termes éloquents le sacrifice de nos aînés, rappelant à tous ici assemblés devant le drapeau tricolore que nous accomplissons une tâche de pacification qu’aurait approuvée le grand Abd-El-Kader lui-même, qui devenu un ami fidèle de la France, avait reconnu avant sa mort ses erreurs de jeunesse, qui lui faisaient conduire son pays dans le chaos, le feu et le sang. Sa soumission avait apporté la paix sur ce territoire déchiré, ramenant les bergers égarés près de la bergerie qu’ils n’auraient jamais dû quitter écoutant les mauvais loups rôdant aux alentours.

Ce beau discours valait bien, cent dix ans après, cette noble commémoration en haute montagne kabyle en espérant que ses fiers auditeurs auront compris l’allusion entre les anciens rebelles convertis et les meneurs actuels qui ne peuvent qu’accroître la misère populaire.

Laissons les souvenirs, car nous approchons maintenant du cantonnement de la 1ère dominant la mechta de Tizi-N’Boua, par une route étroite devenue une piste mal empierrée, les nombreuses coupures, hâtivement comblées, en sont la cause. Qu’ils sont courageux ces cantonniers nocturnes pour défoncer pistes et ponceaux, il est vrai sous le regard menaçant d’un fusil de chasse, mais nous savons aussi que beaucoup y apportent une certaine ardeur. Que faisaient nos maquisards dans les années sombres de l’occupation germanique ?

Brusque halte des bahuts à 200 m du camp, un adjudant-chef, au crâne rasé, et qui nous attendait, transmet les ordres à notre autorité. Nous devons nous déployer en contrebas de la piste afin d’effectuer un large bouclage ratissage, sous les groupes de gourbis éparpillés sur les flans ensoleillés du djebel, puis refouler toute la population mâle vers un esp